Skip to main content

Full text of "Isabeau de Bavière reine de France. : La jeunesse, 1370-1405."

See other formats


'    7 


MARCEL    THIBAULT 


ISABEAII  DE  BAVIÈRE 


REINE    DF:    frange 


LA  JEUNESSE 

1370-1405 


Librairie  académique  PERRIN  et  C- 


THE  BOSTON  PUBLIC  LIBRARY 


JOAN  OF  ARC  COLLECTION 


dn^H^iOSls^ 


ISABEAU  DE  BAVIÈRE 


REINE    DE    FRANCE 


I  saisi:  AT    I)  i;    i;a\ii:iîe 

(D'api-i'^    une    riiiiiiatmv   <iii    Iciiips). 


MAllCEJ.    THIBALJLT 


ISABEAU  DE  BAVlÈliE 


REINE    DJ'    FRANCE 


LA   JEUNESSE 

1370-1405 


PARIS 

LIBRAIRIE    ACADÉMIQUE   DIDIER 

PERRIiN    ET    Ci«    LIlîRAIRES-ÉDITEURS 

35,     QUAI    DES    OKANUS-AUGUSTINS,     5) 
I  90  i 

Tous  (Iroils  rôsci'vc's. 


T)Tt 


A    MON    ONCLE    BIEN-AIME 


i\l.    Ernest   MULLER 


LE     PREMIER     ET     LE     PLUS     CHER     DE    MES    MAITRES, 

JE     DÉDIE     CE     LIVRE 

COMME     UN     FAIBLE    TEMOIGNAGE 

DE    MA    RECONNAISSANCE    ET    DE    MA    FILIALE 

TENDRESSE 


m 


AYANT-PROPOS 


L'histoire  vraie  et  complète  d'Isabeau  de  Ba- 
vière n'a  jamais  été  écrite.  En  dehors  des  courtes 
études  que  hii  ont  consacrées  Vallet  de  Viri- 
ville  et  Le  Roux  de  Lincy,  l'on  n'a,  pour  se  ren- 
seigner sur  cette  reine  de  France,  que  les  récits 
fantaisistes  de  conteurs  ou  de  romanciers  qui  ne 
citent  point  leurs  sources,  et  pour  cause.  Dans 
Michelet,  dans  Henri  Martin,  Isabeau,  il  est  vrai, 
apparaît  de  temps  en  temps  au  cours  des  longues 
années  du  règne  de  Charles  VI,  mais  presque 
toujours,  elle  ne  fait  que  traverser  la  scène 
comme  un  personnage  épisodique,  de  sorte  que 
la  vie  de  cette  femme  reste  inconnue  alors  que 
son  nom  est  légendaire.  Tout  le  monde  sait,  en 
gros,  qu'à  partir  de  sa  trente-cinquième  année, 
la  «  Reine  Isabeau  »  devint  un  monstre  de  per- 
versité :  elle  joua  un  rôle  néfaste  dans  les  luttes 


II  AVANT-PROPOS 

des  Armagnacs  et  des  Bourguignons,  elle  pressa 
la  conclusion  du  traité  de  Troyes  qui  livrait  la 
couronne  de  France  au  roi  d'Angleterre  Henri  V  ; 
elle  déshérita  et  renia  son  fils  Charles  VII  ;  — 
le  dérèglement  de  ses  mœurs  aussi  est  fameux  : 
celles-cij  paraît-il,  étaient  à  la  fois  galantes  et 
cruelles  ;  mais  la  physionomie  et  le  caractère  de 
la  princesse  bavaroise  qui,  en  épousant  Char- 
les VI,  fit  un  beau  rêve  si  vite  évanoui,  ont  été 
à  peine  esquissés. 

Il  nous  a  semblé  qu'il  pouvait  être  utile  et 
intéressant  de  combler  cette  lacune  et  nous  nous 
sommes  proposé  de  dégager  la  figure  d'Isabeau 
des  documents  authentiques.  Pour  accomplir 
cette  tâche,  avec  quelque  chance  de  succès,  nous 
nous  sommes  inspiré  de  la  méthode  critique 
enseignée  à  l'Ecole  des  Chartes  ;  nous  avons,  en 
quelque  sorte,  fait  table  rase  de  nos  connais- 
sances superficielles  sur  la  question,  et,  tout  en 
nous  appuyant  sur  les  travaux  des  historiens 
qui  ont  traité  des  xiv''  et  xv*"  siècles,  nous  avons 
puisé  aux  sources  originales,  étudiant  à  fond  les 
chroniques  françaises  et  étrangères,  les  véri- 
fiant Tune  par  l'autre,  les  contrôlant,  pour  ainsi 
dire,  par  un  examen  comparé  ;  nous  avons  com- 
pulsé une  grande  quantité  de  documents  d'ar- 
chives presque  tous  inédits  ;  les  écrits  littéraires 


AVANT-PROPOS  III 

composés  à  cette  époque  (œuvres  poétiques  et 
satiriques)  nous  ont  été  aussi  de  quelque  utilité. 
Lorsque  nous  entreprîmes  cet  essai,  nous 
n'ignorions,  évidemment,  aucune  des  contro- 
verses dont  le  personnage  d'Isabeau  a  été  le 
sujet  ;  mais  nous  nous  sommes  tout  de  suite  fait 
une  règle  absolue  de  Timpartialité  la  plus  en- 
tière. On  trouvera  sans  doute  que,  dans  notre 
récit,  la  part  de  Timaginationest  trop  restreinte; 
on  nous  reprochera,  peut-être,  de  n'avoir  re- 
constitué qu'incomplètement  le  cadre  où  vivait 
Isabeau  :  nous  répondrons  qu'à  maintes  reprises 
les  documents  nous  ont  fait  défaut  tout  à  coup, 
et  nous  ne  cacherons  pas  que  ces  fréquentes 
solutions  de  continuité  ont  rendu  souvent  très 
difficile  notre  travail  de  biographe  ;  mais,  fidèle 
à  notre  principe  de  ne  recourir  qu'à  des  textes 
du  temps,  nous  ne  nous  sommes  jamais  permis 
d'y  suppléer  par  des  inventions  quand  ils  man- 
quaient :  tous  nos  efforts  ont  tendu  à  ne  rappor- 
ter et  à  ne  décrire  que  la  réalité.  Si  donc  nous 
apprenons  que  le  lecteur,  en  parcourant  ce 
volume,  a  parfois  éprouvé  l'impression  du  vrai' 
historitjue,  nous  nous  considérerons  comme  lar- 
gement récompensé  de  notre  peine  et  nous  conti- 
nuerons, non  seulement  avec  plus  de  courage, 
mais  aussi  avec  (juelque  confiance,  la   mise  en 


]  \-  A  V  A  N  T  -  P  R  ()  P  O  S 

œuvre  des  matériaux  que  nous  avons  réunis 
pour  une  étude  «  sur  le  rôle  politique  et  la  vie 
privée  d'Isabeau  de  Bavière  régente,  puis  reine 
douairière  )>, 

Paris,  le  ■lt^  décembre  1902. 


PREMIERE   PARTIE 

LES    ORIGINES 


CHAPITRE   PREMIER 

LES  YITTELSBACH  —  LES  VISCONTI 

Au  milieu  du  xiy°  siècle,  le  duché  de 
Bavière^  occupait  uu  des  premiers  rangs  de  la 
hiérarchie  du  Saint  Empire  romain  germa- 
nique", et,  dans  une  chronique  du  temps,  il 
était  proclamé  «  la  plus  puissante  et  la  plus 
florissante  des  provinces  de  la  haute  Alle- 
magne ^  ». 

Ni  son  sol,  ni  le  génie  de  son  peuple  n'eus- 

*  Le  duché  de  Bavière  s'élendait  des  Alpes  tyroliennes  au 
Danube,  des  bords  du  Loch,  à  ceux  de  l'Inn. 

-  Cf.  1°  Vit,  prieur  de  l'abbaye  bénédictine  d'Ebersberg,  (Haute- 
Bavière)  Chronica  Bai'oriini  ab  origine  gentis  ad  annuiii  MDIIII, 
dans  Oefele,  Renan  Boicaruni  scriptores,  (Augsbourg',  1763,  2  vol. 
in-l»)  t.  II,  p.  707.  —  u»  Ang'e  Riimpler,  abbé  bénédictin  de  Form- 
bach,  (diocèse  de  Passau,  Basse-Bavière)  Gestururn  in  Bafaria  libri 
VI.  dans  Oefele..,  t.  1,  p.  91).  — Cf.  aussi  Johannes  Turmair  (dit 
Aventin),  Annaliiim  Boioru/n  libri  VII,  (Leipsig-,  17  10,  in-f").  —  Le 
Blanc,  Histoire  de  Bavière.  jiiSf/u'au  règne  de  Maxlmlllen,  (Paris, 
iGSo,  4  vol.  in-12)  t.  I.  —  S.  Riezler,  Geschlcltte  Balerns,  (Gotha, 
1878.  t.  I...  111   in-S")   t.  I. 

'  Vit,  Chronica   Bauoruni. . ,    chap.  i,  dans  Oefele.   t.   H,  p.   707. 


4  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

sent  suffi  à  lui  mériter  cet  honneur  et  cette 
réputation  ;  il  les  devait  surtout  à  la  dynastie 
des  Wittelsbacli  qui  avait  fait  sa  grandeur  en 
même  temps  que  son  unité*. 

Le  pays,  en  effet,  plateau  pierreux  et  aride 
sous  sa  mince  couche  d'humus,  quelquefois 
pittoresque  en  ses  aspects  sauvages,  le  plus 
souvent  coupé  de  marais  et  de  tourbières, 
n'offrait  qu'aux  bords  du  Danube  une  plaine 
fertile  en  céréales.  Quant  au  peuple,  depuis 
riiomme  des  hautes  terres  aux  cheveux 
blonds,  aux  yeux  bleus,  timide  et  lourd,  jus- 
qu'à l'habitant  des  vallées  et  de  la  plaine, 
noir  et  trapu,  à  Tesprit  un  peu  lent  aussi, 
mais  capable  d'application-,  il  possédait  cer- 
taines qualités  de  fond  dont  l'ensemble  lui 
composait  une  physionomie  simplement  inté- 

*  Dans  l'empire  d'Allemagne,  tel  qu'il  est  actiiclleinenf  constitué, 
lo  royaume  de  Bavière,  le  premier  des  Etats  Secondaires,  garde 
son  originalité.  «'  La  nation  bavaroise  est  dans  l'Allemagne  unie 
t;elle  qui  a  conservé  le  plus  son  patriotisme  distinct.  Les  mœurs, 
les  coutumes,  les  traditions  politiques  et  religieuses  l'ont  main- 
tenue longtemps  dans  un  certain  isolement  par  rapport  au  reste 
de  l'Allemagne,  et  c'est  toujours  là  que  se  trouve  le  principal  foyer 
de  résistance  au  nouvel  ordre  de  choses  ».  E.  Reclus,  Nouvelle 
Géographie  Universelle,  t.  III,  l'Europe  Centrale,  p.  GJS. 

*  Ces  différences  de  type  et  de  mœurs  sensibles  encore  main- 
tenant, s'aflirmèrent  plusieurs  fois  au  moyen  âge  dans  la  géogra- 
phie politique  par  la  division  de  la  Bavière  en  deux  ]irovinces  : 
Ober  Baiern  (Haute-Bavière)  et  Xiedcr  Baicrn  (iîasso-Bavièro). 


L  E  s    \V  I  T  T  E  L  s  B  A  C  H  5 

ressante^  :  du  courage  dans  les  combats,  une 
grande  patience  au  travail,  une  piété  pro- 
fonde-. 

Dans  cette  contrée  qui,  originellement,  ne 
paraissait  pas  prédestinée  à  un  avenir  très 
prospère,  la  Maison  de  Wittelsbach  avait  fait 
circuler  comme  un  courant  de  bravoure,  d'in- 
telligence, de  volonté,  et  aussi  d'ambitions: 
depuis  un  siècle  et  demi  qu'elle  régnait  sur 
le  duché  de  Bavière,  toutes  les  ressources  du 
pays  avaient  été  exploitées  ;  un  grand  nombre 
de  marais,  desséchés  ;  les  rives  des  cours  d'eau 
navigables  s'étaient  couvertes  de  villages^; 
les  anciens  bourgs  avaient  été  agrandis  et  for- 


'  Gomme  tous  les  peuples  de  la  Germanie,  les  Bavarois  étaient 
très  fiers  de  l'ancienneté  de  leur  race. 

-  Le  Bavarois  était  épris  des  choses  saintes  «  Geistlich  »,  dévot 
aux  statues  et  aux  reliques,  il  se  plaisait  aux  belles  cérémonies  du 
culte  et  aux  mystères  ;  les  routes  qui  conduisaient  aux  sanctuaires 
vénérés  étaient  plus  souvent  sillonnées  par  les  pèlerins  bavarois 
que  par  les  autres  Germains.  Toutefois  cette  religion  un  peu  ido- 
lâtre n'était  pas  le  trait  caractéristique  de  toute  la  population  ; 
accentué  chez  les  habitants  de  la  Haute-Bavière,  il  apparaissait 
aussi,  mais  atténué,  chez  ceux  du  centre  qui  se  signalaient  plutôt 
par  leur  habileté  au  travail  et  même,  le  goût  de  ces  bons  ouvriers 
s'affinant,  le  sentiment  des  choses  de  l'art  leur  vint,  de  sorte  qu'au 
xv  siècle,  la  Bavière  fut  un  des  centres  de  la  Renaissance  alle- 
mande. 

^  Ange  Rumpler  vante  le  réseau  fluvial  de  la  Bavière  :  le 
Danube,  le  fleuve  principal,  l'Inn  presque  aussi  important,  l'Isar 
navigable  dans  tout  son  cours...  et  d'autres  rivières  «  non  igno- 
bilcs  ».  Gestonim  in  lîai-aria,  dans  Oefele..,  t.  I,  p.    loo. 


6  I  S  A  B  E  A  U     n  E     B  A  \"  I  É  R  E 

tifiés*;  Salzbourg,  Passau  étaient  devenus 
fameux  par  leurs  églises  aux  merveilleuses 
sculptures,  aux  riches  décorations;  les  quatre 
évêcliés  de  la  Bavière,  fondés  ou  organisés 
par  saint  Boniface  ",  comptaient  parmi  les 
principaux  de  rAUemagnc  ;  Munich  était  une 
grande  et  belle  ville,  la  capitale  du  duché'; 
la  Bavière  s'était  assainie,  policée,  ornée.  Les 
chroniqueurs  du  temps  célèbrent  cette  trans- 
formation en  termes  pompeux  :  ils  chantent 
les  cités  magnifiques,  les  splendeurs  incom- 
parables qu'elles  renferment  et  les  imposantes 
forteresses  qui  les  défendent  \ 

Certes,    les    résultats    obtenus    pouvaient 
paraître  très  beaux,  mais  surtout  le  mérite  des 

^  Landshut,  très  vieille  ville,  construite  en  briques,  s'agrandit  cl 
s'embellit  sans  perdre  son  cachet  d'originale  simplicité.  «  Si  te 
delectat  jocus  habebis  in  promplu,sin  frugalitas,  non  deerit  ».  Ange 
Rumpler,  Gesiorum  in  Bavaria..,  dans  Ocfele..,  t.  I,  p.  loi  —  Burck- 
hausen,  «  où  l'on  gardait  les  trésors  des  anciens  princes  »,  Ingol- 
stadt,  position  imjiortante  sur  le  Danube,  se  peuplèrent  et  s'enri- 
chirent par  le  commerce,  ibid. 

-  Les  évêchés  établis  en  Bavière  par  saint  Boniface  étaient  ceux 
de  Passau,  Freisingen,  Ratisbonne  et  Salzbourg. 

'Munich  n'était  en  rioa  qu'une  cclla  du  couvent  bénédictin  de 
Tegernsec  ;  le  diu^  Henri  le  Lion,  di;  la  dynastie  guelfe,  en  fit  tine 
Monnaie  et  un  dépôt  de  sel.  Les  premiers  ducs  Witlelsbach  bâti- 
rent la  ville  ;  Louis  II  le  Sévère  en  fit  sa  résidence  et  la  capitale 
du  duché  (la,');'))  ;  l'empereur  Louis  V  la  reconstruisit  en  partie, 
après  l'incendie  de  13^7. 

*  Vit,   prieur    d'Ebersberg,    Clinmica   Harari/m. . ,  dans  Oefele.. 
t.   Il,  p.  707.  — Ange  Rumj)ler.   ihid.  p.    un. 


I,KS     W  ITTK  J,S1!  VCII  7 

Wittelsbacli  était  grand  cravoir  poursuivi  et 
mené  à  bien  cette  œuvre  de  civilisation  à  tra- 
vers les  grandes  difficultés  que  leur  suscitaient 
la  turbulence  de  vassaux  rebelles,  et  les  ten- 
tatives d'affranchissement  de  quelques  villes 
enhardies  par  leur  naissante  prospérité.  Aussi, 
vers  i3jo,  la  renommée  des  ducs  de  Bavière 
dépassait-elle  les  limites  de  leur  duché;  des 
princes  allemands,  des  rois  étrangers  sollici- 
taient leur  alliance  et  s'unissaient  à  eux  par 
des  mariages;  toutefois,  ces  hommages  s'a- 
dressaient moins  à  leur  puissance  politique 
qu'à  la  haute  antiquité  de  leur  race. 

En  effet,  aucune  autre  famille  de  l'Europe 
chrétienne  ne  pouvait  se  prévaloir  d'une  plus 
lointaine,  d'une  plus  glorieuse  originel 
Arnoul,  que  les  Bavarois  avaient  élu  duc  à 
la  mort  du  dernier  roi  carolino-iende  Germanie 
(911),  descendait,  par  son  père  le  Margrave 
Luitpold,  du  mérovingien  Dagobert  11  ;  par  sa 
mère,  de   Louis  le  Germanique,    pctit-hls    de 


'  Voyez  pour  la  généalog-ic  des  Wittelsbach  et  l'histoire  des  pre- 
miers seigneurs  de  cette  maison  :  Dynastœ  de  Sckeuvn  eoriunquc 
atçmrna  atque  geniis ,  dans  Johannes  Turmair,  Annahiun  lîoiorum.., 
liv.  VU,  p.  Oao.  —  Uibl.  Nat.  f.  fr.  20  780,  f»  3o8.  —  Art  de  véri- 
fier les  dates,  (Paris,  1787,  3  vol.  in-f".)  t.  III,  p.  33G-4oj.  —  Rie- 
zler,  Geschichle  Baierns,  t.  I.  (des  origines  à   1180)  etc... 


8  I  S  A  R  E  A  U     D  E     n  A  \'  1  E  R  E 

Cliarlemagne.  Quand  Arnoul  mourut,  son  fils 
aîné  Eberhard,lui  succéda,  et  le  cadet,  Arnoul, 
déjà  investi  du  comté  de  Scheyern  \  dut  se 
contenter  du  titre  honorifique  de  comte  pala- 
tin de  Bavière;  mais,  tandis  qu'à  la  seconde 
génération  la  branche  ducale  s'éteignait  et 
que  la  Bavière  passait  successivement  à  plu- 
sieurs dynasties  étrangères,  la  descendance 
de  la  branche  cadette  se  perpétuait.  Le 
cinquième  héritier  dWrnoul  de  Scheyern, 
Othon  III,  voulant  donner  un  témoignage 
signalé  de  la  traditionnelle  affection  de  sa 
famille  pour  Tordre  de  Saint-Benoît,  installa 
les  moines  bénédictins  dans  le  château  de 
Scheyern,  et,  sur  les  bords  de  la  Paar,  à 
quelque  distance  d'Augsbourg,  bâtit  la  for- 
teresse de  Wittelsbach  qu'il  habita  et  dont  sa 
dynastie  porta  désormais  le  nom". 

Un  siècle  après  que  cet  Othon  fut  mort  à 
la  première  croisade,  les  W^ittelsbach  n'étaient 
encore  que  des  seigneurs  féodaux  sans  puis- 
sance et  sans  richesse,  lorsqu'on  1180  l'cm- 

*  Scheyern,  baillingc  de  Millildorf,  arroiid'.  de  Traunstein,  prov. 
de  Haute-Bavière. 

^  Dynastœ  de  Scheurn..,  dans  J.  Turmair.  Annalitirn  Boiorum 
Ubri  Vil,  p.  620.  —  Bibl.îS'at.  f.  fr.  20780,  f»  ,hi8. 


I.  E  s    W  I  T  T  E  L  s  B  A  C  H  9 

pereiir  Frédéric  T'  Barberoiisse,  pour  récom- 
penser les  services  de  son  grand  maître  du 
palais,  le  comte  palatin  Otlion  de  Wittelsbacli, 
lui  donna  le  duché  de  Bavière  \  Dès  lors,  et  pen- 
dant plus  de  cent  cinquante  ans,  en  Allemagne 
dans  les  luttes  féodales,  en  Italie  contre  la 
Papauté,  à  la  Croisade,  on  trouve  les  ^^  ittels- 
bachaux  cotés  des  Empereurs,  les  étonnant  par 
leur  bravoure,  les  inquiétant  par  leur  orgueil  ". 
Et,  en  1273,  quand  les  princes  germaniques, 
las  de  vingt  années  de  discordes,  voulurent 
mettre  fin  au  grand  Interrègne  ^  c'est  du  duc 
de  Bavière,  Louis  le  Sévère,  qu'ils  prirent 
conseil  comme  du  plus  sage  et  du  plus  puis- 
sant des  Electeurs  ;  ils  suivirent  ses  avis,  et 
Rodolphe  de  Habsbourg  reçut  la  couronne 
impériale.  Enfin,  en  i3i/i,  lorsqu'il  s'agit 
de    nommer   un  successeur   à   Henri  VII   de 


*  Voy.,  pour  l'hisloire  des  ducs  de  Bavière  de  la  famille  deWillels- 
bach  de  1180  à  1373,  Riezler,  Gcschichtc  Baierns,  l.  II  (de  1180 
à    1J47)  t.  III.  p.   i-ioG. 

"  Othon  II  (le  troisième  duc)  se  montrait  sans  doute  trop  orgiieil- 
Icuxde  la  fortune  rapide  de  sa  Maison,  car  l'empereur  Frédéric  II 
en  prit  ombrage,  et  lui  rappelant  ses  origines  lui  écrivit  :  «  Avez- 
vous  oublié  que  mon  aïeul  et  moi  nous  vous  avons  tirés  vous  et 
votre  grandpère  de  la  poussière  pour  vous  élever  au  faîte  de  la 
grandeur  !    » 

'  L'interrègne  durait  depuis  la  mort  de  Frédéric  II,  1230. 


I  s  A  B  E  A  U     DE     H  A  \'  I  E  R  E 


Luxembourg,  la  majorité  des  Electeurs  jugea 
que  des  trois  familles  qui  briguaient  le  trône  : 
Habsbourg,  Luxembourg,  ^^'ittelsbacll,  la 
dernière  avait  le  plus  concouru  à  la  grandeur 
de  l'Empire,  et  le  deuxième  fils  de  Louis  le 
Sévère  devint  Tempereur  Louis  V. 

Ce  prince  n'eut  pas  un  règne  lieureux;  sans 
cesse  il  dut  lutter  contre  des  compétiteurs, 
et,  à  sa  mort,  Tun  d'eux,  Charles  de  Luxem- 
bourg, fut  appelé  au  trône  sous  le  nom  de 
Charles  IV  (1347). 

Louis  V,  dans  le  but  d'assurer  à  ses  des- 
cendants de  plus  grandes  chances  à  l'Empire, 
avait  ajouté  aux  domaines  des  \\  ittelsbach,  le 
Tyrol  avec  la  Carinthie,  le  Brandebourg,  le 
Hainaut,  la  Hollande  avec  la  Zélande  et  la 
Frise.  Prévoyant  qu'une  œuvre  aussi  hâtive 
pouvait  être  fragile,  il  avait,  par  un  pacte, 
imposé  à  ses  fils  l'obligation  de  maintenir 
ses  possessions  indivises.  Mais  ses  héritiers 
ne  respectèrent  ses  volontés  que  pendant 
deux  ans;  en  i349,  ^^  J  ^^'^  partage;  la 
Bavière  fut  morcelée  et  son  unité  eût  été 
pour  toujours  compromise,  si  Etienne  H, 
deuxième    fils  de    Louis  \\   ne  fût  parvenu. 


LHS     WITTKLSHA  Cil  n 

après  quinze  années  de  luttes  et  de  négocia- 
tions, à  réunir  sous  sa  seule  autorité  les 
duchés  de  Haute  et  de  Basse-Bavière  (i3G3). 

Prince  sage,  Etienne  II  ^  renonça  à  la  poli- 
tique d'agrandissement  ;  il  s'occupa  de  réparer 
les  maux  causés  par  les  récentes  guerres, 
abandonnant  la  conduite  des  expéditions  loin- 
taines à  ses  trois  fils,  l'Etienne,  Frédéric  et 
Jean  -. 

Ceux-ci  étaient  de  caractères  très  différents  \ 
Tandis  que  Jean,  d'humeur  pacifique,  préfé- 
rait aux  aventures  le  soin  des  affaires  publi- 
ques et  n'était  passionné  que  pour  la  chasse, 
que  Frédéric,  très  brave,  mais  prudent,  sensé, 
équitable,  passait  en  Bavière  pour  le  type  du 

'  Etienne  II,  appelé  jiar  ses  contemjiorains  Etienne  le  Vieux, 
pour  le  distinguer  de  son  fils  aîné,  a  été  surnommé  par  les  chro- 
niqueurs du  xvi"  siècle  Etienne  l'Agraffé  ou  àl'Ag'raffe,  sans  doute 
à  cause  d'un  portrait  où  son  manteau  était  attaché  par  une 
boucle  remarquable.  Riezler,   Gesckichte  Baierns..,  i.\\\,^.   lo,'). 

-  Ces  trois  princes  étaient  nés  du  mariage  d'Etienne  II  avec 
Elisabeth  de  Sicile,  fille  du  roi  de  Sicile  Frédéric  H.  La  duchesse 
étant  morte  en  i3'i9,  Etienne  II  s'était  remarié  en  i3r)9  avec  Mar- 
guerite fille  de  Jean,  Burgravo  de  Nurcnbcrg. 

3  Cf.  André  de  Ratisbonne,  Chronicon  de  Diicibiis  Bavarisp.., 
(.\mberg,  1G02,  in-/,")  p.  ()(>.  —  Jean  Ebran  de  AVildenberg.  Cluonicon 
Bai'arise.. ,  dans  Oefele..,  t.  I,  p.  jo8-3i2.  — Ladislas  Suntheniius, 
l'amiliaducumexcoinitibnsdc  Schciern,  dans  Oefele...  t.ll,p.5(j8. — 
Johannes  Turmair  (Aventin),  Anna/ium  Boisrum..,  liv.  Vil,  ch.  xxi, 
p.  762.  —  Johannes  Adlzreiter,  Aiinalinm  Boicse  gcniis  partes  III 
(Francfort,  1710,  in-f"|  2°  partie,  liv.  VI.  col.  iij.  —  Le  Blanc, 
Histoire  de  Barière. .,  t.  III.  ]).  2.t3. 


I  s  A  B  E  A  U     DE     lî  \  Y I  K  R  E 


prince  juste,  Etienne,  leur  aîné,  extrême  en 
ses  défauts  comme  en  ses  qualités,  rappelait, 
beaucoup  plus  que  ses  frères,  les  vieux  ^^  it- 
telsbacli.  —  11  était  le  plus  vaillant  et  le  plus 
brillant  seigneur  du  duché  ;  le  corps  toujours 
alerte,  Tesprit  toujours  en  éveil,  il  rachetait 
par  son  agilité,  Texiguité  relative  de  sa  taille^; 
partout  où  il  y  avait  une  guerre  à  soutenir, 
ou  un  allié  à  défendre,  il  y  courait;  quand  la 
paix  le  contraignait  au  repos,  il  escortait  les 
grands  princes  dans  leurs  voyages,  rompant 
des  lances  dans  tous  les  tournois.  Il  se  mon- 
trait bon  envers  tous  ;  sa  générosité  parfois 
allait  jusqu'à  la  prodigalité  ;  son  faste,  la 
magnificence  de  ses  costumes  étaient  célè- 
bres; chevalier  accompli,  il  adorait  les 
femmes.  Sûr  de  Taffection  des  Bavarois,  il 
avait  en  eux  toute  confiance  :  un  jour  que  le 
duc  de  Milan  faisait  devant  lui  étalage  de  ses 
richesses,  il  se  vanta  de  posséder  un  trésor 
que  tout  cet  or  et  cet  argent  n'égalaient  pas  : 
la  fidélité  de  ses  sujets;  il  n'en  était  pas  un 
chez  lequel  il  n'eût  pu  dormir  en  toute  sécurité. 


*.  «   Stcphanus  parva-   sed  proccri'im;r  fuit    qiiatililatis  )i.  André 
dp  Rntisbnnno,  Clironicon  de  (/iicibiis  Uavaiur.  p.  (jG. 


LKS     VISCONTI  i3 

Cependant  Etienne  ne  méprisait  ni  ne  dé- 
daignait Targent;  ses  ressources  étant  trop 
faibles  pour  satisfaire  à  ses  dispendieuses 
fantaisies,  il  avait  contracté  de  grosses  dettes, 
c'est  pourquoi,  dans  les  négociations  avec  les 
princes  ses  voisins,  il  préférait  souvent  des 
indemnités  pécuniaires  à  des  cessions  de  villes 
ou  de  châteaux,  et  Ton  peut  affirmer  qu'il 
accueillit  avec  un  très  vif  empressement  les 
offres  de  mariage  que  fit  aux  Wittelsbacli, 
en  i365,  une  opulente  famille  d'Italie. 

Bernabo  Visconti,  tyran  de  Milan,  qui  gou- 
vernait alors,  conjointement  avec  son  frère 
Galéas,  les  cités  de  la  Lombardie,  ambition- 
nait de  soumettre  à  sa  suzeraineté  tout  le 
nord  de  la  Péninsule.  Ennemi  de  l'Empereur, 
en  lutte  avec  le  Pape,  en  guerre  avec  Florence 
et  Venise,  il  cherchait  des  alliances  qui  pus- 
sent à  la  fois  favoriser  ses  desseins  politiques 
et  procurer  des  établissements  à  ses  enfants. 
C'est  dans  l'espoir  d'atteindre  ce  double  but 
qu'en  i3Gj,  il  portait  ses  vues  sur  l'antique 
Maison  de  Bavière. 

Famille  de  noblesse  urbaine  que  les  hasards 


i4  I  s  AI5  EAU     DE     BAVIERE 

des  discordes  civiles  et  Tamitié  des  empe- 
reurs d'Allemagne  avaient  investie  du  pouvoir, 
les  Visconti  n'étaient  les  maîtres  dans  Milan 
que  depuis  un  demi-siècle  environ  \  L'empe- 
reur Louis  V,  en  1327,  traitait  encore  l'un 
d'eux,  Galéas  I'-'",  comme  un  vassal  et  le  punis- 
sait d'un  acte  de  rébellion  par  l'emprisonne- 
ment dans  les  fours  de  Monza  «  où  l'on  ne 
pouvait  se  tenir  ni  debout  ni  couché.  »  Mais 
depuis,  les  Visconti  avaient  amassé  des  biens 
considérables  ;  devenus  puissamment  riches, 
ils  souhaitèrent  de  s'unir  aux  anciennes 
familles  princières  et  ils  y  réussirent  très  vite  : 
le  roi  de  France,  Jean  II,  pour  payer  sa  ran- 
çon aux  Anglais,  (i3Gi)  consentit  «  à  vendre 
sa  chair  »  aux  tyrans  de  Milan  en  donnant  sa 
fdle  au  fds  de  Galéas  11,  Jean  Galéas,  et,  en 
i364,  Albert  de  llabsijourg,  duc  d'Autriche, 
demanda  pour  son  fds  Léopold  la  main  de 
Yirida,  fdle  aînée  de  Bernabo-. 

Les  Wittclsbach,  plus  riches  de  gloire  que 
de  florins,  suivirent  ces  illustres  exemples  ;  le 

'  Sur  les  Viscoiili.  cf.  Art  de  vérifier  les  dates .  .^i.  III, p.  C4'2-48.  — 
Bernardino  Corio,  Storia  di Milano..,  (Milan,  iS.î^-iS.î;,  3  vol.in-S"). 

t.    II,    p.    3-220. 

•■'  Bibl.  Ni.l.  r.  IV.  •j.o'Sd,  P   ir».  V". 


LESVISCONTI  m 

12  août  i365,  de  doubles  fiançailles  furent 
célébrées  à  Milan  :  Elisabeth,  fille  de  Frédéric 
de  Bavière  et  de  Anne  de  Neuffen  était  pro- 
mise à  Marco  Visconti,  fils  aîné  du  duc  Ber- 
nabo  ;  —  la  fiancée  recevait  en  dot  4^  ooo  flo- 
rins d'or.  En  même  temps,  Thadée  Visconti, 
fille  du  même  Bernabo,  était  promise  à 
Etienne  le  Jeune  ;  —  la  dot  de  la  jeune  fille 
était  de  loo  ooo  ducats  d'or'. 

Plus  d'un  an  s'écoula  entre  ces  fiançailles 
et  la  célébration  des  mariages  -,  Les  noces 
d'Etienne  et  de  Thadée  eurent  lieu  à  la  fin  de 
i366  ou  au  commencement  de  1367  ;  la  date 
est  incertaine^  :  nous  avons  seulement  trouvé 


'  Corio,  Sioria  tli  Mila/io,  l.II,  p.  a^o.  —  Bibl.Nal.  f.  (r.  20.70S0, 
f"  3/)0  r".  —  J.  Turmair  Annaliuin  Boioriim,  liv.  VII,  ch.  xxi, 
p.  7(Ju.  —  100  ooo  florins  —  ducats  d'or  équivalaient  à  (jG.aSo  francs 
de  l'époque,   valeur  intrinsèque. 

■  Procuration  d'Etienne  l'Aîné,  Etienne  le  Jeune  et  Frédéric 
pour  contracter  mariage  entre  le  dit  F]tienne  lô  Jeune  et  Thaddée 
Visconti,  Burckhausen,  7  octobre  l'itid.  —  Procuration  de  Berna- 
bon  et  de  Marco,  son  fils,  pour  le  mariage  de  Thaddée,  fille  de  Ber- 
nabon  avec  Etienne  le  Jeune  duc  en  Bavière,  et  de  Marco,  fils  de 
Bernabon,  avec  Elisabeth  fille  de  Frédéric,  vendredi,  17  novembre 
i36(i.  Bibl.  Nat.  f.  fr.  20  780,  f°  3.5i   v. 

3  Le  mariage  d'Elisabeth  de  Bavière  et  de  Marco  Visconti  avait 
certainement  été  célébré  avant  le  14  janvier  i36~,  puisqu'il  cette 
date  Bernabo  et  Marco  donnèrent  procuration  pour  recevoir  la 
dot  de  la  jeune  fille.  Bibl.  Nat.  f.  Ir.  '20780,  P  3;)i.  Les  noces 
d'Etienne  le  Jeune  et  de  Thadée  eurent  lieu  sans  doute  quelques 
mois  plus  tard,  puisque  c'est  en  avril  seule  ment  que  les  princes 
bavarois  dcniandèrcnt  le   paiement  de  la  dol. 


iG  ISABEAU     DE     BAVIERE 

que  le  lo  avril  1367,  procuration  fut  donnée  par 
Etienne  II  pour  toucher  la  dot  de  sa  belle-fille 
Tlladée^ 

Les  chroniqueurs  bavarois  qui  signalent  le 
riche  mariage  d'Etienne  le  Jeune,  ne  donnent 
de  détails  ni  sur  le  physique,  ni  sur  le  carac- 
tère de  la  jeune  femme,  mais  nous  savons  de 
quelle  race  et  de  quel  sang  elle  était  héritière. 
Les  Visconti  s'étaient  presque  tous  montrés 
cupides,  fourbes  et  inhumains.  Azzo,  chez  qui 
la  bravoure  s'alliait  à  la  noblesse  du  cœur  était 
une  exception  ;  les  autres  n'avaient  guère 
triomphé  que  par  la  cruauté,  comme  ce 
Luchino  qui  faisait  garder  la  porte  de  sa 
chambre  par  deux  énormes  molosses  auxquels 
il  désignait  d'un  geste  les  victimes  à  dévorer. 
Mathieu  et  Galéas,  les  deux  oncles  de  Thadée, 
semblaient  tourmentés  par  toutes  sortes  de 
passions  et  Bernabo,  son  père,  le  plus 
emporté  et  le  plus  avide  des  trois,  était  dévoré 
d'ambitions  inouïes,  insatiable  de  débauches 
et  capable  des  actes  les  plus  criminels  pour 
entasser  des  trésors  dans  ses  palais.  11  se  pro- 
clamait pape,  empereur  et  roi  sur  son  terri- 

'  Bibl.   N';it.    f.   fr.  207S0,  ("jji. 


LESAISCONTI  17 

toire  et  déclarait  que  «  Dieu  lui-même  serait 
impuissant  à  faire  quelque  chose  qu'il  ne  vou- 
drait pas  \  » 

Seulement  ces  tyrans   italiens,   féroces  et 
dissolus,  goûtaient  les  jouissances  de  l'esprit; 
ils  comprenaient  et  encourageaient  les  arts  ; 
leur  luxe  était  élégant  ;  depuis  longtemps,  en 
effet,  ils  avaient  su  attirer  poètes  et  savants; 
ils  honoraient  la  mémoire  de  Dante,  Pétraque 
était  leur  protégé  ;  pour  orner   leurs   palais, 
ils  recherchaient  les  meilleures   œuvres  des 
peintres  et  des  sculpteurs.  En   vérité,   cette 
suite  de  seigneurs  milanais  et  la  lignée  des 
preux  M'ittelsbach  faisaient  contraste.  Toute- 
fois, Etienne  le  Jeune,  par  son  extraordinaire 
amour  du  luxe,  était  digne  de  Thadée  qui  ne 
pouvait    comprendre    la     noblesse     sans    la 
magnificence.  De  leur  union  vont  naître  un 
fds  et   une   fdle   qui   offriront    plusieurs   des 
traits  du  caractère  des  Visconti  allié  à  celui 
des  Wittelsbach  ;  très  accusés  chez  Louis  de 
Bavière,   vrai   type    du    condottiere  en  Alle- 
magne, ces  traits  apparaîtront  avec  un  relief 

'  J.  Zollcr,   Histoire  d'Italie,    (Paris,    iSSC).)   p.  ■M>',. 


ISABEAU    DE    BAVIERE 


moindre    dans    le    personnage    si    complexe 
d'Isabeau  ^ 


*  Etienne  le  Jeune  avait  un  fils  naturel  Jean,  dit  de  Moosburg, 
qui  se  rendit  fameux  par  ses  prodi^-alités.  Devenu  en  IJ84  évèque 
de  Ratisbonnc,  il  dissipa  les  trésors  de  son  église,  vendit  ou 
engagea  ses  citadelles  pour  soutenir  l'éclat  de  sa  cour  épisco- 
pale.  11  mourut  en  1409.  —  Cf.  J.  Adlireitcr,  Aniialiitm  Boicx  gen- 
tis...,  2°  partie,  liv.  VI,  col.  114.  —  André  de  Ratisbonnc,  Chronicon 
de  ducibus  Bai>ariœ,  p.  89  et  90.  —  B.  Gams,  Séries  Episcoporum, 
(Ratisbonne,   187J,  in  4»)  p,  3o5. 


CHAPITRE   II 


L'ENFANCE 


Nous  n'avons  trouvé  aucun  texte  fixant 
la  date  exacte  et  le  lieu  précis  de  la  naissance 
d'Elisabeth  ;  nous  avançons  qu'elle  naquit  très 
probablement  dans  Fun  des  premiers  mois 
de  1370,  nous  appuyant  sur  deux  témoignages 
que  Ton  n'a  aucune  raison  de  suspecter  : 
la  parole  de  Frédéric  de  Bavière  qui,  inter- 
rogé en  septembre  i383  sur  Tâge  de  sa  nièce, 
répondit  «  qu'elle  avait  entre  treize  et  qua- 
torze ans  %  »  et  Taffirmation  d'un  véridique 
chroniqueur  belge  qui,  en  juillet  i385,  écrivit 
a  qu'elle  n'avait  pour  lors  que  seize  ans".  » 

'  Jean  Froissart,  Chroniques...  liv.  II,  ch.  CCXXVII,  éd.  Buchon, 
dans  la  Collection  des  Chrojiiques  françaises,  in-8°,  t.  IX,  p.  93. 

*  Istore  et  Croniquesde  Flandres,  publ.  parKervyn  de  Leltenhove, 
dans  la  Cuil.  des  Chron.  Belles,  (Bruxelles,  1879-1880,  2  vol.  in-4°), 
t.  II,  p.  3.^1. 


20  1  s  A  B  E  A  U     D  E    B  A  ^■  1ÈRE 

Tout  porte  à  croire  que  la  fille  d'Etienne 
le  Jeune  et  de  Thadée,  vit  le  jour  à  Munich, 
résidence  de  son  grand-père  où  se  trouvait 
groupée  la  cour  de  Bavière  \  car,  si  toute  autre 
ville  eût  été  le  lieu  de  la  naissance  et  du 
baptême  d'Elisabeth,  elle  hgurerait  certaine- 
ment dans  la  liste  des  donations  testamen- 
taires de  cette  princesse  —  qui  avait  au  plus 
haut  point  le  culte  de  la  famille  et  du  passé. 
Or,  en  Allemagne,  Munich  et  c[uelques  sanc- 
tuaires A^énérés  furent  seuls  gratifiés  de  ses 
souvenirs.  Dans  son  testament  de  i4o7i  on 
lit  en  tète  de  ses  le^'s  à  la  Bavière  :  a  Item 
donnons  et  laissons    à   Féo'lise  Nostre-Dame 

o 

de  Munich  vint  francs  pour  faire  en  icelle 
un  service  solennel  pour  nous  après  nostre 
trepassement.  »  Et  plus  bas,  ce  sont  vingt 
autres  francs  donnés  aux  Frères  Mineurs  de 
Munich  pour  que  chacun  des  dits  frères  «  dise 
une  messe  pour  le  repos  de  son  âmc'.  » 

Etienne  le  Jeune  donna  à  sa  fille  le  nom 
d'Elisabeth,  voulant   ainsi   la  mettre  sous   la 


'   Cl).    Iliioiillo.    Die  FnrslUchcn   Woluisilze    dcr   Wltlclsbdclicr  in 
Miinchen,  I.  Die  Residciiz  (Miinclicii,  i8()-^,,  in-S"),  j).  u. 
-  Bibl.  Aat.  f.  fr.  C..^',',,  pi."'(P  7. 


L  E  }\  V  \  y  c  !•: 


prolectioii  de  la  grande  sainte  de  Hongrie 
c[ui  avait  été  la  gloire  d'une  famille  à  laquelle 
les  ancêtres  des  ^^'ittelsl)ach  s'étaient  alliés 
par  plusieurs  mariages.  D'ailleurs,  ce  nom, 
cher  à  la  Maison  de  Bavière,  avait  été  porté 
par  une  fille  de  l'empereur  Louis  V  et  par 
la  première  femme  d'Etienne  le  Vieux.  La 
sœur  d'Etienne  le  Jeune,  femme  du  duc  Othon 
d'Autriche  \  et  la  fille  de  Frédéric  de  Bavière, 
mariée  à  Marco  Visconti,  s'appelaient  aussi 
Elisabeth;  on  peut  supposer  que  c'est  l'une 
de  ces  princesses  qui  présenta  l'enfant  à  la 
bénédiction  de  l'éveque  de  Freisingen  dans 
le  baptistère  de  Notre-Dame  de  Munich. 

Les  chroniqueurs  bavarois  ont  passé  sous 
silence  les  quinze  premières  années  de  la  vie 
d'Elisabeth;  pour  ces  moines  bénédictins, 
qui  écrivaient  leurs  Annales  dans  un  couvent 
d'Augsbourg  ou  de  Ratisbonne,  le  nom  de 
cette  enfant  ne  pouvait  être  qu'un  mince 
détail  généalogique,  tout  au  plus  digne  d'une 
brève  mention  ;  il  faudra  que  la  jeune  fille  se 
trouve  placée  en  pleine  lumière  par  son 
mariage  pour  qu'ils  s'occupent  d'elle  ;  alors, 

'  Riozler...,  l.   III.  Zweilc  Boilasre  ÎI. 


ISÂDEAU     DE    lîÂVIÈRE 


ils  lui  prêteront  les  plus  rares  qualités  du 
corps  et  de  Tesprit,  sans  rechercher  quels 
soins  avaient  formé  et  cultivé  «  sa  vertu  par- 
faite, sa  beauté  remarquable,  la  grâce  de  ses 
manières,  Télégance  de  ses  mœurs ^  ».  Pour- 
tant, rilistoireque  ces  mêmes  annalistes  nous 
ont  laissée  des  ducs  de  Bavière  de  1370  à 
i385  nous  permet  d'imaginer  la  vie  calme 
et  tout  unie  que  mena  le  plus  souvent  Elisa- 
beth enfant  et  adolescente. 

La  fdle  d'Etienne  le  jeune  fut  élevée  au 
Ludwisburg-,  château  de  Munich,  bâti  en 
i25j  par  le  duc  Louis  le  Sévère;  dans  cette 
forteresse  les  yeux  de  l'enfant  rencontraient 
surtout  d'antiques  armures,  trophées  des 
preux  Wittelsbach  ;  dans  quelques  salles  seu- 
lement, ils  étaient  récréés  par  les  nouveautés 
que  Tliadée  avait  fait  apporter  d'Italie.  Les 
vieux  usages  étaient  toujours  en  vigueur  â  la 
cour  de  Bavière  et  le  souvenir  de  l'empereur 


'  Johannes  Xdlzvc'itcv,  Anna litim  Boicae gcntis...,  2"parlic.  liv.VI, 
col.   114. 

*  Ch.  Haeutlc,  DieResldenz...  p.  2. Le  Ludwigsburg.  quoiqu'agraiidi 
par  rempereur  Louis  Y,  était  devenu  trop  étroit  pour  contenir  tous 
les  services  nécessaires  à  ses  nombreux  hôtes  princiers  ;  et.  vers 
i.lyf),  il  fallut  transférer  dans  des  hôtels  de  la  Burgstrasse  les  écu- 
ries et  la  meute  des  ducs. 


L    KXr.VNCE  23 

Louis  V  semblait  encore  remplir  le  château 
et  inspirer  ses  habitants  ;  les  lieds  populaires, 
que  l'on  chantait  à  la  petite  princesse,  célé- 
braient les  hauts  faits  de  son  grand  aïeul  et 
sa  tendre  imagination  confondait  certaine- 
ment ces  exploits  a^ec  les  aventures  de  Par- 
sifal  et  des  autres  héros  d'épopée  dont  sa 
nourrice  lui  contait  les  merveilleuses  histoires. 

Elisabeth  grandissait  entourée  de  nom- 
breuses affections,  car  dans  l'antique  château 
vivaient  avec  Etienne  II  et  Thadée  Visconti, 
Anne  de  Neuffen,  femme  de  Frédéric,  et  le 
duc  Jean  avec  sa  jeune  femme  Catherine  de 
Gôrz^  ;  à  de  lonjgs  intervalles,  entre  une  Croi- 
sade en  Prusse  et  une  campagne  sur  les  bords 
du  Danube,  arrivaient  à  Munich  le  duc  Fré- 
déric et  le  duc  Etienne",  et  le  séjour  de  celui- 
ci  était  toujours  marqué  par  quelque  fête. 

Elisabeth,  «  ayant  naturellement  du  sens, 
fut  pourvue  de  doctrine ''  »,  c'est-à-dire  que 
des    maîtres    l'instruisirent    avec    soin  ;    elle 


*  Le  mariage  de  Jean  II  de  Bavière  avec  Catherine,  fille  du 
comte  Mainhard  de  Gurz  avait  eu  lieu  en  1372.  Riezler,  Geschichle 
Baieras,  t.  III,  Zweite  Beilage  II. 

-  Riezler...,  t.  III,  p.  95-97. 

^  Froissart,  Chroniques...,  liv.  II,  ch.  CG.XXVI,  t.  IX,  p.  98. 


•-i4  ISABE  AU     DE     BAVIERE 

apprit,  en  effet,  assez  de  latin  pour  lire  les 
livres  d'heures,  les  Vies  des  Saints  et,  dans 
les  chroniques,  les  Gestes  de  ses  ancêtres  ; 
mais  ses  lectures  favorites  étaient  les  poèmes 
épiques  en  langue  bavaroise,  fort  en  honneur 
à  la  cour  ducale  et  dont  le  plus  récent,  «  la 
Chasse  »,  œuvre  d'Iladamar  de  Labar,  exal- 
tait les  vertus  de  la  femmes  Dans  les  fêtes 
données  par  son  père,  elle  entendit  les  pre- 
miers des  Minsinger,  ces  jongleurs  de  FAUe- 
magne.  —  Ses  distractions  préférées  étaient 
les  pieuses  cérémonies,  célébrées  avec  pompe 
à  Notre-Dame  et  à  Saint-Michel  de  Munich, 
et  les  pèlerinages  à  Tabbaye  de  Ramsdorf-, 
à  Tévêché  de  Freisingen,  et  au  sanctuaire 
de  Nordlingen  auxquels  dans  Tun  de  ses 
testaments,  (1407)  tîUe  assignera  des  dona- 
tions ^  Les  loisirs  de  la  jeune  fille  étaient 
consacrés  à  l'élevage  des  oiseaux  et  à  la 
culture  des  Heurs,  ses  plus  chers  passe- 
temps,   sans   doute,  puisque,   devenue  reine, 

'  Le  chevalier  Iladaiiiar  UI  de  Labar  avait  clé  l'un  dos  compa- 
gnons de  l'empereur  Louis  V.  Son  poème  «  la  Chasse  »  écrit  dans 
une  langue  noble  et  aux  images  saisissantes,  est  une  excellente 
étude  de  la  nature  et  du  cœur.  Riezler t.  H,  p.  553. 

-  Aujourd'hui  Ramersdorf,  faubourg  de  Munich. 

^  Bibl.  Nat.  f.  fr.  H  5.;/,,  piè-ce  7. 


L    KNIANCE  25 

elle  se  fera  constiuirc  une  ferme  modèle  pour 
essayer  d'y  revivre  les  ])lus  doux  moments  de 
son  enfance.  Le  compagnon  ordinaire  de  ses 
jeux  était  son  frère  Louis,  plus  âgé  qu'elle 
de  trois  ans  environ  \  Les  deux  enfants  s'ai- 
maient beaucoup  ;  on  verra  plus  tard  quel 
profit  Faîne  saura  tirer  du  tendre  attachement 
que  sa  sœur  lui  avait  voué. 

En  1875,  Etienne  II  mourut-  ;  quelque  grave 
que  parût  d'abord  l'événement,  la  situation 
de  la  cour  de  Bavière  n'en  fut  pas  modifiée. 
Lorsqu'ils  eurent  déposé  le  cercueil  de  leur 
père  dans  le  caveau  de  Notre-Dame  de  Munich, 
Etienne  III,  Frédéric  et  Jean  s'entendirent 
pour  maintenir  le  duché  indivis;  ils  s'en 
partagèrent  seulement  l'administration,  et 
comme  la  Haute  Bavière  échut  à  Etienne  et  à 
Jean%    Elisabeth    continua     de    demeurer    à 

'  Louis  de  Bavière  était  certainement  Tainé  d'Elisabeth  de  quel- 
ques années.  M.  Hacutle  dans  sa  Généalogie  des...  Hanses  Willeh- 
baeli,  (Mïinchen,  I870)  p.  ia4,  donne  comme  date  de  la  naissance  du 
duc  Louis  le  uo  décembre  Ij():"),  d'après  J.  L.  Wilnsch,  Généalogie 
Cronologiea  augnstx  Caroliiio-Palatino-Boiese  gentis....  natii'i- 
iateni,  matrimoniuin  et  inortein  indieans.  (Mannheim.  1773).  Mais 
cette  date  ne  saurait  être  acceptée  puisque  le  mariage  d'Etienne 
et  de  Thadée  n'eut  lieu  qu'en  l'jGCi. 

-  Etienne  II  mourut  le  19  mars.  — Marguerite  de  Xuronberg  lui 
survécut  deux  ans  (le  19  septembre  1377). 

'  Riezler.  Gcschichle  Baie/ns.   t.    UI.  Zweite  Deilao-e  II. 


26  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

Munich.  Les  six  années  qui  suivirent  furent, 
disent  les  chroniqueurs,  les  plus  heureuses  de 
la  Bavière  au  xix"  siècle*.  La  fille  d'Etienne  le 
Jeune  entendait  donc  vanter  cette  prospérité 
due  à  la  sagesse  et  au  bon  accord  des 
princes  ;  et,  si  éloignée  qu'elle  fût  tenue  des 
bruits  du  dehors,  Fécho  lui  parvenait  des 
merveilleuses  chevauchées  de  son  père  qui, 
à  la  tête  de  deux  cents  chevaliers,  courait 
d'Alsace  en  Hongrie,  puis  descendait  en  Italie 
où  des  villes  se  livraient  à  lui,  où  les  princes 
lui  offraient  des  fêtes  splendides-;  à  mesure 
qu'elle  avançait  en  âge,  elle  comprenait 
mieux  les  éloges  décernés  à  la  bravoure,  et  à 
la  générosité  du  duc  Etienne'  surnommé, 
par  ses  sujets,  tantôt  le  libéral,  tantôt  le 
magnifique  *.  Mais  en  i38o,  Anne  de  Neuffen, 
femme  de  Frédéric,  mourut  et  dès  lors  la 
famille  de  Bavière  éprouva  des  deuils  et  des 
malheurs  successifs.  Le   28  septembre   i38i, 


I  J.  Âdlzi'cilcr,  Annalium  lioica'  i^cnlis.. . ,  v  parlio.  liv.  VI,  col. 
107.  — J.  Turmair.  Annaliuin  Boiorum liv.  \  11.  eh.  X.\I.  p.  7G0. 

-  Riezler,  Gcschichte  Baierns...,  t.  III,  p.    ih). 

•'  André  de  Ralisbonne,  Chronicon  de   Ducibiis  Dai'ari.T . ..  p.  tjG. 

*  Les  Bavarois  appelaient  Etienne  le  Jeune  «  der  i^iilii^c  IJcrzoi^)) 
ou  ((  dcr  Kncisscl  ».   Riezler...,  t.  III,  p.   lo,^. 


Etienne  le  Jeune  perdait  sa  femme.  Le  corps 
Je  Thadée  fut  déposé  dans  le  caveau  des  Wit- 
telsbacli  à  Notre-Dame  de  Munich  près  de 
Fautel  que  Tempereur  Louis  V  avait  élevé 
pour  la  célébration  d'une  messe  perpétuelle 
en  riionneur  de  la  Vierge  et  de  la  Sainte- 
Croix  \  Elisabeth  gardera  pieusement  le  sou- 
venir de  sa  mère  et,  devenue  reine  de  France, 
elle  fondera  un  obit  annuel  pour  Madame 
Thadée. 

L'année  suivante  la  nouvelle  parvenait  à 
Munich  qu'Elisabeth,  fdle  du  duc  Frédéric, 
n'avait  survécu  que  quinze  jours  à  son  mari 
Marco  Visconti-.  Les  liens  qui  unissaient  la 
Maison  de  Bavière  au  duc  de  Milan  se  trou- 
vaient ainsi  rompus  ;  mais  Frédéric  les  renoua 
en  épousant  en  secondes  noces,  Madeleine  Vis- 
conti,  sœur  de  Thadée ^  Les  fêtes  de  ce  ma- 
riage ne  furent  qu'une  courte  diversion  aux 
graves  préoccupations  politiques  des  Wittels- 
bach  ;  maintenant  la  jeune  lî^lisabeth  ne  voyait 

'  AUerthiimer  itnd  Kitnstdcnkniah  der  Bayerischen  Ilcrrschcr 
Ilauses,  (Munich,  1871,  in-f.)   notice. 

-  Corio,  Storia  di  Milano,  t.  II,  p.   29:"). 

^  Corio,  ibid.  — Riezler...,  t.  III.  p.  i3o.— Bibl.  Nat.  f.  fr.  20780. 
f".  35i. —  Le  contrat  fut  signé  le  2")  avril  i3S2;  Madeleine  Visconti 
apportait  à  Frédéric  une  dot  de  100.000  ducats. 


1  s  A  15  EAU     DE     B  A  ^■  I  K  R  E 


plus  autour  J'elle  que  des  visages  contristés 
ou  irrités;  elle  n'entendait  plus  que  des 
menaces  ou  des  plaintes.  L'insurrection  des 
villes  souabes  contre  TEmpereur  et  les  princes 
avait  gagné  la  Bavière  ;  Ratisbonne  se  soule- 
vait, Frédéric  et  Etienne  partaient  pour  en 
faire  le  siège.  Des  prodiges  inouïs  éclataient'  ; 
l'apparition  d'une  comète  à  longue  crinière 
effrayait  toute  la  contrée  ;  on  massacrait  les 
Juifs.  Un  moment  Elisabeth  put  croire  que 
de  terribles  calamités  allaient  fondre  sur  les 
siens.  En  i384  Frédéric  et  Etienne  se  brouil- 
lèrent avec  leur  frère  Jean,  à  propos  du  règle- 
ment de  leurs  pouvoirs  respectifs";  la  que- 
relle fut  de  courte  durée,  mais  Munich,  qui 
avait  embrassé  le  parti  de  Jean,  faillit  payer 
chèrement  sa  préférence  :  dans  le  but  de  la 
châtier,  Etienne  et  Frédéric  avaient  déjà  ras- 
semblé une  armée,  lorsque  les  bourgeois  de 
la  ville  leur  envoyèrent  des  députés  pour 
capituler.  Les  ducs  firent  grâce,  mais  à  des 
conditions   humiliantes.    Elisabeth    put    voir 


'  Johaniios  Adlzi-eiler,  .■l«7(rt//«/«  Boica- i^cnlis...,  ■.>.'' partie,  liv.  VI. 
col.     1  I  1-1  I  '|. 

-'  Riczlor t.  111,  ji.  l'Jo. 


L    KNIAXCE  29 

son  père  et  son  oncle  reçus  aux  portes  de 
Munich  par  tous  les  habitants  contraints  de 
les  acclamer  tandis  que,  à  genoux,  les  prin- 
cipaux leur  présentaient  les  clés'.  Alors,  au 
Ludwisburg,  la  vie  reprit   un  cours  paisible. 

'  Riezler...,  t.  III,  p.   i3!. 


CHAPITRE    III 


LE   MARIAGE 


Pour  permettre  d'apprécier  toute  Pimpor- 
tance  diplomatique  du  mariage  de  Charles  VI 
avec  Elisabeth  de  Bavière,  il  nous  faut,  avant 
d'exposer  les  préliminaires  immédiats  de  cet 
événement,  établir  qu'ils  étaient  le  prolonge- 
ment d'un  plan  politique  aux  origines  déjà 
lointaines. 

L'une  des  préoccupations  du  roi  de  France 
Charles  V,  pendant  sa  longue  lutte  contre 
les  Anglais,  avait  été  de  s'assurer  l'alliance 
de  l'Allemagne.  Des  liens  de  parenté  très 
étroits  Punissant  à  la  famille  de  Luxem- 
bourg', c'était  à  l'empereur  Charles  IV,  son 
oncle  maternel,  qu'il  s'était  d'abord  adressé  ; 

*   Sa  mère   était  Bonne    de    Luxembourg,  fille   du   Roi   Jean   de 
Bohème,  tué  à  la  bataille  de  Créer  i346. 


32  IS.VBE  AU     DE     BAVIÈRE 

en  1872  ^,  il  avait  conclu,  avec  celui-ci,  un  traité 
d'alliance  qui,  depuis,  avait  été  solennellement 
ratifié  dans  la  célèbre  entrevue  de  Paris  (jan- 
vier 1378)-.  L'Empereur  mort,  Wenceslas,  son 
fds  et  successeur,  reçut  de  Charles  V  les  plus 
grandes  marques  de  sympathie  ;  il  les  accueil- 
lit avec  tiédeur  ;  néanmoins  Falliance  de  1372 
fut  renouvelée  entre  eux  (i38o)\ 

Presqu'en  en  même  temps,  la  Maison  des 
Wittelsbach,  par  son  rang  dans  r]']mpire,  et 
par  ses  possessions  dans  les  Pays-Bas,  avait 
attiré  l'attention  de  Charles  V.  A  deux  reprises, 
des  traités  rappelèrent,  en  les  confirmant, 
les  anciens  rapports  de  la  France  et  de  la 
Bavière  et  préparèrent  des  mariages  qui  de- 
vaient resserrer  ces  liens.  La  première  fois, 
ce  fut  avec  la  branche  de  la  Maison  Bavaroise 
dont  le  territoire  servait  en  quelque  sorte  de 
passage  entre  la  France  et  rAngleterrc  :  les 
comtés  de  llainaut.  Hollande,  Zélande  et 
Frise  étaient  gouvernés  par  le  duc  Albert  de 


'  A.  Leroux,   Recherclies   critiques  sur   les  relalions  poUtii/iies  de 
la  France  avec  l'AlIcniiig'nc  1292-1378,  p.  '277. 

-  Ihid,  p.  -282. 

'  A.  Leroux,  Nouvelles  recherches  crilir/iws  sur  les  relations  /loli- 
iitjues  (le  la  France  ai'ec  rAlleiiiîij^nc   1 '178-1  jCi  1 .   [) .    !S. 


L  E     M  A  R  I  A  G  E  33 

Bavière,  fils  de  rempercur  Louis  V.  Or,  le 
duc  de  Bourgogne,  Philippe,  marié"  à  Théri- 
tière  du  comté  de  Flandre,  de  Brabant  et  de 
Limbourg^  ,  avait  intérêt  à  ce  qu'une  entente 
cordiale  existât  entre  la  Hollande  et  la  France  ; 
très  aisément,  il  fit  entrer  son  frère  Charles  V 
dans  ses  vues,  et  le  3  mars  iSyS,  à  Saint- 
Quentin,  fut  signé  le  contrat  des  fiançailles 
de  Guillaume,  fils  aîné  d'Albert  de  Bavière, 
avec  la  fille  du  roi  de  France,  Marie,  encore 
tout  enfant*.  De  plus,  le  i>8  février  1374, 
le  duc  Albert,  <c  pour  plusieurs  bonnes  et 
((  justes  causes  touchant  le  bien,  honneur  et 
«  profit  de  lui  et  de  ses  sujets  »,  conclut 
avec  Charles  V  «  bonnes  fermes  et  seures 
«  confederacions  et  alloyances  perpétuelles  », 

'  Albert  de  Bavière  gouvernail  depuis  i357,  avec  le  titre  de 
Ruward,  ou  de  Bail  (Protecteur  ou  Régent)  à  la  place  de  son 
frère  aîné  Guillaume  I,  frappé  de  folie.  Ari  de  férifier  les  dates, 
t.  III,  p.  212. 

-  Depuis  1369. 

^  Marguerite,  fille  unique  de  Louis  II  de  Mâle,  comte  de  Flandre. 

*  Albert  de  Bavière  et  Marguerite,  sa  femme,  s'engageaient  à  ce 
que  Guillaume  fût  seul  héritier  des  pays  de  Hainaut,  Hollande, 
Zélandc  et  Frise,  et  reçut  dès  le  jour  de  son  mariage  la  moitié 
de  la  comté  de  Hainaut,  avec  le  titre  de  comte  d'Ostrevant.  Le 
douaire  de  Marie  était  fixé  à  12  coo  livres  de  rente  pour  le  cas  où 
Guillaume  survivrait  à  son  père,  à  8000  livres  s'il  mourait  avant 
lui.  Charles  V  donnait  à  sa  fille  100  000  livres  de  dot,  dont  la 
moitié  devait  être  employée  en  achat  de  terres  françaises  entre  la 
rivière  de  l'Oise  et  le  Hainaut.   Arch.  Nat.  J.  412,  pièce  i. 


34  I  s  A  H  E  A  l      D  E     lî  A  \'  I  È  R  E 

en  vertu  desquelles  le  duc  et  son  fds  aîné 
s'engageaient  à  ne  jamais  être  les  ennemis 
du  royaume,  à  ne  jamais  contracter  mariage 
avec  des  adversaires  de  la  France  \ 

L'union  de  Guillaume  et  de  Marie  ne  fut 
pas  consommée  :  la  jeune  princesse  mourut 
en  i377^  Les  contrats  de  Saint-Quentin  se 
trouvèrent  annulés,  mais  le  traité  de  1874 
demeura  intact. 

La  seconde  démarche  de  Charles  V  auprès 
des  Wittelsbach  s'adressa  à  la  branche  de 
cette  Maison  qui  depuis  quatre-vingts  ans 
régnait  sur  le  Palatinat  du  Uhin  \  Longtemps 
inférieurs  à  leurs  cousins  les  ducs  de  Bavière 
en  puissance  et  en  dignités,  les  comtes  Pala- 


'  Arch.  Nat.  J.  412.  pièce!.  — LcSjiiiii  ij7.^,  le  duc  Albert  rég'lait 
le  douaire  de  Marie  et  agréait  les  dispositions  du  contrat  de 
mariage.  J.  412,  pièce  -x.  —  Le  même  mois,  il  ratifiait  la  clause  du 
traité  portant  donation  à  son  fils,  Guillaume,  des  comtés  de  Hai- 
iiaut,  Hollande,  etc.  J.  4'2,  pièce  4.  —  «t  il  renonçait  pour  lui  et 
j)our  son  fils  à  toute  réclamation  sur  le  royaume  de  France  et  le 
Dauphiné.  J.  412,  pièce  5.  —  Le  17  septembre,  il  donnait  des  lettres 
jjortant  qu'il  était  venu  à  Paris  avec  Guillaume  jurer  l'exécution 
des  traités  des  3  mars   i,')7'J  et  aS  février    i374.  J.  412,  pièce  6. 

"  Le  Père  Anselme,  llixtoire  gcticalogiquc  et  chrono/ngir/ue  de  la 
maison.  Royale  de  France  (Paris,   i"/iC).  in-f")  t.  I,  p.    110. 

^  Louis  I,  duc  de  Bavière,  avait  reçu,  en  i2ji,  le  Palatinat  du 
Rhin,  en  fief.  Louis  II  le  Sévère,  duc  de  Bavière  et  comte  palatin 
du  Rhin,  légua,  en  1294,  le  Palatinat  à  son  fils  aîné,  Rodolphe»  I. 
qui  fut  la  tige  de  la  dynastie  des  comtes  Palatins,  et  la  Ba\  ièic  à 
son  second  fils  Louis. 


LE     MAI{IAGE  35 

tins  du  Rhin  avaient  prospéré,  grâce  à  la 
ricliesse  de  leur  pays,  et,  pendant  la  période 
de  déclin  politique  que  traversa  la  Bavière 
après  la  mort  de  Louis  V,  leur  importance 
s'accrut  de  tout  ce  que  perdait  la  branche 
ducale  ;  en  i35G,  ils  se  virent  attribuer,  à 
eux  seuls,  la  voix  électorale  qu'ils  avaient 
jusqu'alors  partagée  avec  les  Bavarois  (Bulle 
de  l'empereur  Charles  IV  ') . 

Le  20  février  1379,  la  fdle  du  roi  de  France, 
Catherine,  âgée  de  deux  ans,  fut  fiancée  à  l'in- 
fant Rupert  de  Bavière,  petit-neveu  et  futur 
héritier  de  l'électeur  palatin  Rupert  le  Vieil  ^ 
Charles  V  méditait  de  gagner  celui-ci  à  sa 
politique  dans  les  affaires  du  Schisme.  Depuis 
un  an,  en  effet,  la  chrétienté  était  divisée 
par  le  schisme  d'Occident.  Urbain  VI  '  à  Rome, 

'  La  Bulle  d'Or,  —  qui  réglu  déûiiitivement  la  composition  du 
Collège  électoral  du  Saint  Emjjire. 

-  Le  contrat  fut  conclu  entre  Rupert  le  Vieil,  Rupert  le  Jeune, 
son  neveu,  Frédéric  Burgrave  de  Nurenberg,  d'une  part- — Aimery. 
évoque  de  Paris,  et  Charles  de  Bouille,  gouverneur  du  Dauphiné. 
procureurs  du  roi  de  France,  d'autre  part.  Le  mariage  devait  être 
célébré  dans  sept  ans.  Catherine  serait  dotée  «  selon  l'état  et 
convenance  d'une  fille  de  F'rance  ».  Rupert  le  Jeune,  père  de 
l'Infant,  donnerait  sa  ratification  dans  le  courant  du  mois.  L'acte 
fut  dressé  à  Francfort-sur-le-Main  dans  la  maison  des  Frères  de 
Saint-Jean  de  Jérusalem,  à  six  heures  du  soir.  Arch.  Nat.  J,  40S. 
pièce  'j8. 

^  Élu  le  8  avril   l'J-S. 


36  ISÂBEAU     DE     BAVIERE 

Clément  VIP  à  Avignon,  se  prétendaient  Tun 
et  l'autre  régulièrement  élus  par  le  Conclave  : 
l'Empereur,  les  princes  allemands,  et  en 
particulier  les  Wittelsbach,  tenaient  pour  le 
pape  italien  ;  le  roi  de  France,  pour  le  pape 
français  ;  si  donc,  Charles  V  parvenait  à  déta- 
cher de  la  cause  d'Urbain  VI  Tinflucnt  Ru- 
pert  le  Vieil ,  il  pouvait  espérer  que  cet 
exemple  serait  suivi  par  les  autres  électeurs 
germaniques  et  que  Tunité  d'obédience  se 
trouverait  rétablie  au  profit  de  Clément  Vil  '. 
Mais,  pas  plus  que  Wenceslas,  Rupertne  con- 
sentit à  seconder  Charles  V  dans  ses  desseins  '. 
Malgré  ces  mécomptes,  le  roi  de  France 
persista  à  orienter  sa  politique  extérieure  du 
même  côté,  et,  sur  son  lit  de  mort  (i38o),  il 
ordonna  que  «  Charles,  son  fils,  fut  assigné 
«  et  marié,  si  on  pouvait  avoir  lieu  pour  lui 
«  en  Allemagne,  pour  quoi  des  Allemands 
((  plus  grandes  alliances  se  fissent  aux  Fran- 
<(   cais  '  ». 


*  VAu  le  '20  septembre  1378. 

'  Cf.  N.  Valois,  La  France  cl  le  grand  schisme  d'Occidcnf,  t.  I  : 
(lo  schisme  sous  Chai'les  V.) 

•''  A.  Leroux,  Nouvelles  recherches  critiques^..,  p.   5  et  note  3. 

'  Jean   Froissart,  Chroniques,  dans   la    CoUcclion  des  chroniques 


LE    MARIAGE  3; 

Philippe  de  Bourgogne  ^  avait  été,  du  vivant 
de  Charles  V,  le  véritable  inspirateur  de  la 
politique  étrangère.  «  Prince  degrant  scavoir, 
«  grant  travail  et  grant  volente  »,  il  avait 
certainement  à  cœur  a  Taugmentacion,  bien  et 
«  acroissement  de  la  couronne  de  France-  », 
mais,  avant  tout,  il  se  préoccupait  des  inté- 
rêts de  son  duché,  et  plus  encore,  peut-être, 
de  son  héritage  de  Flandre,  a  le  plus  riche, 
a  noble  et  grant  qui  fust  en  crestiente- ».  Le 
jeune  âge  de  Charles  VI,  le  départ  du  duc 
d'Anjou  ^  pour  la  conquête   du  royaume  des 

nationales  françaises  (éd.  Buchon.  Paris,  1824,  in-8")  t.  IX,  p.  92 
et  g'i.  —  Pour  l'intelligence  dos  citations,  nous  avons  préféré  celte 
édition  qui.  en  respectant  le  tour  de  la  phrase,  rajeunit  les  expres- 
sions et  l'orthographe,  aux  récentes  éditions  critiques  qui  repro- 
duisent le  texte  et  l'orthographe  en  dialecte  jiicard.  Cf.  Kervyn  de 
Lettenhove,  Œticres  de  F/oissa/t  (Bruxelles,  1877,  a5  vol.  in-S"). 
—  s.  Luce  et  G.  Raynaud,  Chroniques  de  Froissart  dans  la  Collection 
de  la  Société  de  r histoire  de  France,  (Paris,  iSGg...,!.  I...XI...  in-S"). 
Voici,  comme  exemple,  le  même  passage  dans  l'édition  Raynaud 
«  que  Charles,  ses  fils,  fust  assegnés  et  mariés,  se  on  en  pooit 
veoir  lieu  pour  lui,  en  Alemaigne,  pour  quoi  des  Alemans  plus 
grans  aliances  se  fesissent  as  François...  »  t.  XI,  p.  32j. 

'  Philippe,  quatrième  fils  du  roi  Jean  II,  né  en  i342,  surnommé 
le  Hardi  j'our  son  courage  à  la  bataille  de  Poitiers  i3;)(j,  avait 
reçu  de  son  père,  en  i363,  le  duché  de  Bourgogne,  en  fief  apa- 
nage. 

■  Christine  de  Pisan,  Le  lii're  des  faits  et  bonnes  mœurs  du  saffc 
roi  Charles  F  dans  la  Collection  des  Mémoires  pour  servira  l'His- 
toire de  France  (éd.  Michaud  et  Poujoulat,  Paris,  1896,  in-8'>)  t.  II, 
p.  19. 

^  Ihid. 

*  Les  oncles   tuteurs  de   Charles   VI    éluiciil    les    ducs    :    Louis 


38  ISAREAl      DE     B.VYIÈRE 

Deux-Siciles,  la  retraite  du  duc  de  Berry  dans 
le  gouvernement  du  Languedoc,  laissaient  à 
Philippe  toute  liberté  pour  continuer  l'œuvre 
diplomatique  de  Charles  Y,  Talliance  de  Wen- 
ceslas;  mais,  découragé  par  la  brusque  et 
nette  déclaration  de  celui-ci  en  faveur  d'Ur- 
bain VI \  (i2  octobre  i383)  il  se  tourna  vers 
les  Wittelsbach.  Dans  Heidelberg,  ses  ambas- 
sadeurs ratifièrent  avec  ceux  de  l'électeur 
palatin  Paipert,  le  contrat  de  mariage  qui 
avait  été  signé  en  iSyC)  ;  on  stipula  cette  fois 
que  l'union  de  Catherine  devrait  être  célébrée 
dès  que  la  jeune  princesse  serait  nubile'. 
C'était  affirmer  l'un  des  plus  chers  désirs  de 
Charles  Y  ;  par  contre,  la  volonté  suprême 
du  feu  roi  ne  paraissait  pas  près  d'être  exécu- 

d'Anjou,  Jean  de  Berry,  Philippe  de  Bourgogne,  frères  de  Charles  V 
et  Louis  de  Bourbon,  frère  de  la  Reine. 

*  A.  \je.vo\xx,  Nouvelles  Recherches....  p.  7-1 1. 

-  Acte  de  Rupert  le  Vieil  et  de  Rupert  le  Jeune  nonunant  Frédéric, 
comte  de  Leiningen  et  Maître  Conrad  de  Geilenhusen,  2)révôt  de 
l'église  de  Worms,  ambassadeurs  en  France,  jaour  conclure  avec 
Charles  VI  et  Philippe  de  Bourgogne,  le  mariage  de  Catherine  et 
de  l'Infant  Rupert.  F]n  cas  de  «  dédit  et  manquement  »  de  leur 
part,  les  princes  palatins  s'engageaient  à  abandonner  plusieurs 
terres  à  Catherine.  Arcb.  Nat.  J.  408,  pièce  39.  —  Le  10  juillet,  à 
Paris,  les  articles  du  contrat  étaient  signes  par  les  ambassadeurs 
des  princes  Ruj^ert  et  les  évèques  de  Laon  et  de  Baveux,  Arnaud 
de  Corbie,  premier  président  du  Parlement  de  Paris,  Philippe  de 
Molins,  chantre  de  Notre-Dame  de  Paris,  plénipotentiaires  du  roi  de 
l'rance.  Arcli.  Nat.  J.    109,  pièce  1. 


L  E     M  A  R  I  A  (i  E  39 

tce  :  récemment  le  ])ruit  avait  couru  de  pour- 
parlers engagés  avec  TAngleterre,  en  vue  de 
marier  le  roi  Richard  II  avec  une  princesse 
bavaroise  ^  ;  puis,  ces  négociations  ayant 
échoué,  les  ministres  anglais  s'étaient  adres- 
sés à  l'empereur  Wenceslas  qui  bientôt  leur 
avait  promis,  pour  leur  prince,  la  main  de  sa 
jeune  sœur,  Anna". 

Dès  lors,  la  pensée  dominante  de  Philippe 
de  Bourgogne  fut  de  conclure  en  Allemagne 
une  alliance  solide  et  capable  de  contreba- 
lancer celle  des  Luxembourg  et  des  Planta- 
genets.  Aussi,  lorsque  l'existence  de  la  petite- 
fille  d'Etienne  le  Vieux  fut  révélée  aux  tuteurs 
de  Charles  VI,  par  Frédéric  de  Bavière,  dans 
les  circonstances  qui  vont  être  rapportées, 
Philippe  comprit  qu'il  tenait  enfin  l'occasion  si 
longtemps  cherchée. 


Une  grande  expédition,  dans  le  nord  de  la 

^  G.-K.  Lochner,  GescliichtUche  Stiulicn....  II  :  Isabellas  von  Bayern 
Verheirathung  mit  Kônig  Karl  VI  l'oji  Frankreicli  (Nilrnberg,  i836, 
in-8°)  p.  f)8  et  note  i. 

-  En  ij8û,  quelques  mois  avant  la  mort  de  Charles  V,  AVenceslas, 
s'était  montré  favorable  à  un  projet  de  mariage  entre  la  princesse 
Anna  et  Charles,  dauphin  de  France.  N.  Valois^  La  France  et  le 
Grand  Schisme  d'Occident,  t.  I  p.   3oi)  et  3oi. 


4o  1SAI3EAU     DK     15  A  VI  ÈRE 

France,  avait  été  projetée  par  le  duc  de  Bour- 
gogne pour  Tété  de  i383;  elle  devait  être 
dirigée  à  la  fois  contre  les  Anglais  qui  avaient 
repris  les  hostilités,  et  contre  les  villes  fla- 
mandes qui  s'étaient  déclarées  leurs  alliées*. 
Pour  réunir  un  nombre  de  troupes  imposant, 
Charles  VI  convoqua,  dans  Arras,  tous  ses 
grands  barons  et  les  plus  renommés  des 
chevaliers  étrangers,  amis  de  la  France. 
Frédéric  de  Bavière  répondit  à  Tappel  un  des 
premiers,  «  tant  il  «  se  désirait  à  armer  pour 
les  Français,  et  «  venir  en  France  ;  car  il 
aimoit  tout  honneur  a  et  on  lui  avoit  dit,  si 
s'en  tenoit  pour  tout  «  informé,  que  toute 
honneur  et  chevalerie  «  etoient  et  sont  en 
France'  ». 

Au  mois  d'août,  il  arrivait  par  le  Hainaut' 
à  Saint-Omer,  à  la  tête  de  ses  chevaliers 
bavarois.  11  fut  reçu  par  les  grands  barons 
de   France  qui   le  remercièrent    d'être   venu 


*  Vvoissai'l,Chro7iiijiics..,[éd.  Buchon),liv.  H,  chap.  CCIX,  t.  VUI, 
p.  4jO. 

-  Ibid .,  p.  43  r. 

^  Frédéric  demeura  quelque  temps  au  Quesnov,  cajiitale  du 
comté  de  ïlainaiit  «  pour  se  rej:)oser  et  rafraîchir  »  auprès  de  son 
oncle  le"duc  Albert,  de  sa  tante  la  duchesse  Marguerite  et  de  leurs 
enfants.  Froissart t.  VHI,  p.  .'|'i(3. 


LE     MARIAGE  4l 

a  de  si  lointaines  marches  pour  servir  le 
«  royaume  \  »  Charles  VI,  lui-même,  lui  fit 
grand'chère,  et  dès  lors,  et  pour  tout  le  temps 
du  voyage,  voulut  que  le  duc  bavarois  eût  sa 
tente  dans  le  voisinage  de  la  sienne'. 

Après  s'être  emparée  de  Bergues^  l'armée 
du  Roi  vint  mettre  le  siège  devant  Bour- 
bourg*  où  s'étaient  retirés  les  Anglais.  Pen- 
dant les  loisirs  que  leur  laissait  l'attente  de 
l'assaut^  ou  de  la  capitulation,  la  plupart  des 
chefs  vivaient  en  joie  et  en  liesse  ;  rivalisant 
de  luxe,  ils  se  recevaient  les  uns  les  autres 
magnifiquement  ^  Frédéric,  déjà  fameux  par 
sa  bravoure,  se  faisait  encore  remarquer  par 
la  politesse  de  ses  mœurs  et  la  sagacité  de 


«  Froissart..,  liv.  II,  chap.  CGX,  t.  VIII,  p.  439. 

*  Ibid.  Cf.,  Riezler,  Geschichte  Baierns,  t.  III,  p.  127. 

*  Le  7  septembre.  —  Bergues,  ch.-I.-de  cant.,  arr.  de  Dunkerque, 
dép.  du  Nord. 

*  Bourbourg,  ch.-l.  de  canton,  arr.  de  Dunkerque,  dép.  du  Nord. 
"^  Cf.  E.    Petit,  Itinéraires   de  Philippe   le  Hardi  et  de    Jean  tans 

Peur  dans   la  Coll.   des  Doc.  Ined.  sur  t  Histoire  de  France  (Paris, 

18S8,  in-4'').  Itinéraire  de  Charles  VI  :  p.  160. 
Samedi   12  septembre  aux  champs  devant  Bourbourg 
Dimanche  i3       —         aux  tentes  —  — 

Lundi  14  —  —  —  — 

Mardi   i5  —         à  l'ost  —  — 

Mercredi   16  au  samedi  19  aux  champs  — 

E.Vctil,  Séjour  de  Charles  IT,  i38o-i4oo.  (Paris,  iSSo.plaqu.  in-S"). 
«  Froissart..,  liv.  Il,ch.  CG.\.I,  t.  VIII,  p.  45o. 


42  ISABEAU     DE     BAVIERE 

ses  propos.  Les  oncles  du  Roi  le  recherchaient, 
et,  un  jour  que  lui  parlant  des  anciennes 
relations  de  la  France  et  de  la  Bavière,  ils 
rappelaient  qu'autrefois  ceux  de  sa  Maison 
étaient  toujours  du  Conseil  du  Roi,  ils  lui 
demandèrent  s'il  n'avait  pas  une  fdle  à  marier. 
Frédéric  répondit  que  non,  mais  que  son 
frère  aîné  Etienne  en  avait  une  belle.  —  «  Et 
de  quel  âge  ?  —  Entre  treize  et  quatorze 
ans*.  »  — Les  oncles  tombèrent  d'accord  que 
c'était  précisément  là  ce  qu'ils  désiraient 
pour  leur  neveu  qui  voyait  volontiers  toutes 
les  belles  femmes  et  les  aimait.  11  fut  donc 
convenu  que  des  propositions  seraient  trans- 
mises à  Etienne  111,  par  Frédéric  lui-même,  au 
nom  des  ducs  français,  et  que  la  jeune  fdle 
serait  amenée  en  pèlerinage  à  Saint-Jean 
d'Amiens,  où  elle  se  rencontrerait  avec  le 
Roi  qui  ne  serait  prévenu  qu'au  dernier  mo- 
ment. Alors  la  beauté  d'Elisabeth,  le  cœur 
inflammable  du  prince  concluraient,  sans 
doute,  ce  que  la  politique  venait  de  préparer-. 

'  Froissart..,  liv.  II,  chap.  CCXXVI,  t.  IX,  p.  ()',   pi  y.ï. 

"  M.Jarry,  dans  sa  Vie  politique  de  Louis  d  Orléans.  (Paris,  iSSfi, 
in-8"),  p.  21,  a  fait  remonter  à  l'année  ij8i  le  premier  projet  de 
mariage;  mais  Tainbassadc  de  Guillaume  Mauvinel  et  d'Ancel  de 


LK    :\iaui.\(;k  43 

Ouand  Boiiil)Oing  eut  capitulé  et  f[u\)n  eut 
arrêté  les  préliui inaires  d'une  trêve,  c[ui,  disait- 
on  ,  serait  le  prélude  d'une  paix  générale, 
Charles  VI  licencia  son  armée  et  adressa  ses 
remercîments  aux  chevaliers  étrangers'.  Fré- 
déric de  Bavière  se  retira  emportant  un  bon 
souvenir  de  Taimable  accueil  des  princes  et 
de  Taffabilité  du  Roi.  Jusqu'au  moment  même 
de  son  départ,  il  avait  été  l'objet  d'atten- 
tions particulières  ;  à  l'instigation  du  duc 
de  Bourgogne,  on  venait  de  lui  offrir  une 
pension  de  quatre  mille  livres  s'il  consen- 
tait à  devenir  le  vassal  du  roi  de  France". 
En  regagnant  la  Bavière,  il  passa  par  le  Ilai- 
naut  et  le  Brabant  afin  d'instruire  son  oncle 
Albert   ainsi    que  le   duc    et   la  duchesse   de 


Salins,  aujirôs  du  dur  de  lîrabant  o(  du  duc  Albert  de  Bavière- 
Hollande,  qu'il  signale  comme  chargée  à  cette  date  d'engager  des 
pourparlers,  n'eut  lieu  que  le  aj  septembre  i383.  Bibl.  Nat.,  pièces 
orig.,  Mauvinet,  noS.  —  Le  3o  mai  ij83,  Colartde  Tanques.  premier 
écuyer  de  Charles  VI,  avait  été  envoyé  auprès  de  ces  princes,  mais 
les  relations  suivies  de  la  France  avec  les  Maisons  de  Brabant  et 
de  Bavière-Hollande  et  les  projets  de  l'expédition  contre  les  Anglais 
suffisent  à  expliquer  celte  mission.  Arch.  Nat.  K.  r)J-^,  pièce  21. 
*  Froissart...  liv.  II,  cliap.  GCXV,  t.  VIII,  p.  47'- 
-  Riezler,  Gescliiclitc  Uaierns,  t.  III,  p.  128.  —  Une  pension  de 
quatre  mille  livres  était  servie  depuis  plusieurs  années  à  Albert 
de  Bavière.  Pensionner  ses  voisins  était  un  des  moyens  politiques 
de  Charles  V,  qu'adopta  aussi  Charles  VI.  A.  Leroux,  Noiii'etles 
recherches  critiques...  jî.    mi   et   lia. 


44  1  s  ABEÂU     DE     BAVIÈRE 

Brabant  de  la  mission  dont  il  était  chargé  \ 
Quand  Etienne  III  eut  entendu  de  la  bouche 
de  Frédéric  les  propositions  de  la  cour  de 
France  «  il  pensa  moult  longuement^  »  ;  puis 
il  remercia  son  frère,  convenant  avec  lui  qu'il 
serait  très  glorieux  que  sa  fdle  devînt  reine 
de  France,  mais  n'était-ce  pas  l'usage  dans  ce 
pays  éloigné  que  la  fiancée  du  Roi  «  fût  regar- 
dée et  avisée  toute  nue  par  dames  à  savoir  si 
elle  était  propice  et  formée  à  porter  enfant  ^  ?  » 
Il  se  révoltait  à  la  seule  pensée  que  cette 
humiliante  formalité  serait  infligée  à  sa  fille  et 
son  orgueil  s'irritait  à  l'idée  qu'une  princesse 
du  sang  de  Bavière  pourrait  être  déclarée 
stérile.  Enfin,  était-ce  sûr  qu'Elisabeth  plai- 
rait au  roi?  Etienne  n'admettait  pas  que  son 
enfant  lui  fût  enlevée  pour  lui  être  peut-être 
ramenée,  et  il  conclut  :  «  J'ai  assez  plus  cher 


^  Froissart...  liv.  II.  ch.  CCXXVI,  t.  IX,  p.  96.  —  C'est  alors  que 
Guillaume  Mauvinet  et  Ancel  de  Salins,  chevaliers  et  conseillers 
du  roi,  lurent  envoyés  en  Brabant  et  en  Hainaut;  par  lettres 
royales  données  à  Amiens  le  ai  septembre  «  à  la  relacion  de  Mes- 
seigneurs  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgogne  »,  il  était  alloué  à. 
chacun  des  ambassadeurs  «  six-vins  Crans  d'or...  pour  eulx  aidier 
et  deffrayer  de  missions  et  despens  qu'ils  feront  oudil  voyage  ». 
Bibl.  Nat.,  pièces  orig.,  Mauvinet,  n"  8. 

-Froissart..,  liv.   II,  ch.  CCXXVI,  t.  IX.  p,  <),i. 

^  Ibid.,  p.  ()3. 


LE     MARIAGE  45 

que  je  la  marie  à  mon  aise  delez  moi  '■  ».  Fré- 
déric fit  connaître  le  refus  d'Etienne  au  duc 
de  Bourgogne  et  en  avisa  aussitôt  le  duc 
Albert  et  Madame  de  Brabant. 

Les  oncles  du  Boi  cherchèrent  alors  parmi 
les  jeunes  princesses  de  TEurope  celle  qui 
pouvait  le  mieux  convenir  à  Charles  VI.  On 
pensa  à  la  fille  du  duc  Jean  de  Lorraine,  à 
une  princesse  d'Autriche,  à  une  fille  de  Lan- 
castre'.  Le  Conseil  royal  était  divisé  :  les  uns 
tenaient  pour  le  mariage  autrichien,  les  autres 
trouvaient  plus  avantageuse  l'alliance  lor- 
raine ^  ;  le  duc  de  Bourgogne  conservait 
quelque  espoir  de  réussir  en  Bavière. 

Le  moine  chroniqueurde  Saint-Denis  raconte 
que  pour  arriver  à  une  solution,  il  fut  décidé 
d'envoyer  aux  ducs  de  Lorraine,  de  Bavière  et 
d'Autriche  un  peintre  habile  qui  ferait  le  por- 
trait de  leurs  filles  et  que  les  images  seraient 


'  Près  de  moi.  Froissart..,  liv,  II,  ch.  GCXXVI,  t.  IX,  p.  93. 

'  Chronica  Caroli  Sexti,  Chronique  latine  du  Religieux  de  Saint- 
Denys...  1380-1422  dans  la  Coll.  des  Doc.  In.  sur  t llist.  de  France, 
(éd.  et  trad.  Bellaguet,  Paris,  1839-18.V2,  (i  vol.  in-4'')  t.  I,  p.  357- 
.359.  — Froissart...  ch.  GCXXVI,  t.  IX,  p. 96.  — Juvenaldes  Ursins, 
Histoire  de  Charles  VI  (éd.  Godefroi,  Paris,  i653,  in-f»)  p.  37. 

^  Ils  espéraient  amener  le  duc  de  Lorraine  à  l'obédience  du 
ptipe  Clément  VII. 


46  1  s  A  R  E  A  U     D  1-:      B  A  ^'  1  K  R  E 

soumises  au  clioix  du  roi.  Le  projet  aurait  été 
exécuté  et  Charles  VI  se  serait  prononcé  pour 
Elisabeth  de  Bavière.  Cette  anecdote  a  fait 
fortune.  On  a  même  cru,  au  xvn"  siècle,  avoir 
retrouvé  le  portrait  d'Elisabeth  dans  l'œuvre 
non  signée  d'un  peintre  flamand,  représentant 
une  jeune  fdle  au  visage  un  peu  allongé,  les 
yeux  bleus  et  bien  fendus  sous  un  front 
bombé,  le  nez  tombant  droit,  la  bouche  petite 
et  agréable  ^  Mais,  la  facture  de  cette  toile 
ne  permet  pas  le  doute  sur  sa  date  :  un  tel 
fini  d'exécution  n'a  été  atteint  que  très  avant 
dans  le  xv"  siècle  ■. 

Quel  que  soit  le  charme  de  l'ingénieuse  his- 
toriette rapportée  ou  inventée  par  le  chroni- 
queur de  Saint-Denis,  il  faut  renoncer  à  y 
ajouter  foi^;  la  vérité  est  qu'aucune  des  trois 
alliances  proposées  ne  plaisait  au  duc  de 
Bourgogne  dont  la  voix  était  prépondérante 

'  Vallet  de  Virivillc.  Isabcaii  de  Bai'icrc,  reine  de  France  (Paris, 
18,19,   4t>  p-  in-8°),  p.  I. 

-  Ce  portrait,  longtemps  exposé  dans  une  des  galeries  du  Musée 
du  Louvre,  est  actuellement  placé  dans  le  cabinet  d'un  des  conser- 
vateurs qui  a  bien  voulu  nous  donner  son  opinion  sur  la  date  de 
la  peinture. 

■'  Pour  tout  ce  qui  concerne  le  mariage  de  Charles  ^'I,  le  moine 
chroniqueur  de  Saint-Denis  est  peu  ou  mal  renseigné.  Son  récit 
d'ailleurs  est  en  contradiction  avec  celui  de  Troissarl,  lénuiiii 
oculaire  des  cérémonies  du  mariage. 


LK     M.VllIAdH  47 

dans  les  affaires  diplomatiques  Non  moins 
déçu  que  les  autres  princes  par  le  sec  refus 
d'Etienne  III,  Philippe  avait  acce])té  qu'on 
se  mît  en  quête  d'une  autre  union  pour 
Charles  VI  ;  mais  au  fond,  il  n'avait  pas  aban- 
donné ses  vues  sur  la  Bavière,  et  quand  il 
eut  reconnu  que  la  France  ne  pouvait  tirer 
aucun  profit,  pour  ses  guerres,  de  la  Lor- 
raine, de  TAutriche,  ni  de  la  maison  de  Lan- 
castre,  il  fut  d'avis  de  laisser  «  la  chose  demeu- 
rer^ »,  se  réservant  de  renouveler  plus  tard,  en 
préparant  les  voies  avec  plus  de  soin ,  les 
démarches  auprès  des  Wittelsbach^  Or,  dans 
la  conduite  de  cette  affaire  qu'il  avait  pourtant 
faite  sienne,  il  fut  devancé  par  l'initiative  d'une 
femme  experte  en  ce  genre  de  négociations. 
Le  12  avril  i38j,  à  Cambrai,  en  présence 
de  Charles  VI,  de  toute  la  chevalerie  de  Bour- 
eroerne,  de  Brabant  et  de  Ilainaut  furent  célé- 
brées  de  doubles  noces  :  le  duc  Albert  mariait 


'  Froissart...,  liv.    II,  ch.  ccxxvi,  t.  IX.  p.  gG. 

'  Philippe  de  Bourgogne...  «  Nul  temps  à  peine  avoit  repos,  puis 
ù  conseil,  puis  à  chemin  querant  voycs  tous  jours  d'actraire 
aliances...  traictant  et  conseillant  divers  mariages  pour  actrairo 
les  Alenians  affin  de  bien  ».  Christine  de  Pisan,  Le  livre  des  faits 
et  bonnes  mœurs  du  sage  roi  Char/es  V  (éd.  Michaud  et  Poujoulat), 
t.   II.   p.  19. 


48  ISAB  EAU     DE     BAVIÈRE 

son  fils  aîné,  Guillaume  d'Ostrevant  à  la  fille 
du  duc  de  Bourgogne,  Marguerite  ;  et  une  de 
ses  filles,  Marguerite  de  Hainaut,  à  Jean, 
comte  de  Nevers,  fils  aîné  du  duc  de  Bour- 
gogne \  Cette  union  des  Maisons  de  Bour- 
gogne et  de  Bavière-Hollande,  était  Tœuvre 
de  Jeanne,  duchesse  de  Brabant",  qui  avait 
mis  au  service  de  la  Maison  de  Bourgogne  ses 
rares  talents  de  diplomate.  C'était  elle  qui 
menait  et  surveillait  les  intrigues,  les  ambas- 
sades et  les  messages;  elle  assistait  aux  con- 
férences, prenait  part  aux  débats  ;  sa  logique 
triomphait  des  objections  intéressées  et  Ten- 
tente  se  faisait  sur  ses  avis  habilement  pré- 
sentés. Encouragée  par  son  double  succès, 
elle  projeta  de  reprendre  en  sous-œuvre,  la 
mission  confiée  au  seul  Frédéric  de  Bavière. 
Les  offres  faites  par  la  cour  de  France  à 
Etienne  III  l'avaient  vivement  occupée,  et  son 

'  Froissart liv.  II,  ch.  ccxxii.  t.  IX,  p.  5i  et  52,  54-56.  Sur  la 

magnificence  des  fêtes  de  Cambrai.  Cf.  E.  Petit,  Itinéraire  des 
ducs  de.  Bourgogne. ,  preuves,  p.  5i8.  —  .Ican.  comte  de  Nevers  était 
ne  à  Dijon  en    1871. 

"  Jeanne  de  Brabant  était  souveraine  de  ce  duché  depuis  In 
mort  de  son  père  Jean  III  (i355)  ;  mariée  au  duc  \Venceslas  de 
Luxembourg  (frère  de  l'Empereur  d'Allemagne  Charles  IV),  mort 
le  7  décembre  i'i83,  elle  n'avait  pas  d'enfant  et  destinait  son  héri- 
tage à  sa  nièce  Marguerite  de  Mâle,  duchesse  de  Bourgogne. 
Art   de.  vérifier  les  dates,  t.   III,   p.    107. 


LE     MARIAGE  49 

désappointement  était  grand  qu'elles  eussent 
été  déclinées. 

Pendant  les  cinq  jours  que  durèrent  les 
fêtes  des  deux  mariages,  la  duchesse  de  Bra- 
bant,  dans  le  palais  de  Tévêque  où  Charles  VI 
logeait,  à  Thôtel  du  duc  de  Bourgogne  et  dans 
sa  propre  demeure,  eut  maintes  occasions 
d'entretenir  les  Princes  français.  Elle  en  pro- 
fita pour  leur  rappeler  qu'il  existait  toujours 
en  Bavière  une  jeune  princesse  à  marier  ;  elle 
vanta  Palliance  avec  les  Wittelsbach,  décla- 
rant que  le  duc  Etienne  «  pouvait  rompre  trop 
de  propos  des  hauts  seigneurs  de  l'Empire, 
qu'il  était  aussi  grand  et  plus  grand  que  l'em- 
pereur '  » . 

Philippe  de  Bourgogne,  acquis  d'avance  à 
cette  opinion,  la  défendit  avec  toute  son  auto- 
rité %  et  le  Conseil  du  Roi  s'y  rangea,  déci- 


*  Froissart...,  liv.  II. ch.  ccxxvi,  t.  IX,  p.  yS  et  96.  —  Etienne  III 
était  en  grande  réputation  dans  les  Pays-Bas.  «  Le  plus  grand 
duc  de  Bavière  que  on  nomme  Estène  ».  Istore  et  cro niques  de 
Flandres,  t.  II,  p.  365. 

-  «  Philippe,  cherchant  à  prouver  que  son  bien-aimé  neveu  pou- 
vait s'unir  sans  déroger  à  la  fille  du  duc  Etienne  do  Bavière, 
exaltait  par  un  pompeux  éloge  la  noblesse  des  princes  bavarois  ». 
Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique ..  ,[iY&à.  Bellaguet),  1. 1,  p.  357-9. 
Devenu  possesseur  de  la  Flandre  par  la  mort  du  comte  Louis  de 
Mâle  (9  janvier  i384),  le  duc  de  Bourgogne  était  d'autant  plus  dési- 
reux de  resserrer  son  alliance  avec  la  l'amillo  de  Bavière. 


5o  ISA  BEAU     DE     BAVIÈRE 

dant  qu'une  nouvelle  tentative  serait  faite 
auprès  du  duc  Etienne  pour  obtenir  la  main 
de  sa  fille  ^  ;  on  convint  toutefois  de  ne  pas 
ébruiter  ce  dessein,  personne  ne  pouvant  ré- 
pondre du  consentement  du  père  d'Elisabeth. 

La  duchesse  de  Brabant,  rentrée  dans  ses 
Etats,  écrivit  à  Frédéric  de  Bavière  en  termes 
pressants,  pour  l'engager  à  renouveler  à  son 
frère,  avec  toute  l'insistance  convenable,  la 
demande  des  oncles  de  Charles  VI  ;  elle 
affirmait  son  entière  confiance  dans  l'heu- 
reuse issue  de  la  démarche  qu'elle  conseil- 
lait, elle  annonçait  même,  au  nom  des  Princes, 
que  la  présentation  d'Elisabeth  à  Charles  VI 
aurait  lieu,  en  juillet,  au  pèlerinage  de  Saint- 
Jean  d'Amiens". 

Frédéric  fit  donc  l'assaut  des  hésitations  de 
son  frère;  de  nouveau,  il  lui  développa  les 
avantages  de  l'alliance  offerte  ;  il  lui  redit  les 
beautés  du  riche  pays  de  France,  insistant 
toujours  sur  ce  point  que  lui-même  conduirait 
sa  nièce  et  la  présenterait  aux  Princes.  Etienne 

'  Cependant  ([uelques  conseillers  l'oiiUnuaient  à  reprocher  aux 
Wiltelsbach  leur  attitude  dans  les  all'aires  du  schisme. 

*  Pèlerinag-o  célèbre  en  France  et  dans  les  pays  voisins,  on  y 
lioïKirail  le  cheC  de  saint  .leaii-l'aptistc". 


L  K     M  \  lU  V  G  E  5 1 

céda,  moitié  par  ambition,  moitié  par  lassi- 
tude ;  mais  à  Flieure  des  adieux,  lorsqu'il  eut 
embrassé  sa  fille  longuement  et  tendrement, 
il  prit  Frédéric  à  part  et  lui  fit  remarquer  qu'il 
emmenait  Elisabeth  «  sans  nul  seur  état  »  ; 
que,  refusée  par  le  roi  de  France,  la  jeune 
fille  serait  à  jamais  déshonorée.  «  Avisez  au 
partir,  dit-il  enfin,  car  si  vous  me  la  ramenez, 
vous  n'aurez  pire  ennemi  de  moi  \  » 

Il  est  très  probable  qu'Elisabeth,  en  quit- 
tant son  père,  ne  connaissait  ni  les  vrais 
motifs,  ni  le  ])ut  exact  de  son  voyage;  son 
oncle  Frédéric  paraissait  l'emmener  à  quelque 
lointain  pèlerinage  -  ;  du  reste,  elle  n'avait 
pour  compagnes  de  route  que  sa  bonne  nour- 
rice et  Catherine  de  Fastavarin,  sa  meilleure 
amie,  sa  sœur  d'élection  ^ 

'  Froissart...,  liv.  II,  chap.   ccxxxi,  t.  IX,  p.  97  et  98. 

*  La  piété  bien  connue  de  Frédéric  de  Bavière  rendait  ce  pré- 
texte très  vraisemblable.  Cf  Jean  Ebran  de  Vildenberg,  Chronicon 
Bai'ariœ,  dans  Œt'ele.  Rerum   boicariun  scriptores...,  t.  I,  p.  3i2. 

^  Ce  sont  les  deux  seules  personnes,  venues  d'Allemagne,  que 
l'on  voit  auprès  de  la  Reine,  dans  les  premiers  temps  de  son 
mariage.  —  Le  Religieux  de  Saint-Denis  raconte  tout  autrement  la 
venue  d'Elisabeth  de  Bavière  en  France.  Son  récit,  très  vague 
d'ailleurs,  ne  mérite  aucune  créance.  ((-  On  envoya  donc  des  che- 
valiers demander  au  père  de  la  jeune  princesse  la  main  de  sa 
fille  que  le  roi  de  France  voulait  associer  à  sa  haute  fortune,  et 
dont  il  espérait  :',voir  ce  que  les  hommes  ont  de  plus  cher  au 
monde,  des  enfants...  le  duo  devait   siivoir,  ajoutiiieiil  les  ambas- 


52  ISÂBEAU     DE     B.VVIERE 

Vers  la  Pentecôte,  les  pèlerins  arrivèrent 
à  Bruxelles  ;  ils  furent  reçus  par  la  duchesse 
de  Brabant  qui  fit  grande  liesse  à  tout  Téqui- 
page,  trois  jours  durant  ;  au  moment  du 
départ,  elle  promit  à  l^^lisabeth  qu'elle  la 
reverrait  bientôt,  à  Amiens,  devant  l'autel  de 
Saint-Jean  Baptiste*. 

Les  voyageurs  gagnèrent  ensuite  Le  Ques- 
noy"  où  les  attendaient  le  duc  Albert  et  sa 
femme  Marguerite.  Frédéric  leur  ayant  raconté 
les  hésitations  de  son  frère,  et  «  le  parti  où 
lui-même  s'était  mis  pour  l'avancement  d'Eli- 
sabeth »,  la  ducliesse  assura  que  celle-ci  serait 
reine  de  France,  «  car  Dieu  y  ouvrera!  ».  En 
attendant,  elle  traita  la  jeune  fille  «  liement 
et   doucement  »,  et  ne  négligea  rien  pour  la 


sadeui's,  qu'elle  ne  manquerait  jias  de  richesses  et  qu'elle  parta- 
gerait un  trône  glorieux,  il  ne  devait  jias  regretter  d'unir  son 
sang  et  sa  race  à  ceux  d'un  si  grand  roi.  Telles  furent  les  consi- 
dérations qu'ils  exposèrent  dans  un  long  discours.  Le  duc  accueillit 
leurs  paroles  avec  de  grands  témoignages  de  joie  et  de  recon- 
naissance, ne  se  croyant  pas  digne  d'un  tel  honneur.  Il  confia 
sans  plus  tarder  sa  fille  chérie  à  leur  fidélité.  Les  envoyés  ofTrirent 
à  la  princesse  des  cadeaux  de  fiançailles,  la  firent  revêtir,  comme 
il  convenait  à  une  reine,  d'une  robe  magnifique  tout  en  soie  brodée 
d'or  et  la  conduisirent  à  Amiens  dans  un  char  couvert  avec  un 
brillant  cortège  d'hommeset  de  femmes.  »  Clironique deClnules  VI, 
t.  I,  p.  3:')9. 

*  Froissart...,  liv.  II,   ih.  ccxxvi,  t.  IX.   p.  <)7. 

^  Lo  Q'.iosiiov,   (h.  l.-(lc  ciul..   arr    d'Avesiins.  ih-ji.   du   \oi-d. 


LE     M.VUl.VGK  53 

rendre  digne  du  haut  rang  qui  lui  était  réservé. 
En  moins  de  quatre  semaines,  Madame  de 
Ilainaut  transforma  la  petite  princesse  bava- 
roise ;  elle  lui  lit  quitter  «  Tliabit  et  Tar- 
roy  où  elle  était  venue  »,  et  les  remplaça  par 
d'élégants  costumes  et  de  riches  parures  ; 
chaque  jour,  Elisabeth  reçut  des  leçons  de 
maintien  ;  on  lui  apprit  à  se  présenter,  à  saluer 
à  la  mode  de  France  ;  on  façonna  toute  sa 
personne  à  la  séduction.  Les  progrès  furent 
rapides,  favorisés  qu'ils  étaient  par  une 
coquetterie  instinctive. 

Cependant  Tépoque  fixée  pour  Tentrevue  du 
Roi  et  d'Elisabeth  approchait.  Les  Princes 
français  et  les  principaux  du  Conseil  royal 
avaient  tenu  la  chose  secrète.  Ils  ne  s'en 
étaient  ouverts  qu'à  Charles  VI,  et  ils  avaient 
publié  que  celuirci  se  rendait  à  Amiens  pour 
diriger  la  nouvelle  expédition  projetée  dans 
le  Nord  contre  les  Anglais  et  dont  tous  les 
préparatifs  étaient  terminés  le  9  juillet. 

Le  10,  le  Roi  quitta  Paris  avec  le  duc  de 
Bourgogne  ^  ;  comme  au  début  de  toute  cam- 
pagne,   ils  s'arrêtèrent  à  Saint-Denis  pour  y 

'   E.  Vclil.  Itine:  aire  ilca  ducs  de  JUiur^ognc j).    180. 


54  ISAËEAt     DE    BAVIÈRE 

faire  leurs  dévotions.  Le  soir  même,  ils  sou- 
paient  et  gîtaient  à  Asnières  ;  puis,  en  deux 
jours,  par  Creil,  Clermont  et  Montdidier, 
ils  arrivèrent  à  Boves  ^  où  ils  déjeunèrent  ; 
le  jeudi  i3,  ils  entraient  dans  Amiens  où 
déjà  les  attendait  la  duchesse  de  Brabant. 
Charles  VI  choisissait  pour  demeure  le  palais 
de  l'évèque.  A  peine  installé,  il  y  recevait  la 
visite  du  Sire  de  Coucy',  «  venu  en  grand 
«  hâte  d'Avignon  apporter  des  nouvelles  du 
pape  ^  ».  Le  projet  de  mariage  du  Roi  avec  la 
fille  d'un  prince  allemand  dont  les  sentiments 
de  fidélité  à  la  cause  d'Urbain  W  étaient  bien 
connus  *,  pouvait  inquiéter  Clément  VII,  aussi 
le  duc  deBerry,  qui  gouvernait  le  Languedoc, 
avait-il  eu  soin  d'envoyer  le  sire  de  Coucy  «  de 
ce  parler  en  Avignon  ». 

Dès  les  premiers  jours  du  même  mois,  Eli- 
sabeth avait  quitté  Le  Quesnoy,  accompagnée 

*  Boves,  canton  de  Sains,  arr.  d'Amiens,  dép.  de  la  Somme. 

-  Enguerrand  VII,  sire  de  Coucy,  comte  de  Soissons,  g-ouveriieur 
do  Picardie,  grand  boutcillier  de  France,  (le  Père  Anselme,  Histoire 
Généalogique...  t.  VI H,  p.   :y.\-).). 

^  Froissart...,  liv.  Il,  cb.  ccxxvi,  t.  IX,  p.  99. 
Etienne  III,  pendant  son  voyage  en  Italie  (t38o),  s'était  engage 
pour  quatre  mois   au    service  du  pape  Urbain  VI  ;   et  il  en  avait 
reçu    16000  florins  d'or.  N.  Valois,   La  Fiance  et  le  grand  schisme 
d' Occident....  t.  I,   p.  ,'5o2. 


LE    M\UI\GIÎ  53 

de  Frédéric,  du  duc  Albert,  de  la  duchesse 
Marguerite  et  de  leur  fds  Guillaume;  de  nom- 
breux chevaliers  formaient  Fescortc  ' .  Le 
lundi  3,  le  cortège  traversait  Braine',  et  le  5, 
Mons'^  ;  puis  par  Cambrai,  il  parvint  à  Amiens. 
A  quelque  distance  de  la  ville,  dans  la  jour- 
née du  jeudi  i3,  Elisabeth  et  Madame  de 
Hainaut  s'entendirent  souhaiter  la  bienvenue 
par  deux  des  plus  importants  conseillers  du 
Roi,  Bureau  de  la  Rivière  et  Guy  de  La  Trc- 
moille.  Ces  deux  sei^^neurs  conduisirent  la 
duchesse  et  sa  nièce  jusqu'à  Thôtel  qui  leur 
avait  été  préparé  \  La  soirée  fut  employée  par 
les  Princes  à  se  visiter  et  à  s'entendre  sur  le 
programme  du  lendemain,  tandis  que  chez 
Madame  de  Ilainaut  on  s'occupait  des  derniers 
détails    de  la  toilette    d'Elisabeth   et,  qu'au 

'   Froissart. ...  t.  IX,  p.  98. 

■  Cartulaire  (les  Coiiiples  de  Ilainaut^  éd.  L.  Dcvillicrs,  Coll.  dca 
C/troni-'/iies  Be/^^es,  (Bruxelles,  1881-189^,  Î5  vol.  111-4")  t.  V,  p.  679. 
—  Braiiie-le-Coiuto,  prov.   de  Haiiiaut  (Belg-iqiie). 

'  Ihiil.  —  Le  séjour  ;'i  ^lons  se  prolong-ea  jusqu'au  9  juillet  (Cfl/- 
tiilaire...,  t.  II.  p.    38")). 

*  Froissart....  t.  IX.  p.  99.  — Bureau,  sire  de  la  Rivière,  jiremicr 
chambellan  et  ami  de  Charles  V,  qi:i  était  movl  entre  ses  bras, 
remplissait  le  rôle  de  gouverneur  du  jeune  roi  Charles  VL  Voy. 
Siméon  Luoe,  La  France  pendant  la  guerre  de  Cent  ans  [-i"  série), 
p.  i48-i:")G.  —  Guy  V,  sire  de  la  Tremoille,  de  Sully,  comte  de 
Guines.  conseiller  et  chambellan  du  Roi,  grand  chambellan  héré- 
ditaire de  Bourgogne,  était  le  piincip.al  favori  du  duc  Philippe  de 


56  isabp:al'    de    r.vyieue 

palais  épiscopal,  le  Roi,  qui  depuis  plusieurs 
nuits  n'avait  pu  dormir,  menait  une  veille 
agitée,  s'entretenant  avec  le  sire  de  la  Rivière 
à  qui  il  demandait  à  chaque  instant  :  «  Et 
quand  la  verrai-je  ?  »  Ce  mot  fut  rapporté 
aux  duchesses  qui  en  eurent  a  bon  ris  '  ». 

Enfin  l'heure  tant  désirée  arriva  ;  Elisabeth, 
parée  somptueusement,  fut  conduite  au  palais 
par  Mesdames  de  Brabant,  de  Bourgogne  et 
de  Ilainaut.  Charles  VI  attendait,  entouré  de 
son  oncle,  le  duc  de  Bourgogne,  de  son  cousin 
Guillaume,  des  sires  de  la  Rivière  et  de  Goucy, 
du  connétable  Olivier  de  Clisson  -  et  des 
quelques  seigneurs  qui  étaient  dans  la  confi- 
dence. 

En  entrant,  Elisabeth  se  prosterna  ;  le  Roi 
fit  quelques  pas  et  prenant  la  jeune  fille  par 
la  main,  il  Taida  à  se  relever;  après  quoi,  il  la 
regarda   de  «  grand  manière  ».   Debout,  les 

Bourpogne  ;  il  avait  élé  surnominc  /c  Vaillant  pour  ses  exploits 
en  Flandre,  (le  Père  Anselme,  Histoire  généalogique  et  chrono- 
logique de  la  maison  de  France...,   t.  lY,  p.  iGj). 

*  Froissart,  Chroniques. .,   liv.   II,  eh.  CGXXVI,  t.  IX,  p.  (jy. 

-  Olivier  IV,  sire  de  Clisson,  né  en  Brelag-ne  vers  i33'2,  entré 
au  service  de  Charles  V  en  1370,  était  devenu  le  frère  d'armes  de 
Bu  Guesclin  et  son  meilleur  lieutenant  dans  la  guerre  eonlrc  les 
Anglais.  Nommé  eonnétahle  on  )38i,  il  avait  commandé  l'avant- 
garde  de  l'armée  française  à  la  bataille  de  Rosbecquc   i38'2. 


T,  K     M  A  1?  1  A  (1  K  57 

yeux  baissés,  Elisabeth  restait  «  toute  coie, 
ne  mouvant  œil,  ni  bouche  »,  sous  le  regard 
de  Charles  VI  qui  la  détaillait  longuement. 
Des  propos  qu'échangèrent  autour  d'elle  les 
seigneurs  et  les  dames,  la  princesse  ne  com- 
prit rien,  car  «  elle  ne  savoit  point  de  Fran- 
çois '  )),  mais  elle  sentit  très  bien  que  le  Roi 
la  contemplait  avec  admiration  et  amour. 

L'entrevue  terminée,  Elisabeth,  en  compa- 
gnie des  trois  duchesses,  regagna  l'hôtel  de 
Hainaut.  A  peine  y  était-elle  rentrée,  que  le 
duc  de  Bourgogne  arriva  à  cheval,  suivi  de 
plusieurs  hauts  barons.  Il  annonça  que  le  Roi 
s'était  rendu,  sans  rien  dire,  en  son  retrait, 
accompagné  du  seul  sire  delà  Rivière,  et  qu'à 
la  question  de  celui-ci  :  sera-t-elle  Reine  de 
France  ?  —  «  Par  ma  foi,  oïl,  —  avait  répondu 
Charles  VI,  — nous  ne  voulons  autre,  et  dites 
à  mon  oncle  de  Bourgogne,  pour  Dieu,  que  on 
s'en  délivre  ». 

Des  cris  de  Noël!  Noël!  remplirent  alors 
l'hôtel  de  Hainaut,  saluant  la  haute  fortune 
d'Elisabeth  de  Bavière.  Le  soir  même,  l'heu- 
reuse jeune  fdle  fut  avertie  que  le  mariage 

'  Froissart...,  t.  IX,  p.  100. 


58  ISABE.VU     DE     BAVIÈRE 

serait  célébré  à  Arras  ;  tel  était  le  désir  du 
duc  de  Bourgogne  qui  prévoyait  qu'un  grand 
concours  de  peuple  affluerait  dans  sa  capitale 
d'Artois  à  la  nouvelle  des  noces  royales.  Mais 
le  lendemain,  au  moment  où  Elisabeth  se 
trouvait  dans  la  chambre  de  Madame  de 
llainaut,  se  préparant  au  départ  fixé  pour 
Taprès  diner,  elle  vit  arriver  le  duc  Philippe 
avec  quelques  seigneurs  du  Conseil.  11  venait 
rapporter  que  le  Roi,  le  matin,  en  revenant  de 
la  Messe,  avait  été  fort  étonné  de  voir  faire 
des  préparatifs  de  voyage  et  qu'il  avait  de- 
mandé où  Ton  prétendait  aller.  Le  projet  de 
célébrer  les  noces  à  Arras  lui  ayant  été  révélé, 
il  avait  répliqué  :  «  Beaux  oncles,  nous  vou- 
lons ci  épouser  en  cette  belle  église  d'Amiens, 
nous  n'avons  que  faire  plus  destrier  ».  Donc, 
puisque  le  Boi  avouait  «  ne  pouvoir  ennuit 
dormir  de  penser  à  sa  fiancée  »,  le  mariage  se 
ferait  à  Amiens,  et  sans  retard,  dès  le  lundi  17. 
Supposant  que  l'impatience  d'Elisabeth  était 
égale  à  celle  du  Prince,  Pliilippe  avait  conclu 
en  riant  «  nous  o-uérirons  ces  deux  malades  »  ^ 
La  journée  du  samedi  et  celle  du  dimanche 

'  Frolssarl...  liv.ll.  eh.  CCXXVII,  l.  IX,  p.    un. 


LE  M.vni.vaiî  59 

furent  consacrées  aux  apprêts  des  noces,  et 
au  règlement  du  cérémonial.  Quand  on  en  vint 
au  contrat \  Charles  VI,  soit  spontanément, 
soit  à  l'instigation  de  Philippe  de  Bourgogne, 
déclara  ne  demander  au  duc  ]']tienne  aucune 
dot:  les  belles  qualités  de  la  princesse  lui  en 
tiendraient  lieu  ;  il  refusa  môme  la  somme 
d'argent  apportée  par  Frédéric  comme  cadeau 
de  noces-.  Le  dimanche,  Elisabeth  reçut  de 
son  fiancé  une  couronne  dont  la  valeur  éga- 
lait la  fortune  d'une  province  ^ 

Le  lundi  17,  dans  la  matinée,  les  duchesses 
de  Brabant  et  de  Bourgogne  accompagnées 
de  nombreuses  dames  et  damoiselles  vinrent 
c[uérir  la  mariée  et  sa  tante,  la  duchesse 
Marguerite  ;  les  dames  prirent  place  dans  de 
beaux  chars  couverts,  autour  descjuels  para- 
daient à  cheval  le  duc  Albert,  le  duc  Frédéric, 
Guillaume  de  Hainaut  et  plusieurs  barons  ou 

'  L'existence  d'un  contrat  est  certifiée  par  le  chroniqueur  belge 
Jean  Brandon  a  Eodem  anno,  XVI"  die  julii,  Rex  Francorum  Am- 
bianis  desponsavit  Ysabel  filiam  Stephani  ducis  Bavarie  et  altéra 
die  matrimonium  cum  ca  fccit.  copula  conséquente  carnali.  »  Çhro- 
ni({ue  des  Dunes,  dans  la  CoUectioii  des  Chroniques  Belges,  (textes 
latins,  éd.  Kervyn  de  Lettenhove,  Bruxelles,  1870,  in-.J»,  p.  9). 

-  Excerpta  Boica  ex  Ckronico  Burcliardi  Zengil  Memmigani,  dans 
Œfele,  Rerum  Boicarum  sciipiores..,,  t.  I,  p.  2.19.  —  Johannes 
Adlzreiter,   Annalium  Boicœ  gentis.. .,  2"  partie,  liv.    VI,   col.    114. 

^  Troissart...,  liv.  II,  chap.  CGXXIX  t.  IX,  p.   107. 


60  1  S  A  Fî  E  A  U     D  K     T.  A  \  l  K  î\  K 

chevaliers,  tous  en  brillant  arroi.  Les  voitures 
déposèrent  le  cortège  devant  la  cathédrale. 
Presque  en  même  temps  le  Roi  arriva,  assisté 
du  duc  de  Bourgogne  et  suivi  de  toute  la 
haute  baronnie  de  France.  Elisabeth,  la  cou- 
ronne au  chef,  fut  conduite  à  Tautel  par  les 
seigneurs  et  les  dames.  Jean  111  Roland, 
depuis  de  longues  années  évêque  d'Amiens  \ 
donna  la  bénédiction  nuptiale'.  Après  la 
grand'messe  et  les  cérémonies  d'étiquette 
qui  suivirent,  un  festin  richement  appareillé 
fut  offert  au  palais  épiscopal.  La  Reine  dina 
avec  les  dames,  et  le  Roi,  avec  les  seigneurs; 
des  comtes  et  des  barons  firent  le  service.  Le 
reste  delà  journée  se  passa  en  réjouissances. 
Le  soir  venu,  les  dames,  dont  c'était  l'office, 
couchèrent  la  mariée,  et  puis  «  se  coucha  le 
Roi  qui  la  désirait  à  trouver  dans  son  lit  ».  — 
«  S'ils  furent  cette  nuit  ensemble  en  grand 
déduit,  ce  pouvez-vous  bien  croire  »,  dit  le 
chroniqueur  \ 


'  Jean  Roland  était  évêque  d'Amiens  depuis  le   i^  janvier  l'S-G, 
Gallia  C/irisiiana  {Paris,  i7i5-i8(Jo,  in-f»),  t.  X,  <;ol.   iiyfi. 
-  I/nJ. 
■■  Froissai-I...  liv.  II,  cli.  CCXXIX.  I.  IX.  p.  loS. 


LK     MARIAGE  Gi 

L'auteur  de  la  «  Geste  des  Nobles  »  constate 
que  les  noces  d'Elisabeth  furent  célébrées  «  à 
peu  de  solennité  ^  ».  En  effet,  les  choses  furent 
menées  en  si  grande  hâte  qu'on  n'eut  le  temps 
de  préparer  aucun  divertissement  public.  A 
ces  noces  royales,  les  bourgeois  et  le  popu- 
laire d'Amiens  ne  furent  pas  régalés  de  ces 
brillantes  joutes,  de  ces  magnifiques  spec- 
tacles qui  avaient  rendu  fameuses  les  noces, 
seulement  princières  de  Cambrait  Pourtant 
des  largesses,  des  aumônes,  des  actes  de  clé- 
mence durent  signaler  dans  la  contrée  le 
mariage  de  Charles  VI.  On  trouve  même  qu'à 
Tournay,  deux  prisonniers,  «  doubtant  d'être 
exécutez  et  mis  a  leur  dernier  jour  »,  purent 
bénir  «  le  joyeux  advenement  de  la  Reine  en  la 
ville  d'Amiens  »,  car  il  leur  valut  la  grâce  du 
Roi^ 

^  Guill.  Cousinot,  Geste  des  Nobles,  (éd.  Vallet  de  Virivillo,  Paris, 
18:^9,  iii-8")  p.    107. 

^  Froissart  ne  rapporte  aucun  grand  divertissement. — Le  Reli- 
gieux de  Saint-Denis  ne  parle  des  fêtes  du  mariage  que  par  ouï 
dire  et  ne  donne  aucun  détail  précis.  —  De  même,  on  lit  dans  les 
Jstore  et  Chroniques  de  Flandres,  t.  II,  p.  3G5  et  note  i  :  «  Il  ne  fu 
point  li  feste  grande  ».  —  Seul  Juvénal  des  Ursins,  historien  du 
xvsiècle,  dit  (>  et  y  eust  joustes  et  grandes  festes  faites  ».  Histoire 
de  Charles  VI.  p.  &îi.  —  Les  principaux  chroniqueurs  belges  ont 
simplement  noté  le  mariage  d'Elisabeth,  sans  nous  dire  de  quelles 
cérémonies    et  réjouissances  il  fut  l'occasion. 

^  Lettres    de   rémission  en   faveur  de  Pierre  de  la    Marquette  dit 


62  ISA  BEAU     DE     BAVIÈRE 

Dans  les  divers  récits  de  cette  journée,  ce 
qui  nous  a  le  plus  frappé,  c'est  l'impression 
d'immense  étonnemeiit  que  causait  à  tous 
l'élévation  d'une  princesse  jusqu'alors  igno- 
rée ;  la  cour  et  les  duchesses  avaient  vrai- 
ment tenu  très  secret  leur  dessein  puisque 
son  accomplissementsurprenait  tout  le  monde. 

Vingt-cinq  ans  plus  tard,  le  poète  Eustache 
Deschamps,  vieilli  et  désabusé,  évoquant  le 
souvenir  de  tant 

«  De  oranz  orgueils  et  de  orans  vanitez 
«  De  traïsons  et  de  criulelitez  », 

qu'il  avait  vus  durant  sa  vie,  rapj^cllera  les 
radieuses  noces  d'Amiens'  comme  une  des 
plus  saisissantes  antithèses  au  mélancolique 
refrain  de  sa  Ballade  : 

«  C'est  tout  néant  des  choses  de  ce  monde  ». 

Ilaiic  et  Heiinoquiii,  son  fils,  coupables  de  sévices  sur  Jaqnot 
Baohier,  dans  une  taverne  des  environs  de  Tournay.  Arch.  Aat. 
JJ.  127,  Il°  47'2. 

'  Œuvres  cornplcles  d'EtistacIie  Dcsehamps,  éd.  de  Queux  de 
Saint-llilaire  et  G.  Raynaud,  dans  la  Coll.  des  Anciens  iexies 
français.  (Paris,    iSjS-kjui,   10  vol.   in-S^^t.  VI,  p.  40  et    1 1 . 


DEUXIEME   PARTIE 


LA   JEUNESSE 


CHAPITRE   PREMIER 

LA   REINE   ISABEAU 
LES  TROIS  PREMIÈRES  ANNÉES  DE  MARIAGE 

Isabelle  étant  la  forme  française  du  nom 
germain  Elisabeth,  nous  devrions  appeler  la 
nouvelle  reine  de  France  Isabelle,  en  ortho- 
graphiant Isabel  comme  écrivaient  le  plus  sou- 
vent les  chroniqueurs  de  Tépoque,  ou  Ysabel 
comme  signait  la  Reine  ;  mais  pour  nous  con- 
former à  la  tradition,  constante  depuis  le 
xv""  siècle,  nous  écrirons  Isabeau.  Cette  forme, 
d'une  extrême  rareté  dans  les  actes  officiels, 
est  employée  pour  la  première  fois,  d'une 
façon  courante  dans  «  Le  Songe  Véritable  », 
poème  satirique,  écrit  en  i4o6^;  peut-être 
Fauteur,  pamphlétaire  parisien,  l'a-t-il  choisie 
parce  qu'il  la  jugeait  la  moins  déférente. 

'  Le  Songe  Veiitahle  {éd.  par  II.  Moranvillé  dans  les  Mémoires 
delà  Svciélè  de  l'Histoire  <lc  Paris.    {.  XVII)  vers  2S37-8. 


66  I  s  A  B  E  A  U     DE     B  A  ^'  I  È  R  E 


Les  fêtes  du  mariage  n'eurent  pas  de  len- 
demain ;  dès  le  mardi,  les  seigneurs  et  les 
dames  vinrent  «  après  boire  »,  prendre  congé 
de  la  Reine  qui  fit  ses  adieux  à  ses  parents  de 
Brabant  et  de  Hollande  ^  ;  déjà  aussi  son  oncle 
Frédéric  la  quittait,  retournant  en  Bavière  pour 
annoncer  au  duc  Etienne  que  «  sa  fille  était  de- 
venue une  des  plus  grandes  dames  du  monde-  » . 

Après  tous  ces  départs,  auxquels  elle  avait 
présidé,  la  jeune  femme  éprouva  pour  la  pre- 
mière fois  la  sensation  de  l'isolement  ;  des 
épreuves  plus  pénibles  lui  étaient  réservées 
dans  cette  même  journée  ;  vaguement  elle 
savait  que  le  Roi  l'épousait  au  cours  d'une 
expédition  contre  l'Angleterre ,  mais  elle 
ignorait  la  gravité  des  circonstances.  Elle  ne 
savait  pas  que  les  prières  solennelles  de  la 
veille  avaient  demandé  à  Dieu,  tout  autant 
que  le  bonheur  du  ménage  royal,  un  heureux 
succès  pour  l'amiral  français  Jean  de  Vienne, 
débarqué  en  Ecosse  \ 

'  Froissart.  Chroniques,  liv.  II,  ch.  CCXXVIIl,  t.  IX.  p.   io8. 

^  Ibiil.,  p.    1 10. 

^  Jean  de  Vienne,  seigneui-  de  Rollans.  amiral  de  Frani'e  depuis 


LES  PHEMIKKES  ANNEES  DE  M A Kl  AGE   67 

Or,  ce  mardi,  elle  remarqua  que  Charles  VI, 
les  Princes  et  les  conseillers  étaient  tout  cons- 
ternés par  de  mauvaises  nouvelles  :  le  chef 
des  Gantois  François  Ackermann,  allié  des 
Anglais,  avait  rallumé  la  guerre  en  Flandre 
et  s'était  emparé  du  Dam^  Bientôt  la  Reine 
apprit  que  l'honneur  du  Roi,  comme  la  sécu- 
rité des  Etats  du  duc  de  Bourgogne,  était  inté- 
ressé à  ce  que  le  Dam  fût  repris  au  plus  tôt. 
Le  vendredi  21^,  Charles  VI,  emporté  par 
son  ardeur  guerrière,  chevauchait  sur  la 
route  de  Flandre,  vers  Beauquesne%  il  avait 
juré  que  «  jamais  ne  retournerait  à  Paris,  si 
aurait  été  devant  le  Dam!'^  »  La  lune  de  miel 
des  jeunes  époux  avait  duré  trois  jours. 

Le  Roi  et  le  duc  de  Bourgogne  avaient 
décidé  qu'Isabeau  quitterait  Amiens,  en  même 
temps  qu'eux,  «  pour  tenir  son  état  »  à  CreiP. 

1373,  avait  fait  de  nombreuses  campagnes  contre  les  Anglais.  Cf.  le 
Père  Anselme,  Histoire  généalogique...  t.  VII,  p.  793-794- 

'  Froissart...,  t.  IX,  p.  108-109.  —  Dam.  prov.  de  Flandre  occid. 
(Belgique). 

-  La  date  exacte  du  départ  de  Charles  VI  pour  la  Flandre  a  été 
déterminée  par  M.  Petit,  dans  son  Itinéraire  des  ducs  de  Bour^ 
gagne. . .,  p.   180. 

^  Beauquesne,  cant.  et  arr.  de  Doullens,  dép.  de  la  Somme. 

*  Froissart,  Chroniques...  t.  IX,  p.    iio. 

'"  Ibid.,  p.    121 . 


68  ISABEAU     DE     BAVIERE 

La  jeune  femme  partit,  le  cœur  plein  de 
reconnaissance  pour  Monseigneur  saint  Jean- 
Baptiste  à  qui  elle  attribuait  la  grâce  de  son 
mariage.  On  a  tout  lieu  de  croire  que  le 
superbe  plat  d'or  massif,  orné  de  perles  et  de 
pierreries,  sur  lequel  reposa  dès  lors  le  chef 
de  saint  Jean,  fut  le  don  de  noces  de  la  jeune 
Reine  ^;  en  tout  cas,  toute  sa  vie,  elle  témoi- 
gnera sa  prédilection  pour  la  cathédrale 
d'Amiens  «  tant  pour  l'honneur  et  révérence 
de  Monseigneur  saint  Jean-Baptiste  que  pour 
l'honneur  qu'elle  avait  eu  d'y  recevoir  le 
sacrement  de  mariage'  »  ;  et,  dans  deux  tes- 
taments successifs,  elle  fera  des  donations 
à  cette  cathédrale  «  en  laquelle  Monseigneur 
nous  épousa^  ». 

A  Creil,  la  Reine  résida  au  château  fort 
qui  se  dressait  dans  un  site  pittoresque,  au 
milieu  d'une  île  formée  par  l'Oise.  Cette  ville, 
sur  le  chemin  de  la  Flandre,  avait  été  désignée 


'  Du  Gange,  Traité  historique  du  chef  de  saint  Jean-Baptiste.  (Paris. 
i(J65,  in-4<>),   p.    i34. 

"  Lettres  de  la  reine  Isaboau  dn  i ',  fi-vrior  i',  12  on  iii3  pour  la 
fondation  d'un  obit  dans  la  cathédrale  d'Aniieiis,  en  niriiioire  de 
son  mariage,  citées  par  du  Cange,  ibid. 

"  IJibl.  Nat.   f.  fr.  (rt',\.  pièce  7. 


LES     PinnilKRKS     ANNÉES     DE     MAlUACiE       69 

par  Charles  VI  qui  comptait  y  rejoindre  sa 
femme,  la  campagne  terminée  \ 

La  conduite  et  la  protection  d'Isaheau 
avaient  été  confiées  à  la  duchesse  d'Orléans 
et  au  Comte  d'Eu",  personnages  les  plus 
qualifiés  pour  chaperonner  et  gouverner  une 
aussi  jeune  reine. 

Blanche,  duchesse  d'Orléans  %  était  la  plus 
honorable  et  la  plus  magnifique  dame  du 
royaume  ;  et  «  la  seule  qui  put  se  vanter  d'être 
du  sang  de  Philippe-le-Bel  ».  Charles  VI  et 
ses  oncles  la  respectaient  comme  une  mère. 
Mariée  à  un  prince  débauché,  elle  était  tou- 
jours restée  fidèle  à  ses  devoirs  d'épouse  ;  et, 
depuis  son  veuvage',  les  exercices  de  piété  et 
les  bonnes  œuvres  occupaient  tous  les  instants 
de  sa  vie". 


'  Le  château  de  Creil  avait  clé  bâti  par  Chai'les  V  qui  y  fit  de 
fréquents  séjours.  Une  des  églises  de  la  ville  était  sous  l'invocation 
de  saint  Evremont  dont  on  gardait  le  chef.  (]f  Expilly,  Diction- 
naire géographique,  historique  et  politique  des  Gaules  et  de  la 
France  (Paris.  176-^-70,  (>  vol.  in-f")  t.  Il,  p.  53 1. 

-Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  I,  p.  36i. 

^  Blanche  de  France,  fille  posthume  du  roi  Charles  IV  le  Bel  et 
de  Jeanne  d'Evreux,  sa  troisième  femme,  née  en  1^:28,  mariée  en 
1345  ù  Philippe  de  France  duc  d'Orléans,  fils  de  Philippe  de  Valois. 
[Ic^eve  h.ns,e.\m.e.  Histoire  généalogique  des  princes  de  la  Maison  de 
France...,  t.   I,  p.   1O4.) 

*  Philippe  d'Orléans  était  mort  en  i37.5. 

'^  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  CharlesYl,t.  II. p.  (h-Gj 


70  1  S  A  B  E  A  U     D  E     B  A  V I  È  R  E 

Jean  d'Artois,  comte  d'Eu',  avec  son  large 
front,  ses  longs  cheveux  grisonnants  séparés 
par  une  raie  sur  le  sommet  de  la  tête,  ses  gros 
yeux  clairs,  son  nez  proéminent,  son  double 
menton,  donnait  bien  l'impression  d'un  de 
ces  conseillers  prudents  et  avisés  dont 
Charles  V  avait  eu  l'art  de  s'entourer".  Et,  en 
effet,  c'était  un  homme  d'une  sagacité  insigne  ; 
son  intrépidité  était  fameuse  aussi,  et  tout 
dernièrement  encore  à  Rosbecque,  la  vaillance 
du  comte  d'Eu  avait  conduit  à  la  victoire 
l'armée  de  Charles  VI. 

De  tels  gouverneurs  ne  pouvaient  enseigner 
à  Isabeau  que  de  beaux  et  nobles  préceptes  ; 
et  tout  naturellement,  ils  devaient  l'initier 
aux  grands  faits  de  l'histoire  de  son  nouveau 
pays.  Tous  les  deux,  en  gens  de  l'ancienne 
génération,  ne  manquèrent  pas  de  vanter  le 
temps   passé,   le  précédent  règne,  proposant 


*  Jean  d'Artois,  seigneur  de  Sainl-Valerv-sur-Somnie  et  d'Ault, 
né  en  i32i,  était  fils  de  Robert  lU  comte  d'Artois,  ce  vassal  félon  du 
roi  Philippe  VI,  qui,  en  iJ'ji,  s'était  enfui  auprès  d'Edouard  III,  roi 
d'Angleterre  et  lui  avait  conseillé  de  prendre  le  titre  et  les  armes 
de  roi  de  France  (débuts  de  la  guerre  de  Cent  An«).  Jean  d'Artois, 
armé  chevalier  et  créé  comte  d'Eu  par  Jean  le  Bon,  fait  prisonnier 
à  Poitiers,  avait  pris  part  à  toutes  les  guerres  du  règne  de 
Charles  V.  (le  Père  Anselme...,  Histoire  géneal.,  t.  I,  p.  388.) 

*  Bibl.  Nat.,  Estampes,  Coll.    Gaignieres  Oa  i3,   f"  20. 


LKS     PHKM  IKHKS    ANNKKS     DE     MARIAGE       71 

cntr'aiitres  exemples  à  la  jeune  Reine,  celui 
de  la  royale  épouse  de  Charles  V,  Jeanne 
de  Bourbon,  dont  la  cour  était  ordonnée  en 
si  grande  paix  et  en  si  grand  ordre  et  qui  avait 
su  vivre  «  en  suffisante  amour,  unité  et  paix, 
grâce  à  l'honneur  et  révérence  qu'elle  portait 
à  son  mari  ^  »  . 

Cependant  le  Roi  et  le  duc  de  Bourgogne 
éprouvaient  les  plus  grandes  difficultés  à 
triompher  de  l'insurrection  flamande.  Arri- 
vés le  premier  août  devant  le  Dam,  les  Fran- 
çais «  moult  grevés  par  les  archers  anglais  », 
dans  des  assauts  quotidiens,  et  décimés 
par  la  peste,  ne  s'emparaient  de  la  place 
que  le  27  ",  après  qu'elle  avait  été  aban- 
donnée par  François  Ackermann.  Tout  le  pays 
environnant,  jusqu'aux  portes  de  Gand,  fut 
livré  aux  violences  des  Bourguignons  qui 
«  Tardèrent  et  destruisirent  tout  entière- 
ment" ». 

Le  Roi  devait  faire  ensuite  le  siège  de  Gand  ; 


'  Christine  de  Pisan,  Le  Livre  des  faits  et  bonnes  mœurs  du  roi 
Charles  V...,  t.   1,  p.   6ia. 

"  E.  Petit,  Itinéraire  des   ducs  de  Bourgogne...,  p.   i8i. 

^  Froissart,  Chroniques....  t.    II,  ch.  ccxxx,  liv.   IX,  p.  119. 


73  I  s  ARE  AU     DE     RAVIKRK 

mais  il  changea  de  dessein  et  voulut  rentrer 
en  France.  Le  21  septembre,  il  quittait  Arras 
et  le  25,  il  arrivait  accompagné  du  duc  de 
Bourgogne,  au  château  de  Creil  où  il  soupa 
et  passa  la  nuit'  ;  dès  le  lendemain,  il  emme- 
nait sa  femme  vers  Paris.  Ce  mardi,  les  deux 
époux,  toujours  en  compagnie  du  duc  de 
Bourgogne,  soupèrent  et  couchèrent  à  Luzar- 
ches^;  le  mercredi,  la  Ueine  fit  sa  première 
visite  à  «  Monseigneur  saint  Denis''  ».  Le 
jeudi,  tandis  que  Charles  VI  gagnait  Paris  \ 
Isabeau  était  conduite  à  Vincennes  dans  cette 
belle  résidence  qui  remportait 

«  Sur  tous  les  lieux  pliiisans  et  agréables 
«  Gais  et  jolis  pour  vivre  et  deniourer 
«  Joïeusement^ » 

Vincennes*'  avait   été  le  séjour   préféré  du 

'  E.  Petit,  Itiiicrairc  des  duci  de  Bourgogne...,  p.    i8i. 

-  Ibid.  —  Luzarches,  ch.-l.-dc  caiit.,  arr.  de  Poiitoise,  dép.  de 
Seine-ct-Oise. 

^  Itinéraire  des  duc  de  Bourgogne. . .,  p.    iSi. 

*  Ibid. 

^  Eustache  Deschamps,  Œuvres  eomplèles,   t.   I,  p.   là.). 

"  Sous  Louis  IX,  il  v  avait  à  Vincennes  une  maison  royale  et  un 
beau  parc.  Philippe  ^'I  fit  détruire  le  vieux  château  et  commença 
la  construction  du  nouveau  qu'il  éleva  jusqu'au  rez-de-chaussée  ; 
Jean  le  Bon  acheva  le  donjon,  et  bâtit  le   château  jusqu'au  troi- 


I,  !•:  s    1>  H  !•:  M  1  K  n  k  s    \  n  n  e  k  s    d  e    m  a  r  i  \  g  E      7  3 

débile  Charles  V^;  il  s'y  portait  mieux  qu'à 
riiôtel  Saint-Pol  ;  Tair  lui  arrivait  plus  pur  à 
travers  les  hautes  et  épaisses  futaies  environ- 
nantes. Tout  au  bout  de  la  profonde  forêt,  il 
avait  construit,  sur  les  bords  de  la  Marne,  le 
manoir  de  Beauté",  et,  par  ses  soins,  l'antique 
chàteau-fort  de  Vincennes  avait  été  agrandi 
et  aménagé,  dans  certaines  de  ses  parties,  en 
une  confortable  demeure  de  plaisance^. 

Isabeau,  qui  n'était  pas  encore  initiée  aux 
splendeurs  de  l'hôtel  Saint-Pol,  put  déjà  con- 
naître, à  Vincennes,  combien  était  grande  la 
richesse  de  la  royauté  française. 


sièine  étage.  Ci'.  Moreri,  Diclioiuiaire  h/s/oiii/iic..,  (Paris,  i  '^mj,  lo  vol. 
in  f"),  t.  X,  p.  6'ig.  —  Diciionnaire  universel  dit  de  Trei'oux  (Trévoux, 
1771.  8  vol.  in  f"),  t.  VII,  p.  8j2.  —  Histoire  du  donjon  et  château 
de  Vincennes  (Paris,  Brune-Labbe,   1807,  j  vol.  in-S"). 

*  Chrislina  de  Pisan,  Le  lit'ie  des  faits...  du  roi  Charles  V. 
(éd.  Michaud  et  Poujoulat),  t.  I,  p.  G14. 

■  «  L'hôtel  ou  manoir  de  Beauté  était  .situé  sur  la  paroisse  de 
Fontenay,  entre  la  lisière  sud-est  du  bois  de  Vincennes  et  le  villag-e 
de  Nogent,  au  rebord  d'un  plateau  qui  descend  par  une  pente 
assez  abrupte  vers  la  Marne,  parsemée  à  cet  endroit  par  de  petites 
îles  verdoyantes.  Siméon  Luce,  La  France  pendant  la  Guerre  de 
Cent  Ans  ('2°  série),  p.  4o- 

^  Charles  V  avait  achevé  la  construction  du  château  de  Vin- 
cennes et  commencé  la  chapelle  ;  par  testament,  il  laissa  une  cer- 
taine somme  pour  en  continuer  les  travaux.  Ceux-ci  n'étaient  pas 
terminés  en  i^q'J,  puisque  Charles  VI  par  testament  ordonne  «  que 
la  chapelle  des  Chanoines  soit  faite  et  accomplie  tant  en  édifices 
comme  en  rentes  par  luy  ordonnées  ».  Bibl.  Nat.,  f.  fr.  23  307, 
fo  353  r». 


74  isahp:au    de    rayierp: 

Se  rendait-elle  dans  FOratoire  de  la  grande 
Tour?  devant  ses  yeux,  entr'autres  joyaux 
d'un  prix  inestimable  et  d'un  art  exquis,  l'His- 
toire sainte  s'étalait,  racontée  par  l'or  et  les 
pierreries  :  Ici,  sur  «  une  chayère  à  quatre 
marches  »  une  Notre  Dame  d'argent,  ayant 
saint  Joseph  auprès  d'elle,  recevait  les  hom- 
mages des  trois  rois  «  sous  un  demy  ciel  à 
feuillage  auquel  pendait  l'estoille  »  \  Là, 
Notre-Seigneur  en  jugement,  montrait  ses 
plaies,  «  un  chappel  garny  de  trois  diamants 
en  sa  tête,  deux  gros  saphirs  ronds  à  ses 
pieds,  deux  angelots  auprès,  dont  l'un  portait 
les  clous  faits  de  trois  diamants,  l'autre  la 
croix  garnie  de  perles  et  d'émeraudes,  tandis 
qu'au-dessous,  les  âmes  se  levaient  des 
sépulcres.  Un  peu  plus  loin,  un  Crucifix,  avec 
deux  angelots,  garni  de  saphirs  aux  deux 
branches,  et  au  sommet  de  la  croix,  un  péli- 
can ;  au-dessous.  Notre  Dame  en  un  taber- 
nacle, assistée  de  saint  Pierre  et  de  saint 
Paul.   Puis   c'étaient  des  légendes  de  saints, 


*  Cette  description  des  richesses  de  Vincennes  est  empruntée  à 
Ylnventaire  du  /nobilier  de  Char/es  V...,  dressé  par  ordre  du  Roi  en 
i379-i38o  et  publié  par  J.  Labarte  dans  la  Coll.  des  Doc.  Inéd... 
(Paris,  1879.  in-4''),  p.  274-279  et  282-316. 


LES     PREMIERES     ANNEES     DE     MARIAGE       -5 

sculptées  ou  ciselées  en  joyaux  du  plus  grand 
prix  :  «  sainte  Marguerite  qui  sault  d'un 
dragon  »  ;  saint  Jean-Baptiste  «  tenant  l'ai- 
gncl  »  ;  et  des  reliques  de  la  Madeleine  «  en 
un  cristal  orné  d'émeraudes  ». 

Pour  gagner  la  Chapelle  auprès  de  l'ora- 
toire, Isabeau  passait  devant  «  le  reloge  aux 
contre-poids  d'argent,  qui  fut  du  roy  Phi- 
lippe le  Bel  »  ;  ses  pieds  foulaient  de  su- 
perbes tapis  à  lions  d'or.  Dans  «  l'Estude  du 
Roy  »,  auprès  de  la  «  haulte  chambre  »,  étaient 
réunis  des  chefs-d'œuvre  d'orfèvrerie,  quel- 
ques-uns bizarres,  comme  «  ce  charnel  sur 
une  terrasse  garnie  de  perles,  la  boce  d'une 
coquille  d'une  seule  perle  »,  et  qui  était  un 
chandelier  à  deux  branches  ;  d'autres  repré- 
sentaient des  sujets  religieux  :  ainsi,  la  Vierge, 
assise  sur  une  mule  noire  que  saint  Joseph 
conduisait  par  la  bride  ;  d'autres,  des  faits 
mythologiques,  comme  le  miroir  garni  d'or  où 
étaient  émaillés  «  Narcizus  et  sa  mie  à  la  fon- 
taine ».  Dans  cette  même  salle,  on  voyait 
des  objets  ayant  appartenu  aux  ancêtres  du 
Roi,  entr'autres  «  le  cou  tel  de  quoy  saint 
Louis  se  combatit  quand  il  fut  prinz   ».   Les 


76  I  s  A  R  E  A  U     D  E     lî  A  \'  I  !•:  H  E 

murs  étaient  couverts  de  tableaux  de  bois, 
de  cuivre,  d'ivoire,  de  broderies.  Combien 
d'autres  merveilles  encore  étaient  conservées 
à  Vincennes  :  le  Psautier  de  saint  Louis,  les 
belles  Heures  de  Charles  V,  enfermées  dans 
un  écrin  de  cyprès  marqueté  et  ferré  d'argent 
doré  ! 

((  L'Estude  en  la  poterne  du  donjon  »  con- 
tenait de  nombreuses  pièces  de  soie,  des  draps 
d'or  et  d'argent,  et  aussi  les  plus  fines  toiles 
de  Laon,  de  Compiègne  et  de  Reims.  Enfin, 
dans  un  réduit  secret,  était  placé  le  Trésor  de 
la  famille  royale  :  les  couronnes,  les  colliers 
et  les  parures  en  pierres  précieuses. 

A  la  vue  de  tout  ce  luxe,  au  milieu  duquel 
la  fortune  venait  de  la  transporter,  la  fille 
d'Etienne  III  éprouva  un  très  vif  mouvement 
d'orgueil,  sentiment  bien  légitime,  et  qui,  du 
reste,  n'obscurcit  pas  dans  le  cœur  de  la  jeune 
Reine,  le  souvenir  de  sa  famille  et  du  manoir 
de  ses  ancêtres. 

Quand  Isabeau  sortait  du  château  du  Bois, 
le  but  tout  indiqué  de  sa  promenade  était 
Beauté^;   à  travers  la  forêt,  on  la  conduisait 

'  Le  château  de  Beauté  n'était    ji^*'^  ooninic  Viiu-enncs  une    forte- 


LKS     PHKMIKUES     A  ^' MC  F,  S     D  K    MARIAGE        77 

à  ce  lieu  c(  moult  délectable  »,  coin  de  nature 
si  pittoresque,  avec  ses  prés,  «  ses  jardins 
déduisables,  ses  vignes  et  ses  moulins  bran- 
lans  ». 

«   Marne  l'ensaint;  les  liaiilz  bois  profitables 
«  Du  noble  parc  pouet  Ion  voir  branler, 
«  Courre  les  daims  et  les  connins  aller 
«   En  pastoure  ^ » 

Le  5  octobre,  la  Reine  reçut  à  Yincennes 
la  première  visite  de  Charles  VI  %  toujours 
accompagné  du  duc  de  Bourgogne  ;  cette  fois 
le  Roi  ne  fit  que  souper  et  coucher  ;  mais  dans 
le  courant  des  deux  semaines  suivantes,  il 
passa  plusieurs  jours  de  suite  auprès  de  sa 
jeune  femme  \  Le  20,  il  partit  pour  un  voyage 

resse,  mais  une  maison  de  plaisance,  que  Charles  V  avait  meu- 
blée avec  le  plus  grand  luxe  et  aménagée  pour  y  jouir  à  l'aise  des 
beaux  spectacles  de  la  nature.  «  C'est  pour  Beauté  que  le  Roi  avait 
commandé  des  orgues  de  fabrication  flamande,  et  de  somptueuses 
tapisseries...   L'hôtel  était  pourvu   d'une  cour  carrée   du  haut  de 

laquelle  on  découvraitune  immense  étendue  de  pays dans  le  parc, 

d'habiles  oiseleurs  élevaient  des  rossignols  en  cage...  et  y  nour- 
rissaient en  liberté  des  tourterelles  blanche.s.  »  C'est  à  Beauté  que 
l'Empereur  Charles  IV  avait  résidé  lors  de  •son  voyage  en  France 
(janvier  IJ78),  et  que  Charles  V  se  sentant  mortellement  atteint, 
s'était  fait  transporter  ('lo  juillet  ij8o)  pour  y  passer  ses  derniers 
jours.  S.  Luce,  La  France  pendant  /a  guerre  de  Cent  Aiis  (2°  série). 
p.  41-44. 

'  Eustaohe  Deschamps,   Œuvres  complcies,  t.  I,  p.  1.55. 

-  E.  Petit,  Séjours  de  Charles  VI...,  p.  28.  —  Itinéraire  des  ducs 
de  Bourgogne....  p.    181. 

■'  Ihid. 


78  ISABEAU     DE     BAYIKRE 

en  Champagne.  On  ignore  si,  au  retour  de 
Charles  VI,  qui  eut  lieu  à  la  fin  du  mois  de 
novembre,  Isabeau  continua  de  résider  à  Vin- 
cennes.  ou  si  elle  vint  à  Paris  habiter  Thôtel 
Saint-Pol. 

Dès  les  premières  semaines  de  son  mariage, 
Isabeau  reçut  un  Hôtel  distinct  de  celui  du 
Roi  \  Elle  eut  autour  d'elle,  dès  son  installa- 
tion à  Vincennes,  des  dames  et  des  demoi- 
selles d'honneur,  des  maîtres  d'hôtel,  des 
écuyers,  des  chapelains,  un  maître  et  un  con- 
trôleur des  deniers  de  sa  chambre  ;  dames  et 
gens  placés  sous  la  surveillance  du  grand 
maître  de  l'Hôtel  de  la  Reine.  Mais  on  ne 
donna  pas  à  Isabeau  d'Argenterie  personnelle  ; 
toutes  les  recettes  et  dépenses  relatives  à  ses 
vêtements,  à  ses  joyaux,  au  service  de  sa  table, 
au  mobilier  de  ses  appartements  et  de  sa  clia- 


*  Les  Comptes  de  Charles  VI  et  diverses  mentions  dans  les  quit- 
tances de  l'époque  attestent  le  fait.  On  regrette  la  perte  des 
Comptes  de  la  Reine  qui  donnaient  la  liste  de  ses  premiers  servi- 
teurs ;  on  a  néanmoins  la  certitude  qu'Isabeau  fut  dotée  d'une 
maison  complète  et  aussi  bien  n^ontée  que  celle  des  reines  de 
France  qui  l'avaient  précédée.  Voy.  Comptes  de  l  Itéicl  des  rois  de 
France  aux  xiv  et  xV  .siècles,  publ.  par  Douët  d'Aroq,  (dans  la 
Suc.  Histoire  de  France,  Paris,    iS6ii,  in-8"). 


LES     PRKMIEHES     ANNEES     DE     MARIAGE       79 

pelle,  formaient  un  chapitre  de  TArgenterie 
du  Roi'. 

Tout  de  suite,  une  écurie  de  la  Reine  fut 
montée-,  comprenant  des  chevaux  de  toutes 
les  robes,  et  de  toutes  les  espèces,  des  chars 
de  promenade,  des  chariots  de  service.  Un 
certain  «  char  d'Allemagne^  »  était  l'objet  des 
plus  grands  soins,  soit  que  ce  fût  la  voiture 
qui  avait  transporté  Elisabeth  de  Bavière  à 
Amiens,  soit  que  la  jeune  Reine  eût  eu  la 
fantaisie  de  s'en  faire  fabriquer  une  à  la  mode 
de  son  pays. 

Organiser  son  Hôtel  fut  évidemment  le 
grand  souci  d'Isabeau  pendant  les  derniers 
mois  de  l'année  i385;  mais,  en  même  temps, 
d'autres  soins  l'occupaient  :  l'étude  de  la 
langue  française,  celle  du  cérémonial  de  la 
cour,    les    exercices   d'équitation  \   Son    rôle 

'  Voy.  Comptes  de  l'Argenterie  de  Charles  VI,  Arch,  Nat.  KK 
18  à  11.  «  Les  fonctions  de  l'argentier  consistaient  à  tenir  la  maison 
royale  pourvue  de  tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  l'ameublement 
et  l'habillement  à  l'usage  du  roi,  de  sa  famille  et  de  ses  officiers.  » 
Douët  d'Arcq,  Notice  sur  les  comptes  de  l'Argenterie  des  rois 
lie  France  au  XIV  siècle  (dans  la  Soc.  Histoire  de  France,  Paris. 
]85i,  in-S»),  p.  7. 

*  L'écurie  de  la  Reine  n'était  qu'un  des  services  de  l'écurie  du 
Roi;  les  recettes  et  les  dépenses  en  étaient  imputées  aux  comptes 
de  l'écurie  de  Charles  VI.  Arch.  Nat.  KK  34. 

"  Arch.  Nat.  KK  34,  f»  66  r». 

*  Le  !«■■  janvier  i38(i,  Charles  VI  offrit  à  Isabeau  comme  cadeau 


80  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

paraît  avoir  été  alors  tout  passif;  si  jeune  et 
si  dépaysée,  pouvait-elle  en  soutenir  un  autre  ? 
Les  chroniqueurs  contemporains  n'avaient  du 
reste  pas  lieu  de  s'occuper  de  la  nouvelle 
Reine  ;  sa  part  dans  les  affaires  politiques 
était  nulle  ;  son  arrivée  à  la  cour  était  de  trop 
fraîche  date  pour  que  tel  ou  tel  parti  ait  pu 
déjà  demander  sa  protection  et  s'autoriser  de 
son  nom.  Parfois  cependant,  on  rencontre  un 
détail  relatif  à  sa  personne,  à  ses  goûts;  par 
exemple,  sa  tendre,  sa  singulière  affection 
pour  Catherine,  Tamie  d'enfance  amenée  de 
Bavière,  devenue  sa  confidente,  «  parce 
qu'elle  parlait  allemand  comme  elle  ^  ».  — 
Les  déplacements  d'isabeau,  les  fêtes  aux- 
quelles elle  assistait  et  quelques  menus  inci- 
dents d'ordre  privé,  remplissent  seuls  ses 
premières  années  de  mariage. 

Dans  les  derniers  jours  de  i385,  le  duc  de 
Bourgogne  qui,  de  loin,  dirigeait  les  affaires 


d'étrennes  une  selle  de  palefi'oi  en  velours  et  soie  vermeils.  Vallet 
do  Viriville,  Isabeau  de  Bacière. .  .,ji.  6. 

*    Religieux  de    Saint-Denis,    Chronique    de    Charles    VI I.  II. 

j).  G.'). 


LES     PREMIERES    ANNEES     DE     MARIAGE       8i 

de  France  et  surveillait  les  faits  et  gestes  du 
Roi,  écrivait  à  celui-ci  «  afin  qu'il  se  voise 
esbatre  à  Melun,  à  Saint-Germain-en-Laye  ou 
à  Maubuisson,  lequi  lui  plaira,  en  compagnie 
de  la  Reine  ».  *  Ne  semble-t-il  pas  que  Phi- 
lippe voulait  ainsi  pousser  les  jeunes  mariés 
à  faire  enfin  leur  voyage  de  noces?  De  plus, 
sur  son  ordre,  Bureau  de  la  Rivière  préve- 
nait par  lettre,  datée  du  3i  décembre,  le  car- 
dinal de  Laon  que,  trois  ou  quatre  jours  après 
le  i*^'' janvier,  le  ménage  royal  partirait  pour 
Montmorency,  où  Charles  VI  chasserait;  que 
de  là,  ils  iraient  à  Maubuisson,  et  à  Saint-Ger- 
main où  ils  devraient  séjourner  jusqu'à  la 
réception  d'autres  avis  du  duc'. 

Les  prescriptions  du  prévoyant  Philippe 
furent  suivies  :  le  4  janvier,  le  Roi  et  Isabeau 
étaient  à  Tlle-Adam,  le  G,  la  jeune  femme  fai- 
sait ses  dévotions  à  l'Abbaye  de  Maubuisson  \ 


*  Arch.  Nat.,  AB  200,  carton  XIX. 

-  Ibid. 

^  Maubuisson,  canton  de  Saint-Ouen-rAumône,  arr.  de  Pontoise, 
dép.  de  Seine-et-Oise.  —  L'abbaye,  fondée  en  la'UJ  parla  reine  Blanche 
de  Caslille,  renfermait  les  tombeaux  de  plusieurs  Capétiens.  Le 
manoir,  bâti  par  saint  Louis,  avait  servi  de  prison  (?)  aux  belles- 
filles  de  Philippe  le  Bel,  Marguerite,  Blanche  et  Jeanne  de  Bour- 
gogne. 

6 


Si  IS\B  EAU     DE     BAVIÈRE 

De  là,  ils  continuèrent  leur  chevauchée  à  tra- 
vers le  pays  environnant  ;  dans  la  seconde 
quinzaine  du  même  mois,  ils  demeurèrent 
quelques  jours  à  Poissy,  puis  à  Saint-Ger- 
main. De  ce  voyage  d'agrément,  Isabeau 
revint  avec  des  espérances  de  maternité  ;  le 
sanctuaire  de  Maubuisson  n'avait  pas  été 
visité  en  vain. 

A  son  retour,  elle  eut  le  chagrin  d'être 
séparée  de  sa  bonne  nourrice  qui  voulut  s'en 
retourner  en  Allemagne.  Pour  la  conduire, 
elle  fit  «  mettre  à  point  un  char  branlant  soi- 
gneusement houcé  de  drap  pers  ^  doublé  de 
toile  »  ;  des  traits  de  cuir,  des  colliers,  des 
étrivières  furent  achetés  tout  de  neuf;  quatre 
chevaux  devaient  la  traîner  et  Golart  de  Tan- 
ques,  premier  écuyer  de  corps  de  Charles  VI 
et  les  courtiers  du  Roi,  n'hésitèrent  pas  à 
payer  cent  quatre-vingt-sept  livres  tournois 
«  un  sommier  fauve  avec  un  étoile  au  front 
pour  la  mère  de  la  Royne  qui  la  nourry  de 
lait  aller  en  son  pays  »  ". 

Le  5  août  i38G,  dans  le  château  royal  de 

*  Pers  :  couleur  inlermédiaire  entre  le  verl  et  le  bleu. 

*  Arch.  Nat.  KK  34    f"  4;). 


LES     PREMIÈRES     ANNEES     DE     MARIAGE       83 

Saint-Ouen  ^,  qui  avait  été  assigné  comme 
résidence  au  roi  d'Arménie,  détrôné  par  les 
Infidèles",  Isaheau,  parée  u  d'une  robe  à 
chappe  d'écarlate  vermeille  de  Bruxelles  », 
assista  au  mariage  de  sa  jeune  belle-sœur, 
Catherine  de  France  %  avec  Jean  de  Montpen- 
sier,  fils  du  duc  de  Berry \  L'éclat  de  la  fête 
fut  assombri  par  les  préoccupations  du  Roi  et 
des  Princes  qui  durent  partir  en  hâte  pour 
une  expédition  préparée  depuis  six  mois  ;  une 
descente  en  Angleterre  avait  été  résolue  et  de 
nombreux  vaisseaux  attendaient  dans  le  port 
de  l'Ecluse  les  ordres  des  chefs.  Charles  VI 
quittait  Paris    avec    enthousiasme    déclarant 


'  Saint-Oiien,  cant.  et  arr.  de  Saint-Denis,   dép.  de  la  Seine. 

-  Léon  111.  de  la  famille  des  Lusignan,  rois  de  Chypre,  avait 
succédé  en  !344,  à  son  père  Léon  II  comme  roi  d'Arménie;  vaincu 
et  chassé  de  ses  Etats  par  les  Sarrazins,  il  passa  en  Chypre  et  de 
là  en  Cas  tille,  puis  en  France  en  i384  où  Charles  VI  lui  fournit 
de  quoi  soutenir  sa  dignité  (le  Père  Anselme,  Histoire  généalogique  de 
la  Maison  de  France...,  t.   II,  p.  60G-G07.) 

^  Naguère  promise  à  l'infant  Rupert  de  Bavière. 

*  Jean  de  France,  duc  de  Berry,  né  à  Vincennes  en  ij4o,  d'abord 
comte  de  Poitiers,  assista  en  cette  qualité  à  la  bataille  de  i356 
et  reçut,  en  i36o,  le  duché  de  Berry  et  d'Auvergne;  sous  le  règne  de 
son  frère  Charles  V,  il  commanda  plusieurs  armées  contre  les 
Anglais;  devenu  en  i38o  l'un  des  tuteurs  de  Charles  VI,  il  se  fit 
donner,  en  i38i,  le  gouvernement  du  Languedoc.  11  avait  épousé  en 
i36o,  Jeanne  d'Armagnac,  fille  de  Jean  I  d'Auvergne.  —  Le  mariage 
de  Jean  de  Montpensier  et  de  Catherine  de  France  ne  fut  pas  con- 
sommé, la  jeune  fille  étant  morte  en  i388  (le  Père  Anselme,  Ilis- 
loire  généalogique . ...   t    I,  p.    10G-107.) 


84  ISAB  EAU     DE     BAVIERE 

«  qu'il  n'y  rentrerait  jamais  si  auroit  été  en 
Angleterre  M) . 

Isabeau  ne  voulut  se  séparer  qu'à  la  der- 
nière minute  du  Roi  qui  volait  à  de  si  grands 
dangers  ;  malgré  l'état  avancé  de  sa  grossesse, 
elle  l'accompagna  jusqu'à  Senlis  où  elle  réussit 
à  le  retenir  quelque  temps".  C'est  dans  cette 
ville  que  le  roi  d'Arménie  vint  prendre  congé 
de  ses  hôtes  ;  il  allait  essa^  er  la  tâche  impos- 
sible de  réconcilier  l'Angleterre  et  la  France 
en  les  associant  pour  une  nouvelle  croisade^. 

Au  bout  de  peu  de  jours,  Charles  VI  apprit 
que  le  duc  de  Bourgogne  avait  quitté  ses 
Etats  pour  se  rendre  à  l'Ecluse;  aussitôt  il 
prit  avec  son  frère  Louis,  duc  de  Touraine  \ 
le  chemin  de  Compiègne.  Isabeau  revint  alors 
sur  ses  pas  et  se  rendit  à  Vincennes  pour  faire 
ses  couches  au  château  du  Bois. 

Le  23  septembre,  entre  dix  et  onze  heures 


'  Froissart...,  liv.  IV,  ch.  xli,  t.  X,  p.   244. 

'-  Ibid. 

^  Jarry,   Vie  j)olili'/iic  de  Louis  d'Orléans,  p.  23. 

■*  Louis  de  France,  second  fils  de  Charles  V  et  de  Jeanne  de  Bour- 
bon,né  à  l'hùlel  Saint-Polie  iJmai  IJ72,  comte  de  Valois  depuis  ij7(), 
reçut  en  i386,  pendant  le  voyage  de  l'Ecluse,  le  duché  de  Tou- 
raine en  apanage.  11  porta  le  titre  de  duc  de  Touraine  jusqu'en 
1392,  où  il  devint  duc  d'Orléans. 


LES     PREMIÈRES     ANNEES     DE     MARIAGE       85 

du  matin,  la  Reine  mit  au  monde  un  fils*. 
Immédiatement,  un  messager  fut  dépêché 
vers  Charles  VI,  puis  des  courriers  partirent 
dans  toutes  les  directions  pour  répandre  la 
nouvelle  à  travers  le  royaume-.  L'enfant  fut 
baptisé  le  17  du  mois  suivant  par  Tarchevêque 
de  Rouen,  Guillaume  de  Lestrange^;  il  fut 
tenu  sur  les  fonts  par  le  comte  deDammartin* 
qui  lui  donna  le  nom  de  Charles. 

Cependant  le  Roi,  si  heureux  qu'il  fût  d'être 
père,  n'était  pas  revenu,  même  pour  le  bap- 
tême; l'expédition  contre  l'Angleterre  prenait 
une  mauvaise  tournure  ;  le  duc  de  Berry  et 
ses  troupes  étaient    arrivés  trop  tard  et  les 


'  Le  Père  Anselme,  Histoire  i:;énéalogujue  et  chronologique  de  la 
Maison  de  France...,  t.  I,  p.  112.  —  Religieux  de  Saint-Denis, 
Chronique  de  Charles  VI,  t.  I.  p.  455.  —  Vallet  de  Viriville.  Notes 
sur  l'état  cifil  des  princes  et  princesses  nés  de  Charles  VI  et  d'Isa- 
beau  de  Bainère  (Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes,  4°  série, 
t.  IV,  année  i857-i858,  p.  476.) 

-  L'usage  de  la  cour  de  France  était  d'envoyer,  aussitôt  après  la  nais- 
sance du  Dauphin,  des  lettres  de  faire  part  aux  princes,  aux  prin- 
cipaux seigneurs,  et  aux  villes.  «  La  nouvelle  remplit  de  joie 
tous  les  cœurs  et  les  courriers  furent  magnifiquement  récom- 
pensés aux  frais  des  villes  ».  Religieux  de  Saint-Denis...,  1. 1,  p.  455. 

^  Ibid.  —  Guillaume  de  Lestrange,  nonce  du  pape  en  France, 
avait  été  promu,  en  1370,  archevêque  de  Rouen.  Il  était  membre  du 
Conseil  royal.  GulUa  Christiana,  t.  XI,  col.  84. 

*  Charles  de  Trie,  comte  de  Dammartin,  avait  servi  sous  Du  Gues- 
clin  ;  honoré  de  l'amitié  de  Charles  V.  pour  son  courage  et  sa 
fidélité,  il  avait,  en  i368,  tenu  sur  les  fonts  du  baptême  le  dau- 
phin Charles  (Charles  VI).  Gf  le  Père  Anselme...,  t.  VI,  p.  671. 


86  I  S  ABE  AU     DE     BAVIÈRE 

vents  avaient  contrarié  la  descente  projetée  ; 
les  côtes  anglaises  ne  furent  pour  ainsi  dire 
pas  menacées  :  on  avait  pu  à  peine  sortir  du 
port  de  rÉcluseM 

Charles  VI  rentra  dans  les  premiers  jours 
de  décembre  ■;  et,  deux  semaines  après, 
presque  en  môme  temps  que  les  cloches  de 
Westminster  sonnaient  pour  célébrer,  avec 
la  Noël,  Faction  de  grâces  de  FAngleterre 
délivrée  de  tout  périP,  la  veille  des  Saints- 
Innocents,  un  cortège  de  seigneurs  accompa- 
gnait au  caveau  de  TAbbaye  de  Saint-Denis 
le  corps  du  Dauphin,  mort  ce  même  jour  \  — 
Ouatre  aunes  de  crosse  toile  furent  achetées 
((  pour  enveloper  un  berseul  à  parer  qui  avait 
esté  paint  et  ordonné  pour  feu  Monseigneur 
le  Dalphin  »  ;  lequel  berseul  a  est  mis  en 
garde  et  garnison  au  Louvre  en  la  chambre 
des  joyaux^  ». 

'   Jarry,    Vie  polilitjne  de  Louis  d'Orléans...,  p.    aG. 

-  Charles  VI  était  à  Paris  le  mercredi  5  dt'-ceuibre  ;  le  7,  il  se 
rendait  au  Bois  de  Vinccnncs.  E.  Petit,  Sc/oiirs  de  Charles  VI..., 
p.  48. 

^  Froissart,  Chroniques...,  liv.  III,  oh.  XLV,  t.   X,  p.  272. 

■*  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  <le  Chartes  VI,  t.  I,p.  4-^"'-7. 
—  Le  Dauphin  fut  enseveli  (hins  la  chapelle  de  Charles  V.  au  pied 
de  l'autel. 

*  Arch.  Nat.  KK   i!-'.   1"  127  v. 


LES     PREMIÈRES     ANNEES     DE     MARIAGE       87 

Pour  beaucoup,  Téchauffourée  de  TEcluse 
et  la  mort  du  petit  Dauphin  étaient  les  mal- 
heurs annoncés  par  les  prodiges  qui  avaient 
éclaté  Tété  précédent^  :  au  pays  même  de  Sen- 
lis,  d'où  le  Roi  était  parti  pour  la  funeste  cam- 
pagne, on  avait  vu  des  nuées  de  corbeaux 
voler  de  côté  et  d'autre,  portant  des  char- 
bons ardents  qu'ils  déposaient  sur  les  granges 
couvertes  en  chaume.  Peu  de  temps  avant 
l'accouchement  de  la  Reine,  les  vents  s'étaient 
déchaînés  avec  une  violence  inouïe  ;  et  aux 
environs  de  Vincennes,  sur  les  bords  de  la 
Marne,  la  foudre  était  tombée  sur  l'église  de 
Plaisance  et  l'avait  consumée. 


Pendant  l'année  i387,  les  déplacements  de 
la  Reine  furent  fréquents.  Pour  ses  chevau- 
chées, elle  part  en  pompeux  équipage  "  :  la 
selle  de  son  palefroi  est  «  en  veluiau  à  bor- 
dure d'or  de  Chypre,  avec  un  harnois  vermeil, 
le  mors  et  les  estriers  de  fin  cuivre,  esmaillés 
à   ses  armes   ».   Moins   luxueuses,    mais  très 

'  Religieux  de  Saint  Denis,   Cliroiiitjuc...,  t.  I,  p.  436-459. 
2  Arch.  Nat.  KK  34. 


88  ISABEAU     DE    BAVIÈRE 

élégantes  «  en  leur  couverture  d'iraigne^  ver- 
meille, rubannées  tout  entour  de  rubans  de 
soie  et  clouées  de  rosettes  »,  sont  les  selles 
des  damoiselles  qui  raccompagnent  ;  et,  c'est 
entre  Paris  et  les  lieux  de  résidence  de  la  Reine, 
un  continuel  envoi  de  messagers  pour  appor- 
ter ((  robes,  cotes  ou  mantels  à  clievauclier  ». 
En  mars  Isabeau  est  à  Scnlis  -  ;  le  Roi  dut 
l'y  visiter  souvent  puisqu'il  passa  la  plus 
grande  partie  de  ce  printemps  au  nord  de 
Paris.  Le  26  mai,  la  Reine  célèbre  la  fête  de 
la  Pentecôte  à  l'abbaye  de  Maubuisson^.  Puis 
s'étant  rapprochée  de  Paris,  elle  réside,  pen- 
dant le  mois  de  juillet  au  Val-de-Rueil  ',  d'où 
elle  part  en  compagnie  du  Roi,  pour  un  grand 
tour  de  pèlerinages  et  de  lieux  de  plaisance. 

*  L'Iraigne  ou  araigne  était  une  espèce  de  drap  aussi  léger, 
pour  ainsi   dire  qu'une  toile  d'araignée. 

"  «  Pierre  l'Estourncau  va  de  Paris  à  Senlis  porter  à  la  Reine, 
deux  cottes  hardies  à  chevaucher».  Arch.Nat.  KK  i8,  f"  loov".  —  La 
cotte  hardie,  ou  cotardie,  était  un  surcot  muni  de  longues  ailes 
pendant  derrière  les  bras,  ou  bien  de  courts  et  amples  manche- 
rons, et  qui  se  portait  sur  un  premier  surcot  ou  était  posée  direc- 
tement sur  la  cotte.  Voy.  Quicherat,  Histoire  du  costume  en  France, 
p.    195-196. 

^  Pierre  l'Estournnau  vient  à  Mauhuisson,  apporter  à  la  Reine 
«  sa  robe  de  Pentecôte  ».  Il  était  d'usage  à  la  cour  de  revêtir  de 
riches  robes  neuves  aux  grandes  fêtes  de  l'année.    Arch.    iS'at.  KK 

18,   f°    III     v". 

*  Arch.  Nat.  KK  18.  f»  i8i  r"clv"et  227  r'\  —  Riieil.  cant.  de  Marly- 
le-Roi.    arr.    de    Versailles,   dép.    de    Seine-et-Oise.   —  Charles   VI 


LES     PREMIÈRES     ANNEES     DE     MARIAGE       89 

Dans  la  première  quinzaine  d'août,  elle  visite 
l'abbaye  de  Bon  Port  lés  Pont-de-l'Arclie  *  ; 
dans  la  seconde,  elle  est  à  Chartres,  où  elle 
oifre  à  Notre-Dame  «  une  superbe  pièce 
de  drap  d'or  racamas'  »,  qu'elle  s'est  fait  tout 
exprès  apporter  de  Paris.  Ce  sont  ensuite  les 
pays  de  la  rive  gauche  de  la  Seine  qui  l'atti- 
rent et  la  retiennent  :  à  la  fin  de  l'été,  elle 
séjourne  dans  le  comté  d'Eu^;  au  temps  des 
vendanges,  elle  vient  jjoire  «  le  vin  nouvel  » 
sur  les  bords  de  l'Oise  *  ;  Beauvais  est  le  centre 
d'où  elle  rayonne  pendant  les  mois  d'automne 
et  d'hiver,  accompagnée  du  Roi  et  du  duc  de 
Touraine  ;  c'est  du  moins  à  Beauvais  que  la 
rejoignent  les  cavaliers  chargés  de  trans- 
mettre ses  commissions  et  de  rapporter  les 
objets  commandés.  En  novembre,  le  pèleri- 
nage de  Fromont-l'Abbaye,    à  Noyon,  reçoit 

résid-a  au  Val-de-Rueil,  à  la  fin  de  juillet  et  dans  les  premiers  jours 
d'août.   KK  i8,  f"  193  r"  et  v». 

*Arch.  Nat.  KK  18,  f"  iSïr"  et  228  ro.  —  Pont-de-r Arche,  ch.-l.  de 
canton,  arr.  de  Louviers,  dép.  del'Eure. —  Bon  Port  était  une  abbaye 
bénédictine  fondée  par  Richard  Cœur  de  Lion. 

"  Le  racamas  était  une  étoffe  brodée. 

^Arch.  Nat.  KK  18,  f»  211  r». 

^  Ibid..  f«  228  V». 

■■  Ibid.,  1"  i()2  \°.  —  Perrin  Hardi,  voiliirier,  apporte  pour  le 
Roi  et  la  Reine  des  hanaps  do  madré. 


9o  I  s  A  B  E  A  U     D  E     15  A  ^- 1  E  R  E 

sa  visite  et  ses  offrandes  de  drap  d'or,  éqiii- 
tablement  réparties  entre  Notre-Dame  et 
Saint-Eloi  *. 

Dansée  même  pays,  à  Saint-Eloirlès-Noyon, 
eurent  lieu  les  fiançailles  de  Tamie  de  la 
Reine,  Catherine  de  Fastavarin,  avec  le  cheva- 
lier Morel  de  Campremy  (28  novembre).  Le 
Roi  assistait  à  la  signature  du  contrat".  Cathe- 
rine était  un  des  principaux  personnages  de 
la  cour;  dans  les  comptes  de  TArgenterie,  son 
nom  se  rencontre  séparé  de  ceux  des  autres 
demoiselles  d'honneur  ;  elle  est  du  reste  qua- 
lifiée ((  compagne  de  la  Reine  »,  et  certains 
objets  ou  vêtements  de  luxe  sont  partagés 
entre  Isabeau  et  Catherine,  à  l'exclusion  de 
toutes  les  autres  dames  \ 

Charles  VI,  à  la  prière  de  la  Reine,  fit  à 
Catherine  un  cadeau  de  noces  considérable  : 
4.000  francs  d'or^;  desquels,  i. 000  francs  de- 

*  Saint  Eloi,  très  vieille  abbaye  bénédictine,  située  à  l'est  et  à 
peu  de  distance  de  Noyon.   Gallia  Christiana ...  t.  IX,  col.    luS.ï. 

■  Arch.  Nat.  J.  408,  pièce  41. 

•^  Par  exemple,  quatorze  douzaines  de  souliers  découpés  sont  réser- 
vés à  la  Reine  et  à  Catherine  l'Allemande.  Arch.  Nat.  KK  18,  f"  i8'2  v°. 

■*  En  i388,  la  valeur  du  franc  d'or,  monnaie  de  compte,  était  de 
I  livre  tournois.  (Arch.  Nat.  KK  20,  t"  4).  La  livre  tournois,  autre 
monnaie  de  compte,  de  i38ûà  i4o5,  a  varié  de  10  fr.  81  à  9  fr.  81 
(N.  de  Wailly,   Mémoire  sur   la    livre   tournois.    Paris.    1867,    in-4''. 


LES     PREMIERES     ANNEES     DE     MARIAGE       91 

vraient  être  employés  au  paiement  des  dettes 
du  fiancé  et  de  ses  parents;  les  3.ooo  autres 
francs  constituaient  proprement  la  dot  de 
Catherine  et  ne  sortiraient  du  coffre  où  le  Roi 
les  avait  fait  déposer  que  pour  payer  les  terres 
achetées  en  accroissement  du  mariage  de  la 
jeune  femme  '.  La  Reine  offrit  à  son  amie  une 
corbeille  et  un  trousseau  magnifiques"-;  dans 
une  boite  de  bois  à  deux  clés  de  fer,  et  «  une 
grand  maie  de  cuir  fauve  »,  on  enferma  les 
robes  d'écarlate  vermeille,  de  soie  et  de  drap 
d'or  ;  le  superbe  corset  de  drap  de  soie  sur 
champ  azur  à  biches,  fleurettes  et  plumes  de 
paon,  ainsi  que  les  mantels  à  parer  de  drap  d'or 
sur  champ  vermeil  ouvré  à  03seaux,  ou  sur 
champ  blanc  à  rosettes  et  branchettes.  Le  plus 
grand  soin  fut  apporté  à  la  décoration  de  la 
chambre  nuptiale  :  elle  était  de  serge  ver- 
meille, avec  des  tapis,  des  franges,  des  rubans 

p.  48),  —  Donc,  en  prenant  comme  moyenne  10  fr.  3o.  4  000  francs 
d'or  égalaient  41/200  francs,  valeur  intrinsèque.  Quant  ù  la 
valeur  relative,  il  est  presque  impossible  de  la  déterminer  exac- 
tement; toutefois  le  vicomte  d'Avenel  [Histoire  de  la  propriété..., 
Paris,  1894,  in-4»,  p.  27),  estime  que  «  le  pouvoir  des  métaux  pré- 
cieux, de  1894  à  1400,  comparé  à  leur  jjouvoir  actuel  pris  comme 
unité,  semble  avoir  été  de  4  »• 

'  Arch.  Nat.  J.  408,  pièce  41. 

-  Un  compte  spécial  fut  ouvert  dans  l'Argenterie  du  Roi  pour 
les  «  espousailles    de  Catherine  ».  Arch.  Nat.  KK   18.  f°  lOi-ioSr". 


92  ISABEÂU     DE     BAVIÈRE 

de  même  couleur,  et  un  grand  écusson  mi-par- 
tie aux  armes  de  Campremy  et  de  Fastavarin  *. 

Les  noces  furent  célébrées  à  Vincennes  le 
22  janvier  i388  -,  en  présence  de  la  Reine, 
du  Roi,  du  duc  de  Touraine,  de  Pierre  de 
Navarre"*,  et  de  Henry  de  Bar  \  tous  vêtus  de 
superbes  costumes  commandés  pour  cette 
cérémonie.  Au  bal,  le  Roi  dansai 

Cependant  il  fallut  bientôt  élargir  les  vête- 
ments d'Isabeau  c[ui,  commençant  une  nou- 
velle grossesse,  était  rentrée  à  Paris  à  Thôtel 
Saint-PoP. 

Au  mois  d'avril,  Charles  VI  fit  un  voyage 
dans  le  centre  de  la  France,  à  Orléans  et  sur 
les  bords  de  la  Loire'.  Les  préparatifs  d'une 
expédition  contre  le  duc  de  Gueldre^  sepour- 

'  Arch.  Nat.  KK  i8,  f»  ioi-io3  r". 

-  Bibl.  Nat.,  nouv.   acq.  fr.,    5o86,  n"   107. 

■î  Pierre  de  Navarre,  comte  de  Mortain,  né  en  i3()6,  troisième  fils 
du  roi  de  Navarre,  Charles  le  Mauvais  et  de  Jeanne  de  France, 
fiUc  du  roi  Jean  le  Bon,  (le  Père  Anselme,  t.  I.  p.   286.) 

'  Henry  de  Bar,  seigneur  d'Oisy,  fils  aîné  de  Robert  duc  de  Bar 
marquis  de  Pont,  seigneur  de  Dunkerque,  etc.  et  de  Marie  de 
France,  fille  de  Jean  le  Bon,  (le  Père  Anselme..,  t.   V,  p.   5i4.) 

"  Arch.  Nat.  KK  nj,  f"  ifîo  v". 

"  On  voit  par  les  Comptes,  que  les  robes  d'Isabcau  étaient  livrées 
à  l'hôtel  Saint-Pol.  Arch.  Nat.  KK   19,  f°  3(j  r". 

'  E.  Petit,  Séjours  de  Charles  VI,  p.  37. 

s  Guillaume  de  Juliers  —  investi  du  duché  de  Gueldre  en  i383 
par  rcinporpiir  Wonceslas. 


LES     PREMIERES     A  X  N  E  E  S     DE     MARIAGE       93 

suivaient  activement,  et  en  même  temps,  il 
fallait  vider  le  différend  qui  s'était  élevé  entre 
le  Conseil  royal  et  le  duc  Jean  de  Bretagne  \ 
Celui-ci  avait  arrêté  et  retenu  quelque  temps 
dans  ses  prisons  le  connétable  Olivier  de 
Clisson  qui,  maintenant,  demandait  justice  au 
Roi,  et  c'était  précisément  pour  juger  le  duc 
par  contumace  que  Charles  VI  était  allé  tenir 
à  Orléans  un  Parlement  de  princes  et  de 
docteurs  ". 

Le  5  avril,  la  Reine  et  le  Chancelier  Pierre 
de  Giac^  recevaient  un  message  envoyé  de  Cor- 
beil  par  le  Roi^  ;  huit  jours  après,  une  nouvelle 
lettre,  datée  d'Orléans    arrivait  à  Isabeau,  à 


'  Jean  V,  surnommé  le  Vaillant,  était  fils  de  Jean  IV  deMontfort 
qui.  avec  l'appui  des  Anglais,  avait  disputé  la  Bretagne  à  Jeanne 
de  Penthièvre  et  à  Charles  de  Blois  soutenus  par  le  roi  de  France 
Philij)pe  IV,  i34i-i34r).  (Guerre  de  succession  de  Bretagne  ou  des 
Deux  Jeannes)  Vainqueur  de  Charles  de  Blois  et  de  Du  Guesclin  à 
la  bataille  d'Auray  1364,  Jean  V  avait  été  reconnu  par  Charles  V 
légitime  possesseur  du  duché  ;  condamné  comme  vassal  félon  en 
1378,  pour  avoir  renoué  des  relations  avec  l'Angleterre,  il  était 
rentré  en  grâce  à  l'avènement  de  Charles  VI  (le  Père  Anselme, 
Histoire  Généalogique..,  t.  I,  p.    452.) 

"  Religieux  de  Saint  Denis,  Clironi(jue....  t.  I.  p.  ikiS-.tii. 

^  Pierre,  seigneur  de  Giac,  premier  chambellan  du  Roi.  favori 
du  duc  de  Berry,  avait  reçu,  en  juillet  )383,  la  charge  de  chance- 
lier de  France.  Il  fut  destitué  en  décembre  i388,  et  mourut  en 
1407  (le  Père  Anselme,   Histoire  généalogique...,    t.   VI,  p.   5'(0-.i44. 

*  Comptes  de  l'Hôtel  du  Roi.  Messages.  Bibl.  Nat.  f.  fr.  6740, 
f»  8  V». 


94  ISABE  A.  U     DE     BAVIERE 

Paris ^  ;  le  i8  avril,  un  troisième  message  par- 
venait à  la  Reine  cette  fois  au  château  de  Saint- 
Ouen".  L'affaire  de  Bretagne  se  terminait  à 
la  satisfaction  de  Charles  VI  ;  redoutant  les 
effets  de  sa  colère,  le  duc  vint  en  France  pour 
s'excuser  et  se  réconcilier  avec  le  connétable. 
Isabeau  le  vit  certainement  et  assista  aux  fêtes 
qui  marquèrent  son  séjour  \ 

Mais  déjà,  il  avait  fallu  ouvrir,  dans  l'Argen- 
terie du  Roi,  un  compte  spécial  pour  «  la 
gésine  de  la  Reine*  ».  On  apporta  bientôt  à 
Isabeau  une  large  houppelande  de  drap  marbre 
de  Montivilliers,  boutonnée  tout  au  long  par 
devant  «  pour  travailler  enfant"'  ».  Le  4  juin, 
à  une  heure  de  prime*' ,  la  Reine  mit  au  monde 
une  fdle  qui  reçut  au  baptême  le  nom  de 
Jeanne  \  La  cour  et  le  royaume  souhaitaient 

i  Bibl.   Nat.  f.   fr.  6740,   f»  8   V. 

-  Ibid. 

^  Relig-ieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  I,  p.  5i3. 

'  Arch.  Nat.  KK  19,  f»  107  r".  —  «  Deux  larges  chemises  pour 
vestir  la  dite  dame  en  sa  grossesse  »  f"  luS  r". 

=*  Ibid. 

*  Au  XIV»  siècle,  la  journée  était  divisée  en  quatre  parties  de 
trois  heures  chacune  :  prime,  tierce,  none  et  vêpres  ;  prime  durait 
de  six  heures  à  neuf  heures  du  matin. 

'  Le  Père  Anselme..,  t.  I,  p.  ii3.  —  Achat  de  «  V  quartiers  de 
drap  pers  pour  porter  baptiser  .Ichanne  de  France  ».  .\rch.  Nat. 
KK  If),  f"  109  r". 


LES     PREMIÈRES    ANNEES     DE     MARIAGE       93 

un  dauphin  ;  leur  déception  n'empêcha  point 
que  les  relevai  lies  d'Isabeau  ne  fussent 
joyeusement  célébrées  à  Saint-Ouen  ^ 

L'événement,  à  vrai  dire,  fit  peu  de  bruit  ; 
princes  et  seigneurs  étaient  alors  tout  aux 
soins  de  leur  prochain  départ  pour  TAlle- 
magne  ;  le  duc  de  Gueldre  avait  adressé  à 
Charles  V^I  une  lettre  offensante.  Sous  pré- 
texte de  venger  l'insulte,  on  partait  en  guerre, 
mais  le  but  réel  de  Texpédition  était  de 
sauvegarder  les  intérêts  du  duc  de  Bourgogne 
dans  le  Brabant.  Philippe  avait  besoin  de 
forces  importantes  pour  expulser  de  ce  terri- 
ritoire,  dont  il  hériterait  un  jour,  les  bandes 
gueldroises  qui  l'infestaient  \  Le  plan  arrêté 
pour  cette  campagne  ne  put  être  suivi,  les 
fièvres  paludéennes  décimant  les  troupes  et 
la  chevalerie  françaises  ;  le  seul  résultat  de 
tant  d'efforts  fut  une  promesse  de  soumission 
arrachée    au   duc    de    Gueldre'.    Charles   VI, 

*  On  porta  à  Saint-Ouen  des  robes  pour  les  relevailles  de  la 
Reine  et  des  tapisseries  pour  ses  chambres.  Areh.  Nat.  KK  19,  f" 
112  et  ii3.  — Ces  mentions  prouvent  que  Jeanne  est  née  à  Saint- 
Ouen  et  non  à  Paris,  comme  certains  historiens  l'ont  prétendu. 

-  Pour  répondre  à  une  invasion  des  Brabançons  sur  son  territoire. 
Guillaume  de  Gueldre  avait  déclaré  la  guerre  à  Jeanne  duchesse  de 
Brabant,  et  celle-ci  avait  apjjclé  à  son  secours  Philippe  de  Bourgogne. 

^  Religieux  de  Saint  Denis,  Chronique...,  t.  I,  p.  541-555. 


96  ISABEÂU     DE     BAVIÈRE 

les  seigneurs  et  ce  qui  restait  de  la  chevalerie 
regagnèrent  la  France. 


A  Reims,  dans  un  Conseil',  le  cardinal  de 
Laon"  déclara  que  le  Roi  n'avait  plus  besoin 
de  tuteurs,  qu'il  devait  désormais  diriger  par 
lui-même  les  affaires  du  dedans  et  du  dehors^  ; 
et,  quandle  jeune  prince,  vers  le  i5  novembre', 
revint  auprès  de  la  Reine,  il  avait  déjà  signi- 
fié à  ses  oncles  qu'il  les  renvoyait  dans 
leurs  apanages  ;  en  même  temps,  il  s'était 
choisi  des  ministres  :  son  règne  personnel 
commençait. 

'  Après  la  Toussaint,  Charles  VI  avait  convo({iié  un  grand  con- 
seil , au  palais  archiépiscopal,  pour  décider  «  les  moyens  de  donner 
désormais  au  gouvernement  du  royaume  une  sage  et  habile  direc- 
tion ».  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  1  p.  f)6i . 

"  «  Le  vénérable  cardinal  de  Laon...  homme  renommé  par  sa 
probité,  son  éloquence  et  d'une  fidélité  éprouvée  envers  le  Roi... 
était  par  son  âge  et  par  son  rang  le  premier  des  prélats  assistant 
à  la  réunion  ».  Religieux  de  Saint-Denis.  IbicL  —  Pierre  de  Mon- 
tagu,  évêque  d(!  Laon,  depuis  1371,  —  chargé  de  négociations  avec 
l'Angleterre  et  de  missions  auprès  du  duc  de  Bretagne,  1372,  — 
présent  au  conseil  de  i373  où  fut  fixé  à  quatorze  ans  l'âge  de  la 
majorité  des  rois,  et  au  conseil  de  i3So  où  fut  décidé  le  sacre  de 
Charles  VI,  âgé  seulement  de  douze  ans  et  demi,  —  ambassadeur 
en  i383  auprès  du  Palatin  Rupert  de  Bavière.  —  créé  cette  même 
année  cardinal  «  tituli  sancti  Marlis  ».  Gallia  C/irisliaiia,  t.  IX 
col.   549-551. 

^  Quelques  jours  après,  le  cardinal  mourut  presque  subitement, 
empoisonné,  dit-on,  sur  l'ordre  des  ducs  de  Borry  et  de  Bour- 
gogne. Religieux  de  Saint  Denis ,  t.    1,  p.   563. 

■*  E.  Petit,  Se/ours  de  Charles  VI,  p.  3i). 


CHAPITRE    II 


LE   COUPLE   ROYAL 


Charles  VI  était  né  le  premier  dimanche  de 
TAvent  de  Tannée  i368,  au  moment  même 
où  les  prêtres,  dans  Notre-Dame,  chantaient, 
selon  le  rituel  du  jour  :  «  Voici  que  vient  le 
Roi  !  Accourons  au-devant  de  notre  Sauveur  M» 
Et  aux  fêtes  de  son  baptême,  une  foule  im- 
mense et  joyeuse  parcourait  les  rues  «  à 
solemnité  de  torches,  sans  faire  aulcun 
ouvrage  »  criant  «  Noël  !  Noël  !  que  bien  peut- 
il  estre  venu-?  »  comme  si,  dès  cette  heure,  la 
Providence  avait  voulu   promettre  une  glo- 


*  Bibl.  Nat.,  Coll.  Decamps,  vol.  48. 

«  Ou  signe  estoit,  si  comme  je  membre, 
«  De  la  Vierge,  la  lune  en  celle  nuit, 
«  En  la  face  seconde...  ». 

(E.  Deschamjis,  Œuvres  complètes,  t.  VI,  p.  41-) 
'  Decamps,  ibid.  — Christine  de  Pisan,  Le  livre  des  faits  et  bonnes 
mœurs   du  sage   roi  Charles   V,   (éd.   Michaud   et  Poujoulat)    t.    II, 
p.  24. 


9»  ISABEAU     DE     BAVIERE 

rieuse  destinée  au  premier  né  de  ce  roi 
Charles  cinquième  qui,  pour  «  la  haulteur  de 
sa  prouece  fut  appelez  Charle  le  Grant,  pour 
sa  vertu  et  sagece,  Charle  le  Sage,  et  pour  ses 
trésors,  Charle  le  Riche*  ». 

Fils  d'un  père  si  illustre  et  d'une  mère 
chez  qui  la  droiture  de  l'esprit  s'alliait  à  une 
ardente  piété  et  dont  la  dignité  des  mœurs 
était  fameuse,  Charles  avait  été  «  nourri  par 
grant  cure  et  diligence^  »,  confié  aux  soins 
de  serviteurs  d'élite  et  entouré  d'un  grand 
luxe.  Le  premier  sentiment  développé  chez 
cet  enfant  avait  été  la  piété  ;  il  ne  faisait  que 
commencer  à  comprendre  que  déjà,  il  offrait 
une  chapelle  à  Saint-Germain  de  Vitry^;  à 
trois  ans,  on  le  menait  en  pèlerinage  à  Notre- 
Dame  de  Paris*. 

Arrivé  à  l'âge  de  «  cognoistre  »,  il  avait  reçu 

*  Les  deux  premiers  surnoms  sont  donnés  à  Charles  V  par  Chris- 
tine de  Pisan,  le  surnom  de  Charles  le  Riche  se  rencontre  dans 
les  chroniques  bavaroises. 

'  Christine  de  Pisan,  ibid. 

^  Le  9  décembre  i369. — Mandements  et  actes  divers  de  CItarles  V, 
publiés  par  Léopold  Delisle,  dans  la  Col/,  des  Doc.  Iiiéd...  (Paris, 
1874,  in-4°),  n»  618.  —  Vitry-sur-Seine,  (cant.  de  Villejuif,  arr.  de 
Sceaux,  dép.  de  la  Seine)  dépendait  du  doyenné  de  Muntlhéry  ;  sa 
principale  paroisse  avait  pour  patron  saint  Gerjuain,  cvèque  de 
Paris,  mort  en  576. 

*  Ibid.,  n«  859. 


LE     COUPLE     ROYAL  99 

«  nourritures  de  mœurs  propres  à  prince  et 
introduccion  de  lettres'  ».  Toute  une  maison 
avait  été  formée  autour  de  sa  personne,  et  son 
père  lui  avait  choisi  quelques  fils  de  seigneurs 
pour  être  les  compagnons  de  ses  jeux  et  de 
ses  travaux  ^ 

«  Le  Livre  de  Sénèque,  les  Gestes  Cliarle- 
maine,  les  Enfances  Pépin  et  la  Cronique  d'Oul- 
tre-mer  de  Godefroy  de  Bouillon  »  étaient, 
dès  sa  huitième  année,  les  lectures  accoutu- 
mées du  Dauphin,  ou  les  ouvrages  que  lui 
commentaient  ses  maîtres  \  Quant  aux 
exemples  qu'il  avait  eus  sous  les  yeux,  c'était 
le  loyal  ménage  de  ses  parents  qui  a  moult 
s'aymoient  de  grant  amour  »  ;  et  il  avait  vu  le 
deuil,  a  plus  grant  que  communément  es 
autres  hommes  »,  porté  par  Charles  V lorsqu'il 
avait  perdu  celle  «  de  qui  tant  de  beaux  enfans 
avait  eus  et  qui  loyaulement  l'avait  aimé*  ». 


*  Christine  de  Pisan,  Le  livre  des  faits  et  bonnes  mœurs  du  sage 
roi  Charles   V,  t.  II,   p.   24-25. 

-  Voy.  Mandements  et  actes  divers  de  Charles  V,  nombreux 
dons  aux  amis  et  aux  serviteurs  du  Dauphin. 

*  Ibid.,  p.  7G1,  n»  IJU). 

*  Christine  de  Pisan,  Le  livre  des  faits  et  bonnes  mœnrs  du  sage 
roi  Charles  V,  t.  II,  p.  19-20.  —  Charles  appelait  sa  femme  «  le 
soleil  de  son  royaume  ». 


ISABEAU     DE     BAVIERE 


Le  petit  prince  avait  pu  voir  aussi  ces  hommes 
de  gouvernement,  ces  graves  personnages  si 
studieux,  si  jaloux  de  la  bonne  renommée  de 
la  France  qui  entouraient  et  assistaient  le 
Roi  son  père.  Au  reste,  tout  jeune,  il  avait 
montré  d'heureuses  dispositions  de  vaillance 
et  d'amour  de  la  gloire.  Mais  huit  ans  s'étaient 
écoulés  depuis  que  Charles  V  était  mort  lais- 
sant cette  éducation  inachevée*. 

A  vingt  ans,  le  Roi  Charles,  qui  venait  de 
s'affranchir  de  la  tutelle  de  ses  oncles,  était 
un  robuste  et  brillant  chevalier'-;  sa  taille 
était  au-dessus  de  la  moyenne  ;  sa  chevelure 
blonde  tombait  sur  ses  épaules  ;  ses  yeux, 
très  vifs,  éclairaient  un  visage  aux  traits  fins 


*  Charles  V  était  mort  le  i6  septembre  i38o. 

*  Pour  le  portrait  de  Charles  VI,  voy.  Religieux  de  Saint-Denis, 
Chronique...^  t.  1,  p.  563-:)67.  —  Christine  de  Pisan,  Le  livre  des  faits 
et  bonnes  mœurs...,  t.  II,  p.  a6.  —  Chroniques  de  Perceval  de  Cagny, 
publ.  par  H.  Moranvillé,  [Soc.  de  l'Hist.  de  France,  Paris,  1902, 
in-S")  p.  127-128.  —  «  Quoique  le  règne  de  Charles  VI  ait  été  fort 
long,  dit  le  Père  B.  de  Montfaucon,  on  trouve  peu  de  monuments 
où  ce  Roi  soit  représenté  en  peinture  ou  en  sculpture.  La  grande 
maladie  qui  le  prit  l'an  douzième  de  son  règne...  et  les  malheurs 
qui  accablèrent  le  Roiaume  pendant  ce  tems-là  firent  apparemment 
qu'on  ne  pensa  guère  à  tirer  son  portrait.  »  {Monuments  de  la 
Monarchie  française,  Paris,  17'Ji-173j.  .5  vol.  in-f°),  t.  III,  p.  180. 
—  Le  seul  document  iconographique  ayant  quelque  valeur  au  point 
de  vue  de  la  ressemblance  est  une  figure  du  Roi  représente  debout, 
tirée  de  son  tombeau  à  Saint-Denis  ;  voy.  Bibl.  Nat.  Estampes,  Oa  i3, 
P  3. 


LE     COUPLE     ROYAL 


qu'estompait  une  barbe  naissante.  Sa  physio- 
nomie était  franche,  énergique  et  gracieuse  ; 
ses  manières  étaient  nobles  et  polies  ;  toute 
sa  personne,  séduisante;  quiconque  le  voyait 
soit  «  estrangier,  prince  ou  aultre  étoit  amou- 
reux et  esjoy  ».  Son  affabilité  égalait  sa 
beauté;  il  se  montrait  «  humain  à  toutes  gens, 
sans  nulz  orgueil*  ».  Il  étonnait  par  sa  vail- 
lance ;  sa  force,  son  intrépidité  tenaient  du 
prodige  ;  mais  ces  dernières  qualités,  admi- 
rables chez  un  coureur  de  tournois,  étaient 
plutôt  nuisibles  chez  un  Roi  de  France  ;  le 
jeune  prince  ne  rêvait  que  chevauchées, 
guerres  et  prouesses". 

Quand,  au  lendemain  du  sacre,  le  peuple 
avait  vu  «  son  enfance  si  encline  à  armes, 
chevalerie,  désir  de  voyagier,  et  entreprendre 
faiz  »,  il  avait  jugé  que  «  celluy  roy  estoit  né 
lequel  es  prophecies  promises  qui  doit  faire 
les  grandes  merveilles^  ».  Le  Dauphin,   de- 


*  Christine  de  Pisan,  Le  livre  des  faits  et  bonnes  mœurs...,  t.  II, 
p.  26. 

*  «  Il  se  esbatoit  aux  gieux  de  paulme,  de  saillir,  de  dancer...,  et 
de  touz  autres  gieux  honnestes,  autant  doulcement  et  humblement 
que  peust  faire  le  filz  d'un  simple  chevalier.  »  Chronique  de  Per- 
ceval  de  Ca^ny,  p.   127. 

^  Christine  de  Pisan,  Le  licre  des  faits  et  bonnes  mœurs,  t.  II,  p.  aS. 


ISABEAU     DE     BAVIERE 


venu  Roi,  le  croyait  lui-même;  et,  comme 
c'était  la  politique  de  ses  oncles  de  faire  la 
guerre,  —  aux  frais  du  royaume  pour  leurs 
intérêts  personnels,  —  sans  aucune  retenue, 
il  s'abandonnait  à  sa  passion  immodérée  pour 
les  combats  et  toutes  les  choses  de  la  cheva- 
lerie, oubliant  les  principes  de  sagesse  et 
de  prudence  qui  avaient  inspiré  les  actes  de 
Charles  V. 

Un  autre  défaut  le  rendait  incapable  de 
bien  administrer  l'héritage  paternel  :  sa  géné- 
rosité allait  jusqu'à  la  prodigalité  ;  il  dépen- 
sait sans  raison  et  sans  prévoyance  ;  il  donnait 
à  tous  les  solliciteurs,  ne  comptant  jamais, 
et  puisant  à  pleines  mains  dans  ses  coffres  au 
grand  désespoir  de  sa  Chambre  des  Comptes. 

La  galanterie,  enfin,  complétait  la  figure 
de  ce  parfait  Valois.  Très  tôt,  il  avait  montré 
pour  ce  vice  un  penchant  précoce.  La  faute 
en  était  peut-être  à  ce  chevalier  qui,  malgré 
les  efforts  de  Charles  V  pour  écarter  «  toute 
personne  qui,  au  Dauphin,  osât  ramentevoir 
matière  luxurieuse  »,  l'avait  instruit  «  à  amour 
et  à  vagueté  *  ».  Epris  de  la  beauté,  la  cher- 

1  Chvislinedel'isa.n,  Le  li^'ie  des  faits  et  bonnes  mœurs...,  t.  II,j3.2;). 


LE     COUPLE     ROYAL  io3 

chant  sans  cesse  sous  de  nouvelles  formes, 
toujours  en  quête  du  coup  de  foudre,  toujours 
prêt  à  s'enflammer,  et  non  moins  prompt  à 
se  dégoûter,  Charles  était  passionné  et  in- 
constant *  ;  il  apportait  dans  le  plaisir,  comme 
dans  la  dépense  et  les  combats,  aux  tour- 
nois' ou  à  la  guerre,  une  ardeur  excessive, 
effet  d'une  imagination  déréglée  et  d'un  tem- 
pérament peut-être  moins  sain  au  fond  que 
ne  l'annonçaient  les  apparences. 

Voilà  quel  était  l'ensemble  des  qualités 
aimables  et  des  défauts  inquiétants  de  ce 
prince  qui,  après  huit  années  de  tutelle, 
venait  de  prendre  en  main  la  direction  de  son 
royaume.  Le  couple  royal  était  maintenant 
délivré  de  toute  surveillance;  le  duc  de  Bour- 
gogne lui-même,  dépouillé  de  ses  droits  de 
contrôle,  ne  pouvait  plus  que  présenter  des 
avis. 

*  «  Les  appétits  charnels,  auxquels  il  se  livrait,  dit-on,  contrai- 
rement au  devoir  du  mariage,  ne  lui  permettaient  pas  de  douter 
qu'il  n'eût  hérité  de  malédiction  qui  avait  frappé  le  premier  homme 
et  sa  race  perverse.  Toutefois,  il  ne  fut  jamais  pour  personne  un 
objet  de  scandale,  jamais  il  n'usa  de  violence,  jamais  il  ne  porta 
le  déshonneur  dans  une  famille...  »  Religieux  de  Saint-Denis,  Chro- 
nique,.., t.  I,p.  567. 

*  a  II  se  mêlait  aussi  trop  souvent  au.v  tournois  et  autres  jeux 
militaires  dont  ses  prédécesseurs  s'abstenaient  dès  qu'ils  avaient 
reçu  l'onction  sainte  ».  Ibld. 


io4  ISAB  EAU     DE     BAVIERE 

Isabeau,  autant  que  le  Roi,  devait  profiter 
de  cette  indépendance.  Depuis  quelque  temps, 
elle  était  bien  différente  de  la  petite  princesse 
bavaroise  dont  Fingénuité  et  la  simplicité 
avaient  naguère  étonné  Madame  de  Hainaut. 
Les  leçons  hâtives  de  celle-ci,  les  enseigne- 
ments de  la  duchesse  d'Orléans  avaient  été 
complétés  par  l'étude  et  la  pratique  des  mœurs 
de  la  Cour.  A  dix-huit  ans,  Isabeau  était  par- 
faitement reine;  de  plus,  cette  jeune  femme, 
deux  fois  mère,  déjà  éprouvée  par  le  deuil, 
et  chez  qui  s'éveillait  le  sens  de  la  politique, 
apparaissait  mûrie  par  ses  trois  années  de 
mariage. 

Une  petite  taille,  —  un  front  élevé,  de  grands 
yeux  dans  un  visage  large,  aux  traits  accen- 
tués ;  le  nez  fort,  aux  narines  très  ouvertes  ; 
la  bouche  grande,  aux  lèvres  sinueuses  et 
expressives  ;  le  menton  rond  et  potelé,  la 
chevelure  très  brune,  tel  est  alors  le  physique 
de  la  Reine,  d'après  les  textes  les  plus  véri- 
diques*  et  les  quelques  portraits   ou  minia- 


'  Voy.  Le  Songe  Véritable,..,  (éd.  H.  Moranvillé,  Mém.  Soc. 
Histoire  de  Paris,  t.  XIII,  p.  296).  —  Le  Pastoralet.  dans  les  Chro- 
niques relatifes   à  l'Histoire  de  la  Belgique  sous   la  domination  des 


LE     COUPLE     ROYAL  io5 

tures  de  l'époque  qui  sont  parvenus  jusqu'à 
nous  *. 

Donc  Isabeau  n'avait  ni  un  beau  corps,  ni 
des  traits  réguliers  ;  mais  elle  rachetait  «.  sa 
bassesse  -  »  par  ses  heureuses  proportions  ; 
son  visage  avait  «  grand  joliveté',  »  c'est-à- 
dire  de  la  vivacité  et  de  l'agrément  ;  son  teint 
brun,  «  sa  laide  peau*  »,  paraissaient  étranges  ; 

ducs  de  Bourgogne,  (texte  français,  éd.  Kervyn  de  Lettenhove, 
Bruxelles,    1873,  in-4'',  p.   578.) 

'  On  lit  dans  les  Antiquités  nationales  de  Louis  Millin,  (Paris, 
1 790-1799,  5  vol.  in-4''.  t-  I.  P-  34)  qu'avant  la  Révolution,  «  les 
monuments  reproduisant  l'image  d'Isabeau  de  Bavière  étaient 
assez  communs  ».  —  Il  n'en  reste  plus  aujourd'hui  qu'un  petit 
nombre  et  de  médiocre  valeur.  Les  plus  intéressants  sont  :  la 
représentation  de  la  statue  tombale  de  la  Reine  à  Saint-Denis^ 
Bibl.  Nat.,  Estampes  Oa  il,  f"  9  et  Pe  i»,  f"  44,  —  la  copie  d'un 
portrait  d'Isabeau  en  costume  de  cour,  tiré  du  cabinet  de  Gai- 
gnières.  Bibl.  Nat..  Estampes  Oa  i3,  £"6;  —  une  miniature  du 
Musée  Britannique,  (ms.  Harleyem  44')  où  la  Reine  est  représentée 
au  milieu  de  ses  dames  recevant  l'hommage  d'un  livre  de  Chris- 
tine de  Pisan  ;  —  enfin  deux  miniatures  placées  en  tète  d'un  manus- 
crit de  F"roissart  exécuté  au  xv  siècle  :  Entrée  de  la  Reine  à  Paris, 
et  Joutes  en  son  honneur,  Bibl.  Nat.  f.  fr.  2648,  f"  i.  —  Millin 
dans  ses  Antiquités  Nationales  (t.  1,  n"  i,  pi.  3  et  4,  ?•  3o-34,)  a 
reproduit  cinq  statues  qui,  en  1789,  surmontaient  le  portail  de  la 
Bastille  donnant  sur  la  rue  Saint-Antoine,  et  il  suppose  que  ces 
figures  étaient  celles  de  Charles  VI,  d'Isabeau  de  Bavière  et  de 
deux  de  leurs  fils  en  prière  devant  saint  Antoine  de  Padoue.  — 
M.  Bournon  dans  son  Histoire  de  la  Bastille,  (Coll.  des  Doc.  sur 
l'Hist.  Gén.  de  Paris,  1893,  in-4",  P-  '2)  n'accepte  pas  cette  hypo- 
thèse ;  d'après  lui  les  statues  représenteraient  Charles  V,  Jeanne 
de  Bourbon  et  leurs  deux  fils,  Charles  et  Louis.  L'examen  du  cos- 
tume et  de  la  coiffure  de  la  Reine  nous  rallie  à  l'opinion  de 
M.  Bournon. 

'  Le  Pastoralet,  vers  i58...,  p.  378. 

'  Ibid. 

*  Le  Songe    Véritable,  vers  2838...,  p.  296. 


lo6  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

sa  personne  dégageait  un  charme  piquant  : 

«    et  jolie  et  avenans 

«   que  plaisamment  recompensoit 
«   la  deffaulte  de  sa  beaulté  ^. 

A  cette  époque,  le  caractère  de  la  Reine 
ne  s'est  encore  révélé  par  aucune  œuvre  de 
volonté.  Isabeau  contenait  sans  doute  ses 
sentiments  intimes  ou  les  dissimulait,  car, 
très  surveillée  par  les  Princes,  elle  ne  pouvait 
satisfaire  ses  penchants  ni  ses  caprices  ;  n'était- 
elle  pas  du  reste  absorbée,  tout  entière,  par 
sa  seconde  éducation  et  les  nouveautés  du 
milieu  où  elle  se  trouvait  transplantée  ?  Exces- 
sivement pieuse,  puisque,  dans  cette  Cour  où 
les  exercices  religieux  étaient  en  très  grand 
honneur,  elle  semble  se  distinguer  par  ses 
pratiques  assidues  et  singulières  ;  elle  était 
dévotieuse  à  la  mode  de  Bavière,  et  même, 
l'ostentation   de   ses   œuvres   pies   et  Taffec- 

'  Le  Pastoralet...,  p.  ;'>78.  —  Il  y  a  loin  de  cette  jeune  femme  à 
la  fois  étrange  et  attrayante,  à  la  Reine,  perfection  de  beauté, 
que  décrivent  certains  historiens,  d'après  la  tradition,  disent-ils. 
Mais  en  vérité,  celle-ci  ne  pourrait  s'appuyer  que  sur  les  éloges 
non  moins  partiaux  qu'emphatiques  prodigués  par  les  chroniqueurs 
J)avarois  à  leur  jeune  princesse.  Froissart,  qui  si  volontiers  trace  le 
portrait  des  belles  dames  et  qui  avait  assisté  aux  fûtes  d'Amiens, 
est  muet  sur  les  charmes  d'Isabeau. 


LE    COUPLE     ROYAL  107 

tation  de  son  zèle  pour  certains  autels  privi- 
légiés font  penser  aux  superstitieuses  cou- 
tumes de  la  pompeuse  Italie. 

Isabeau  aimait  beaucoup  Charles  VI  :  la 
vive  affection  qu'elle  lui  portait  était  faite 
d'admiration  pour  le  mari  si  séduisant,  et  de 
gratitude  pour  le  Prince  qui  l'avait  élevée  au 
trône  de  France. 

Un  autre  sentiment  très  marqué  chez  la 
Reine  était  sa  fidélité  au  souvenir  des  siens, 
son  attachement  à  tout  ce  qui  lui  rappelait  la 
Bavière.  Aux  heures  mêmes  où  elle  semblait 
le  plus  orgueilleuse  du  luxe  et  des  honneurs 
qui  l'entouraient,  Isabeau  n'était  point  pri- 
sonnière de  sa  haute  situation  ;  elle  avait 
réservé  dans  son  cœur  comme  un  jardin  secret 
qu'elle  cultivait  avec  un  soin  pieux,  et  où  sa 
pensée  se  retirait  souvent.  C'est  là,  pour  le 
moment,  le  trait  vraiment  original  du  per- 
sonnage de  la  jeune  Reine  :  elle  s'était  assi- 
milé tous  les  dehors,  toutes  les  apparences 
qui  convenaient  à  son  rôle  sur  la  scène  fran- 
çaise ;  mais  au  fond,  elle  restait  allemande. 
Ainsi  s'explique  le  silence  de  nos  chroni- 
queurs sur  son  caractère  :  leur  observation 


ISABEAU     DE     BAVIERE 


ne  pouvait  pas  facilement  démêler  les  goûts 
et  les  sentiments  de  cette  étrangère. 

Au  surplus,  Isabeau  connaissait  mainte- 
nant les  raisons  politiques  qui  avaient  fait 
rechercher  sa  main  pour  le  Roi  de  France  ; 
et,  au  cours  d'événements  prochains,  elle  se 
révélera  consciente  de  son  influence  diploma- 
tique. En  attendant,  on  la  verra,  de  i3Sg  à 
1892,  continuer  sa  vie  de  voyages  et  de  fêtes, 
mais  avec  une  liberté  d'allures  plus  grande 
que  précédemment,  et  moins  d'indifférence 
pour  les  affaires  politiques. 


CHAPITRE   III 

LES   FÊTES   DE   SAINT-DENIS   ET   DE    PARIS 
LE   SACRE   DE   LA   REINE 

La  Reine  Isabeau  sera  désormais  le  centre 
de  toutes  les  cérémonies  de  la  cour  et  de  toutes 
les  fêtes  royales. 

Voici  quels  étaient,  vers  cette  époque,  ses 
principaux  serviteurs,  les  dames  et  les  damoi- 
selles  qui  formaient  son  entourage  et  compo- 
saient son  cortège  habituel  ou  d'apparat  : 

Un  homme  d'âge,  vieilli  dans  l'adminis- 
tration financière  du  royaume,  Philippe  de 
Savoisy,  l'ancien  trésorier  de  Charles  V,  est 
grand  maître  de  l'Hôtel  de  la  Reine  et  souve- 
rain gouverneur  de  ses  dépenses  \ 

'  Arch.  Nat..  Comptes  de  l'Argenterie  de  Charles  VI,  KK  19,  f» 
i36  v".  —  Philippe  de  Savoisy,  chevalier,  seigneur  de  Seignelay, 
attaché  dès  i358  au  service  du  dauphin  Charles,  duc  de  IS'ormandie 


ISA BEAU     DE     BAVIERE 


Jean  le  Perdrier,  clerc  de  la  Chambre  des 
Comptes,  a  reçu,  dès  l'arrivée  d'isabeau  à 
Vincennes,  le  titre  et  les  fonctions  de  Maître 
de  sa  Chambre  aux  Deniers  ^  ;  il  partage  cette 
charge  avec  Jean  de  Chastenay  appelé  con- 
trôleur de  ladite  Chambre.  Tous  les  deux, 
bien  vus  du  Roi  pour  leur  zèle,  sont  gratifiés 
de  dons  afin  «  d'être  plus  honnestement  »  au 
service  de  la  Reine. 

Un  Maître  de  la  Chambre  des  Comptes, 
Guy  de  Champdivers,  conseiller  du  Roi, 
remplit,  auprès  d'Isabeau,  l'office  de  premier 
secrétaire. 

Jean  Salaut,  dont  la  signature  figure  au  bas 
de  toutes  les  lettres  et  quittances  de  la  Reine, 
est  son  secrétaire  particulier  ^ 

Le  nom  d'un  seul  des  six  maîtres  d'hôtel  nous 


et  régent  du  royaume,  était  devenu  l'un  des  chambellans  de 
Charles  Y  et  son  principal  conseiller  en  matière  de  finances.  Il 
avait  été  nommé  souverain  maître  de  IHôtel  de  la  Reine  par  ordon- 
nance royale  du  aS  février  i388,  et  il  exerça  cette  charge  jusqu'à 
sa  mort  2:)  juillet  i3y8.  (le  Père  Anselme,  Histoire  i^èiiéa logique..., 
t.  YIII,    p.  55o-55i.) 

*  Le  Père  Anselme  a  emprunté  ses  renseignements  sur  la  nais- 
sance du  dauphin  Charles  en  septembre  ijSG,  «  au  deuxième 
compte  de  Jean  le  Perdrier  ».  {Histoire  généalogique  de  la  Maison 
de  France,  t.  I,  p.   ii3.) 

*  Arch.   Nat.  K  53  A,  n»  79. 


LES    FETES    DE    SAINT-DENIS    ET    DE    PARIS       m 

a  été  conservé  s  Guillaume  Gassinel-,  mais 
nous  avons  retrouvé  les  noms  des  principaux 
valets  de  chambre  : 

Pierre  l'Estourneau,  valet-tailleur  dérobes, 
depuis  décembre  i386^  ;  sa  tâche  est  à  la  fois 
lourde  et  délicate  ;  il  y  déploie  une  grande 
activité  et  sa  ponctualité  est  remarquable  \ 

Simon  de  Lengres  est  spécialement  commis 
à  la  confection  des  pelleteries  et  fourrures". 

Huguelin   Arrode  travaille  aux  broderies  \ 

Audriet  le  Maire  a  la  garde  des  chambres 
et  des  tapisseries  \ 

Enfin  Jean  Dedrèze  est  le  valet-épicier*,  Gil- 
lebert  Guérar  d ,  le  prem  ier  sommelier  de  corps  ^ , 
et  Jean  Paillard,  un  «  varlet  de  la  Reine  » 

^  Achat  de  drap  d'écarlate  pour  les  robes  des  VI  maistres 
d'ostcl  de  la  Royne...,  640  livres  parisis.  Comptes  de  l'Argenterie  de 
Charles  VI  (!«■■  février  —  !»■■  août  1389).  Arch.  Nat.  KK  20,  f"  12  v". 

2  Guillaume  II  Gassinel,  sire  de  Romainville,  sergent  d'armes 
du  roi  Charles  V,  avait  pris  part  comme  chevalier  à  la  campagne 
de  l'Ecluse,  i386  (le  Père  Anselme,  Histoire  Généalogique ... ,  t.  II, 
p.  40-41)- 

^  Pierre  l'Estourneau  avait  remplacé,  comme  valet-tailleur  de 
robes,  Guillaume  de  Monteron.   Arch.  Nat.  KK  18,  f"  16  v". 

*  Cf.  Comptes  de  l'Argenterie  du  Roi.  Arch.  Kat.  KK  18,  19,  20. 
passim. 

"Arch.  Nat.  KK  i8,  f"  33  r». 
"  Ibid.,  {0  33  r»  et  70  v°. 
'  Arch.  Nat.  KK  20,  f».  33. 

*  Arch.  Nat.  KK  18,  f»  12  v». 
'  Ibid.,  fo  109  v". 


lia  ISABEAU     DE     BAVIERE 

dont  Toffice   particulier  nous  est   inconnu  \ 
Le  personnel  féminin  au  service  d'Isabeau 
est  nombreux. 

C'est  d'abord  la  Comtesse  d'Eu"  qui,  sans 
doute,  est  sa  grande  dame  d'honneur  puis- 
qu'elle signe,  de  son  nom  a  par  la  reine  »,  un 
acte  du  mois  de  février  i389%  et  que  le 
27  mai  de  la  même  année,  le  Roi  la  nomme 
en  tête  des  a  dames,  damoiselles  et  autres 
femmes  estans  en  la  compagnie  de  très  chiere 
et  très  amee  compaigne  la  royne*  ».  Quel 
que  soit  son  titre,  ses  fonctions  sont  les 
mieux  rémunérées  :  sur  le  montant  des  gages 
attribués  aux  dames  pour  ladite  année  %  la 
Comtesse  d'Eu  reçoit,  pour  sa  seule  part,  la 
somme  de  1000  francs*. 

'  Il  faut  ajouter  à  cette  liste  :  Jean  Saudubois,  valet  de  garde- 
robe,  KK  18,  f"  33  r»  et  Robinette  Brisemiohe,"  couturière  de  la 
Reine,  ibid,  f»  i8  v". 

*  Isabelle  de  Melun,  veuve  de  Jean  d'Artois  comte  d'Eu,  mort 
en  1387  (le  Père  Anselme  Histoire  généalogique  de  la  Maison  de 
France,  t.  I,  p.  388). 

"Arch.  Nat.  K  r)3  A,  n»  79. 

*  Lettres  de  Charles  VI,  datées  de  Saint-Ouen  «  aux  généraux 
conseillers  sur  le  fait  des  aides  à  Paris  ».  Bibl.  ÎS'at.,  f.  fr.  25  70(1, 
pièce  204. 

"  La  somme  totale  était  de  trois  mille  cinq  cents  francs  ou  livres 
tournois.  Les  lettres  du  Roi  indiquent  le  nom  des  dames  et  le  mon- 
tant des  gages  de  chacune  d'elles. 

*  Soit,  en  calculant  la  livre  tournois  à  10  fr.  3o,  10  3oo  francs, 
valeur  intrinsèque. 


LES    FÊTES    DE    SAINT-DENIS    ET    DE    l'AIllS       ii3 

Au-dessous  d'elle  viennent  : 

Mademoiselle  de  Dreux,  sa  fille  ',  que  le 
Roi  et  la  Reine  appellent  «  nostre  très  chiere 
cousine  »  comme  sa  mère,  mais  qui  ne  reçoit 
que  5oo  francs. 

Quatre  «  chambellannes  -  »  :  Marie  de  Sa- 
\oisy%  dame  de  Seignelay*,  femme  du  grand 
maître  de  THôtel,  qui  touche  4oo  francs  ; 
Catherine  TAUemande,  veuve  de  Michel  de 
Campremy,  remariée  au  sire  de  Hainceville; 
Madame  de  Norroy  et  Madame  de  Malicorne" 
qui  se  partagent  une  somme  de  600  francs. 

Puis  cinq  «  damoiselles  servant  la  royne  », 
mo^^ennant  i4o  francs  chacune*  :  Marguerite 
de  Gremonville,  Catherine  de  Villiers,  Mahil- 

^  Jeanne  d'Artois,  —  mariée,  le  12  juillet  i365,  à  Simon  de  Thouars 
comte  de  Dreux  qui.  fut  tué  dans  un  tournois  le  jour  de  ses  noces. 
Elle  demeura  veuve,  portant  le  nom  de  Mademoiselle  de  Dreux, 
dame  de  Saint- Valéry  (le  Père  Anselme  Histoire  généalogique  de 
la  Maison  de  France,  t.  I,  p.  389). 

-  Arch.  Nat.  KK  20,  f"  iiG  r". 

^  Marie  de  Duisy.  fille  de  Philippe  de  Duisy.  maître  d'hôtel  du 
Dauphin  Charles  (Charles  V).  Cf.  le  Père  Anselme...,  t.  VIII,  p.  55i. 

*  Seignelay,  ch.-l.  de  cant.,  arr.  d'Auxerre,  dép.  de  l'Yonne. 

^  Isabeau  le  Bouteillier  de  Senlis,  fille  d'Adam  le  Bouteillier  de 
Senlis,  seigneur  de  Noisy,  avait  épousé  Gaucher  de  Chàtillon,  sei- 
gneur de  Malicorne  (le  Père  Anselme...,  t.  VI.  p.  264.) 

"  Bibl.  Nat.  f.  fr.  25.706,  pièce  204.  —  Charles  VI  donnait  aussi 
140  francs  «  à  Sébille  de  Croisilles  qui  a  servi  très  longuement  en 
estât  de  damoiselle  nostre  très  chière  dame  et  mère  que  Dieu 
absoille  »  (la  reine  Jeanne  de  Bourbon). 


Il4  ISABEAU     DE     BAVIERE 

lette,  Jeannette  de  la  Tour  et  Margot  de  Trie^ 
Enfin   Femmette,   la   femme   de   chambre, 
Jeanne,  Touvrière  de  l'atour,  et  une  lavan- 
dière, payées  chacune  l\o  francs  Tannée. 

Mademoiselle  Jeanne  de  Luxembourg  ^  et 
Mademoiselle  Marie  d'Harcourt ,  jeunes 
femmes  de  très  ancienne  noblesse,  du  sang 
même  des  Valois,  sont  souvent  auprès  de  la 
Reine  en  ces  années,  mais  elles  ne  font  pas 
partie  de  sa  Maison. 

Six  prêtres  desservent  la  chapelle  d'Isa- 
beau  :  Jean  Gourdet,  Jean  Mairesse,  Pierre 
de  la  Viclleville,  Gallehaut,  Ytier  et  Pierre 
Langue  \  Pierre  de  la  Vielleville  a  certaine- 
ment le  pas  sur  les  autres,  puisque,  par  une 
quittance  du  3  juillet  iSgi,  «  ce  prêtre  chap- 
pelain  »  est  chargé  d'encaisser  le  service  de 
la  chapelle  '*. 


*  Arch.   Nat.  KK  20,  f»  117  v. 

*  Jeanne  de  Luxembourg  était  fille  de  Guy  VI  de  Luxembourg-, 
châtelain  de  Lille  et  de  Mahaut  de  Châtillon,  comtesse  de  Saint- 
Pol.  (Mas  Latrie,  Trésor  de  Chronologie,  col.  1670).  — Marie  d'IIar- 
court,  fiile  de  Guillaume  d'Harcourt  et  de  Blanche  de  IJray,  était 
veuve  de  Louis  de  Brosse,  seigneur  de  Boussac  (le  Père  Anselme, 
Histoire  généalogique...,   t.  V,   p.    i3i). 

^  Arch.  Aat.  KK  19,  f"  129  v».  —  Il  y  avait  aussi  dans  la  chapelle 
de  la  Reine  deux  clercs  et  deux  sommeliers,  ibid,  f"  i35  r". 
'Bibl.  Nat.  f.  fr.  20092,  p.  33  et  34. 


LES    FÊTES    DE    SAINT- DENI  S    ET    DE    PARIS       ii5 

Les  Officiers  et  les  Dames  de  l'Hôtel  de  la 
Reine  assistent  aux  fêtes  données  à  la  Cour  ; 
pour  y  paraître  dignement,  ils  reçoivent  des 
manteaux  et  des  robes  de  gala  ;  et,  quand  les 
réjouissances  sont  terminées,  le  Roi  récom- 
pense par  des  présents,  ceux  de  ses  servi- 
teurs dont  il  a  remarqué  la  bonne  tenue. 

Isabeau,  du  reste,  fait  en  faveur  de  ses 
gens,  de  fréquents  appels  à  la  générosité  du 
Prince.  Ainsi,  son  physicien,  Guillaume  de 
la  Chambre,  reçoit,  le  3i  décembre  i388, 
«  pour  ses  peines  en  art  de  médecine  »  et 
pourFaccroissement  de  son  mariage  5oo  francs 
d'or'.  Sa  femme  de  chambre,  Femmette,  par- 
tage avec  son  mari,  Guyot  de  Fresnoy, 
«  varlet  de  son  hôtel  »,  un  don  royal  de 
3oo  francs  d'or  pour  «  consideracion  des  bons 
et  agréables  services  qu'ils  ont  faiz  longue- 
ment à  notre  dicte  compaigne,  font  encores 
continueleinent  chacun  jour  et  attendons  que 
ferons  au  temps  avenir"  »  (2  juin  1391).  Et 
quand    est    arrivé   le   jour    des    étrennes,  la 


*  Bibl.  Aat.  nouv.  acq.  fr.  SCri'i,  n"  104. 
'  Bibl.  Nat.  f.  fr.  23706,  p.  292. 


Ii6  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

Reine    fait    à    ses   dames   et   damoiselles    de 
riches  cadeaux. 

Sa  libéralité  envers  les  serviteurs  qui  la 
satisfont  se  double  d'une  certaine  indulgence 
quand  ils  commettent  quelque  faute  :  Perrin 
le  Tassetier,  qui  avait  été  au  service  de  la 
Reine-mère,  et  qui,  de  la  Maison  du  Roi,  était 
passé  dans  celle  de  la  Reine,  fut  convaincu 
d'avoir  joué  en  usant  de  faux  dés  et  pour  ce 
fait,  emprisonné  au  Ghâtelet.  Isabeau  fit  déli- 
vrer le  coupable  «  en  consideracion  de  ses 
bons  et  anciens  services^  ». 

Un  autre  de  ses  gens,  très  humble  celui- 
ci,  Jean  Perceval,  dit  le  Picart  «  povre  homme 
poullailer  »,  avait  été  chargé  d'acheter  huit 
douzaines  de  poulardes  et  autres  volailles 
pour  la  Maison  d'Isabeau,  alors  en  rési- 
dence à  Melun  ;  et,  sous  prétexte  qu'on  lui 
en  demandait  un  prix  trop  élevé,  ne  les 
avait  pas  payées.  Les  maîtres  poulaillers  de 
l'Hôtel  de  la  Reine  ayant  refusé  de  recevoir 
cette  marchandise  qu'ils  savaient  être  volée, 
Jean    s'en   alla   vendre  les   volailles   à  Paris, 

'  Lettres  de  rémission  du  ii  janvier   ijSq.   Arch.  îs'at.   JJ.    i35, 
n"  îs5. 


LES    FETES    DE    SAIÎS'T-DENIS    ET    DE    PARIS       117 

pour  son  propre  compte.  Il  fut  pris,  mis  en 
prison.  Isabeau,  apprenant  l'histoire,  ne  jugea 
pas  que  le  cas  fût  pendable  et  môme  elle  fit 
rendre  la  liberté  au  pauvre  hère  par  une  lettre 
de  rémission*. 

Mais  elle  se  montrait  très  sévère  pour  les 
délits  graves.  Elle  n'admettait  pas  que  ses 
gens  violassent  les  propriétés  d'autrui,  et  par 
prévoyance,  elle  veillait  à  ce  que  les  offi- 
ciers de  son  hôtel  n'exerçassent  pas  le  droit 
de  prise  sur  les  localités  voisines  de  ses  rési- 
dences, particulièrement  sur  les  abbayes  et 
les  terres  en  dépendant.  Le  premier  des  actes 
de  la  Reine  qui  nous  ont  été  conservés  \  est 
précisément  son  interdiction  formelle  de  com- 
mettre le  moindre  larcin  dans  l'Abbaye  de 
Longchamp'^  (8  février  1389). 


De  1389  à  1392,  les  déplacements  d'Isabeau 
sont  fréquents  ;  mais  il  est  à  remarquer  qu'ils 

'  Arch.  Nat.  JJ.  140,  n"  193. 
-  Arch.   Nat.  K  53  A,  n»  79. 

■*  La  vigilance  apportée  par  la    Reine   à  sauvegarder   les  biens 
de  celte  abbaye  ne  lui  était  pas  inspirée  par  le  seul  désir  de  faire 


Ii8  ISAREAU     DE     BAVIERE 

ont  tous  pour  but  des  pays  peu  éloignés  de 
Paris,  et  que,  dans  une  zone  restreinte,  les 
mêmes  villes,  les  mêmes  sanctuaires  sont 
visités  par  la  Reine,  à  tour  de  rôle  pour  ainsi 
dire,  aux  mêmes  époques  de  l'année.  C'est 
presque  toujours  au  pays  de  l'Oise  ou  aux 
environs  de  Chartres  qu'elle  se  transporte  et 
se  fixe  pour  un  temps. 

«  Un  roi  en  sa  jeunesse  doit  visiter  et  con- 
naître ses  gens  ^  »  disaient,  en  1389,  ^^^  deux 
principaux  ministres  de  Charles  V,  Bureau 
de  la  Rivière  et  Jean  le  Mercier'.  Ils  ne  par- 


justice  à  tous  et  de  bien  gouverner  son  Hôtel,  mais  aussi  «  par  la 
grant  affection  et  dévotion  especialc  »  qu'elle  avait  «  aux  reli- 
gieuses de  Longchanip  et  à  leur  église  ».  —  Monastère  de  Fran- 
ciscaines, fondé  en  1290  sur  les  bords  de  la  Seine,  à  peu  de  dis- 
tance de  Paris,  par  Isabelle  de  France,  sœur  de  Louis  IX,  Long- 
champ  avait  été  depuis  lors  honoré  des  bienfaits  des  rois  et 
placé  sous  la  protection  particulière  des  reines,  et  sa  fondatrice 
était  devenue  une  grande  sainte,  à  laquelle  les  femmes  de  la  Maison 
de  France  avaient  voué  un  véritable  culte.  Isabeau  suivait  donc 
une  tradition  en  se  plaçant  sous  le  patronage  de  cette  sainte  Isa- 
belle «  miroir  d'innocence,  exemple  de  piété,  rose  de  patience,  lis 
de  charité  »  —  dont  la  biographie,  écrite  à  la  demande  des  princes 
français  célébrait  «  la  simplicité,  la  modestie,  l'amour  de  l'étude  et 
la  sagesse  ».  Voy.  Acta  Sanctoriim...  (éd.  par  les  R.R.P.P.  Bol- 
landistes,  Paris  et  Bruxelles,  i8G)-i8y4,  (>.;  vol.  in-f").  t.  VI,  du 
mois  d'août,  p.  7.S6-80G. 

'  Froissart.  Chroniques. . .,  liv.   IV,  cli.  iv,    t.   XII,  p.  38. 

-  Jean  le  Mercier,  seigneur  de  Noviant.  chevalier,  capitaine  et 
gouverneur  de  la  ville  et  du  château  de  Creil,  —  notaire  et  secré- 
taire du  roi  Jean  II,  en  iSOo,  —  sergent  d'armes,  jmis  huissier 
d'armes  et  trésorier  des  guerres  de  Charles  V  en  iSGg.  —  conseiller 
général  sur  le  fait  des  aides  en  i37'J  —  maître  d'hùtcl  de  Charles  VI 


LES    FÊTES    DE    SAINT-DENIS    ET    DE    PARIS       119 

laient  pas  de  la  Heine.  Ces  hommes  poli- 
tiques estimaient,  sans  doute,  que  les  devoirs 
de  la  maternité  et  ceux  de  la  représentation 
à  la  cour,  suffisaient  à  Toccuper.  Théorie 
imprévoyante,  dont  l'application  à  Isabeau 
devait  produire  de  fâcheux  effets  !  Celle-ci  ne 
sera  pas  présentée  aux  provinces,  elle  igno- 
rera a  les  gens  de  France  »  ;  et,  plus  tard, 
devenue  régente,  elle  ne  comprendra  pas  le 
sens  de  certaines  manifestations  populaires. 


Au  commencement  de  Tannée  iSSg,  Isabeau 
résida  quelque  temps  au  château  de  Vin- 
cennes  \  De  là,  elle  se  rendit  au  nord  de  Paris  ; 
Mantes,  Creil  la  retinrent  pendant  les  der- 
nières semaines  de  février  et  tout  le  mois  de 
mars'.  Le  Roi  voyageait  de  son  côté,  en  Nor- 
mandie ;  le  i3  mars,  il  envoyait  un  marsouin 

avait  été  choisi  par  le  Roi  en  novembre  i388  comme  l'un  des  mem- 
bres du  nouveau  conseil  de  gouvernement.  Sa  compétence  s'éten- 
dait surtout  à  l'administration  financière.  Cf.  H.  Moranvillé,  Etude 
sur  la  vie  de  Jean  le  Mercier  (Paris,   1888,  in-4"). 

^  C'est  de  l'hôtel  du  Séjour,  sis  à  Conflans-lès-le-pont  de  Cha- 
renton,  que,  le  8  février,  la  Reine  datait  1  acte  de  sauvegarde  en 
faveur  des  Dames  de  Longchamp.  Arch.  Nat.,  K  5j  A,  pièce  79. 

*  Arch.  Nat.  KK.  3o.  f»  48  r». 


I20  ISÂB  EAU    DE    BAVIERE 

à  sa  femme  ^  et  le  25,  il  lui  dépêchait  un  mes- 
sage pour  l'avertir  qu'il  était  à  Rouen". 

Au  retour  de  cette  tournée,  politique  sans 
doute,  Charles  VI  résolut  de  se  donner  quel- 
que relâche  ;  il  comprenait  tout  autrement 
que  son  père  l'exercice  de  l'autorité  suprême, 
et  il  ne  se  jugeait  pas  encore  d'âge  à  s'ab- 
sorber dans  les  affaires.  La  France,  du  reste, 
remise  aux  mains  des  anciens  ministres  de 
Charles  V,  était  prospère  ;  la  paix  se  négo- 
ciait avec  l'Angleterre.  Le  Roi  estima  donc 
que  le  moment  était  venu  de  dédommager 
Isabeau  de  la  vie  un  peu  monotone  qu'elle 
menait  depuis  leur  mariage  ;  les  médiocres 
solennités  d'Amiens  étaient  restées  jusqu'alors 
sans  compensation  ;  il  fallait  que  la  jeune 
femme  goûtât  enfin  aux  plaisirs  chers  à  son 
mari,  qu'elle  assistât  à  de  brillantes  joutes,  à 
de  magnifiques  tournois,  et  connût  le  faste 
éblouissant  de  réjouissances  vraiment  royales. 
Justement,  l'occasion  de  beaux  divertisse- 
ments s'offrait  toute  prochaine  :  la  chevalerie 
devait  être   conférée,   le    mois    suivant,    aux 

*  Arch.  Nat.  KK  3o.  f"  48  r». 


LES    FETES    DE    SAINT-DEMS    ET    DE    PARIS       121 

deux  fils  du  feu  duc  d'Anjou \  Charles  et 
Louis,  avant  qu'ils  ne  partissent  à  la  conquête 
du  Royaume  des  Deux-Siciles  ". 

Charles  VI  décida  que  cette  cérémonie 
aurait  un  éclat  extraordinaire  ;  et  des  messa- 
gers furent  envoyés  dans  les  pays  d'Allemagne 
et  d'Angleterre  pour  inviter,  de  vive  voix, 
les  nobles  dames  et  les  seigneurs  à  ces  fêtes 
solennelles  \ 

Quelques  détails  sur  la  richesse  des  cos- 
tumes et  des  parures  qui  furent  commandés 
alors  pour  la  Reine  et  sa  suite  '  permettront 


^  Louis  I  duc  d'Anjou  et  de  Touraine,  comte  du  Maine  et  de 
Provence,  deuxième  filsdeJean  le  Bon,  né  en  i349,  le  plus  âgé  des 
oncles  de  Charles  VI  avait  exercé  une  influence  prépondérante  sur 
la  politique  intérieure  du  royaume  de  i38o  à  i38'2.  Brouillon  et 
avide,  il  avait  pillé  les  trésors  de  Charles  V  et  désorganisé  les 
finances  pour  amasser  les  sommes  nécessaires  à  la  conquête  du 
royaume  des  Deux-Siciles  dont  la  reine  Jeanne  I  l'avait  fait  héri- 
tier. Descendu  en  Ualie,  i38'2,  il  y  était  mort  en  i384,  après  avoir 
échoué  contre  son  compétiteur  Charles  de  Duras.  Cf.  le  Père 
Anselme,  Histoire  gënéalo^i([iie  de  la  Maison  de  France,  t.  I, 
p.  Soi. 

■  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  I,  p.  586. 

^  Ibid.,  p.  58;. 

*  Cf.  «  Le  premier  compte  de  Arnoul  Bouchier,  argentier  du 
Roy...,  pour  demi  an  commencent  le  premier  jour  de  février 
l'an  MGCGIIIJxx  et  Vni  (i389,  nouveau  style)  et  fenissant  le  darnier 
jour  de  juillet  l'an  mil  CCGlIilxx  et  neuf  après  ensuivant,  dont 
les  parties  ont  esté  paiées  achetées  et  délivrées  tant  aux  gens  et 
officiers  dudit  seigneur  comme  aux  gens  et  officiers  de  Madame 
la  Royne  et  de  Monseigneur  le  duc  de  Thouraine.  Arch.  Nat.  KK. 
20,  f»  4  r». 


]  s  Â  R  E  A  U     DE     BAVIERE 


de  juger  combien  la  nouvelle  cour  laissait  loin 
derrière  elle  le  luxe,  pourtant  si  fameux,  de 
la  Reine  Blanche,  veuve  de  Philippe  VI  encore 
vivante  \  ou  de  Jeanne  de  Bourbon,  femme 
de  Charles  V. 

Vingt-quatre  cottes  hardies  à  chevaucher 
pour  les  dames  ;  vingt-deux  pour  les  damoi- 
selles  furent  taillées  dans  les  plus  belles 
pièces  de  drap  vert  brun  de  Bruxelles  et  dou- 
blées en  taffetas  vert  clair  de  Malines,  ou 
en  drap  clairet  de  Rouen.  Sur  la  manche 
gauche  des  dames,  on  appliqua  des  broderies 
de  genêts  d'or  à  la  devise  du  Roi%  faites  de  fil 
d'or  et  d'argent  de  Chypre,  qui  se  répétaient 
sur  les  chaperons,  de  même  drap  et  de  même 
couleur.  Les  damoiselles  eurent  aussi  leur 
manches  gauches  et  leurs  chapeaux  ouvrés  de 


'  Blanche  de  Navarre,  fille  de  Philippe  IIF  d'Evreux  et  de  Jeanne 
de  France,  (fille  de  Louis  X,  le  Hutin)  reine  de  Navarre,  mariée  le 
29  janvier  ij:1o  à  Philippe  VI  de  Valois,  veuve  la  même  année 
(le  Père  Anselme...,  t.  I,  p.   io5). 

-  Charles  VI  eut  plusieurs  devises  :  lecerf-volani  qui  avait  été  une 
des  devises  de  son  père,  —  la  cosse  de  s;enêt  qu'il  avait  prise  de 
Louis  IX,  mais  à  laquelle  il  alliait  les  branches  d'un  grand  arbre 
ou  May,  c'est-à-dire  un  feuillage  d'arbre  comme  il  est  au  mois  de 
mai,  etc.  Les  Mois,  c'est-à-dire  les  paroles  sentencieuses  que 
Charles  VI  choisissait  comme  âmes  de  ses  devises  étaient  en  ces 
années  :  Espérance  ou  Jamais.  Voy.  Jal,  Dictionnaire  critique  de 
Biograpliie  et  d'Histoire,  (Paris,   18(57),  P-  -^'^4  cl  893. 


LES    FÊTES    DE    S.VIXT- DENIS    ET      DE    D  A  lU  S        123 

broderies,  mais  moins  nombreuses  et  faites 
seulement  de  fil  d'argent\  Cent  vingt  aunes 
de  «  lacs  desoie,  les  uns  de  soie  vert  plein,  les 
autres  de  soie  vert  broché  d'or»,  furent  distri- 
buées aux  dames  pour  conduire  les  cheva- 
liers au  champ  des  joutes".  La  robe  de  la 
Reine  était  de  velours  vermeil,  en  graine, 
doublée  de  taffetas  de  la  même  nuance^;  de 
couleur  vermeil  étaient  encore  les  costumes 
du  Roi  et  du  duc  de  Touraine  \ 

Pendant  la  durée  des  fêtes,  TAbbaye  de 
Saint-Denis  fut  la  résidence  du  Roi,  de  la 
Reine  et  du  duc  de  Touraine  ;  y  logeaient  aussi 
les  officiers  de  la  cour,  les  dames  qui  for- 
maient la  suite  d'isabeau  et  celles  qui  étaient 
venues  de  lointains  pays  pour  lui  faire  cor- 
tège. Tous  ces  hauts  personnages  se  trouvaient 
installés,  le  samedi  premier  mai,  au  coucher 
du  soleiP.  Rientôtarriva,  en  grand  appareil,  la 


'  Arch.   Nat.  KK  ao.  f"  87  r"  et  93  V. 

-  Arch.  iV'at.  KK.  20,  f"  92  v. 

3  Ibid.,{«  87-93. 

*  Ibid.  «  Deux  habits  a  vestir  a  dansser  pour  le  roi  et  le  duc  de 
Touraine  en  satin  vermeil  et  semés  de  branches  de  genestres  de 
vert  cousues  de  rouge.  »  Arch.  Nat.  KK.  20,  f»  91  V. 

^  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  J,  p.  589. 


124  ISABEAU     DE     BAVIERE 

duchesse  douairière  d'Anjou \  accompagnée 
de  ses  deux  fils". 

Le  soir  même,  une  splendide  réception  fut 
donnée  dans  la  vaste  salle,  construite  tout 
exprès,  au  milieu  de  la  cour  derAbbaye\  Là, 
pour  la  première  fois,  Isabeau  put  contempler 
dans  tout  son  éclat  rassemblée  des  Grands  du 
Royaume,  et  aux  hommages  qui  lui  furent 
offerts  par  tous,  elle  put  mesurer  sa  puis- 
sance. 

Le  lendemain  au  matin,  la  Reine,  suivie  de 
la  duchesse  d'Anjou  et  de  ses  dames,  se  rendit 
à  la  basilique  où  le  Roi  l'attendait  devant 
l'autel  des  Martyrs  ;  elle  assista  à  la  messe  et 
à  la  collation  de  la  chevalerie.  Le  soir  elle 
parut  au  bal  et  au  souper  \ 


'  Marie  de  Chùtillon,  fille  du  célèbre  comte  Charles  de  Blois  et 
de  Jeanne  de  Bretagne,  veuve  en  i384  de  Louis  I  d'Anjou,  prit  la 
tutelle  de  ses  enfants  et  gouverna  si  sagement  les  revenus  du 
comté  de  Provence  qu'elle  en  tira  des  subsides  pour  continuer  en 
Italie  la  guerre  commencée  par  son  mari  (le  Père  Anselme, 
Histoire  genéaloi^iqiie...,  t.  I,  p.  l'xcf). 

'  Louis  II,  duc  d'Anjou,  né  en  1Î77,  prenait  le  titre  do  l'oi  de 
Naples,  de  Sicile,  de  Jérusalem  etd'Aragon.  — Charles,  son  frère, 
était  comte  de  Roucy,  seigneur  de  Guise,  comte  d'Etampes  et  de 
Gien.  Ibid. 

^  Religieux  de  Saint-Denis,  CA/o^/i/we  de  Charles  VI,  t.  I,  p.  58^ 
et  593. 

*  Religieux  de  Saint-Denis...   t.  I.  p.  TxjB. 


LES    FÊTES    DE    SAINT-DENIS    ET    DE     PAIIIS       ii'î 

Le  lundi,  vers  la  neuvième  heure,  elle 
gagna,  non  loin  de  l'Abbaye,  la  galerie  de 
bois  réservée  aux  dames,  sur  la  droite  du 
champ,  clos  par  des  rubans,  où  devaient  se 
mesurer  les  chevaliers  \  Bientôt,  ceux-ci 
s'avancèrent  :  leurs  armures  étincelaient,  les 
emblèmes  du  Roi  ornaient  leurs  écus  de  cou- 
leur verte  ;  les  écuyers  suivaient  portant  les 
casques  et  les  lances  '.  Des  dames,  en  nombre 
égal,  conduisirent  les  chevaliers  avec  des 
rubans  de  soie  qu'elles  avaient  retirés  de 
leur  sein^  Elles  étaient  vêtues  de  costumes 
vert  foncé,  tout  couverts  d'or  et  de  pierreries 
et  montées  sur  des  palefrois  richement  capara- 
çonnés \  Quand  les  champions  furent  entrés 
en  lice,  leurs  dames  se  retirèrent  dans  la 
galerie  pour  se  mêler  au  groupe  qui  entourait 
la  Reine  et  la  duchesse  d'Anjou. 


'  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  I,  p.  5ip  et  Juvénal  des  Ursins, 
Histoire  de  Charles  VI  (éd.  D.  Godefroy,  Paris,  i6.53),  p.  73. 

"  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  I,  p.  .^ijâ.  — Arch.  Nat. 
KK  20,  f"  87-92.  —  Le  i"''  compte  d'Arnoul  Boucher,  argentier  du 
Roi,  donne  la  liste  des  seigneurs,  chevaliers  et  écuyers  qui  assis- 
tèrent aux  fêtes  du  1°''  mai  :  les  princes  d'Anjou,  les  ducs  de 
Berry,  Bourgogne,  Bourbon,  les  comtes  de  Kavarre,  de  rs'evers,  de 
Savoie,  etc.   Arch.  Kat.  KK  20  f"  i65  et  suiv. 

^  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique....  t.    I,  p.  fïyfi. 

*  Ibid.,  p.  595-397  et  Arch.  Nat.  KK  20,  f»  87-92. 


126  ISABEAU     DE     BAVIERE 

La  liste  des  personnes  composant  cette 
assistance  féminine  nous  a  été  conservée;  la 
lecture  en  est  intéressante  :  les  plus  grands 
noms  de  France  viennent  d'abord,  puis  ceux 
des  femmes  de  noblesse  récente  dont  les 
maris  occupaient  de  grandes  charges  dans 
l'administration  judiciaire  ou  financière  du 
Royaume  ;  ensuite  les  noms  très  nombreux  de 
damoiselles  et  de  filles  de  chevaliers  et  de 
ministres,  enfin  ceux  de  dix-sept  des  plus 
riches  bourgeoises  de  Paris. 

A  la  vue  du  chatoyant  spectacle  offert  par 
ces  dames,  damoiselles  et  roturières,  toutes 
richement  parées,  et  sans  doute  harmonieu- 
sement groupées,  le  Religieux  de  Saint-Denis 
fut  saisi  d'enthousiasme;  ((  On  se  serait  cru, 
dit-il,  transporté  au  milieu  de  cette  assemblée 
de  déesses,  dont  parlent  les  anciens  poètes  '  » . 
Aussi  bien,  c'était  un  aréopage,  puisque  le 
soir,  au  souper,  les  dames  distribuèrent  des 
prix  aux  chevaliers  les  plus  valeureux.  Mais 
alors,  parait-il,  les  déesses  s'humanisèrent, 
et  quelques-unes,  à  la  faveur  de  la  mascarade, 
accordèrent  le  prix  d'amour.  C'est  du  moins 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  C/ironi'jur...,  t.  I,  p.  5cp. 


LES    FETES    DE    SAINT-DENTS    ET    DE    PARIS       127 

ce  que  Taustère  religieux  crut  voir,  lorsqu'il 
glissa  un  coup  crœil  furtif  dans  la  salle  tlu 
festin  transformée  en  salle  tle  bal  ^ 

Le  mardi,  les  écuyers  à  leur  tour,  combat- 
tirent en  présence  d'Isabeau  ;  ils  furent  con- 
duits et  récompensés  par  des  damoiselles 
comme  les  chevaliers  Pavaient  été,  la  veille, 
par  des  dames. 

Le  même  jour,  dans  la  basilique,  un  ser- 
vice solennel  fut  célébré  en  Thonneur  de  la 
mémoire  de  Du  Guesclin,  mort  depuis  neuf  ans, 
et,  devant  les  princes  et  les  seigneurs  vêtus 
de  leurs  costumes  de  deuil,  l'oraison  funèbre 
du  connétable  fut  prononcée  ;  mais  la  Heine 
ne  dut  pas  assister  à  cette  imposante  céré- 
monie militaire,  car  le  chroniqueur  ne  fait 
aucune  allusion  à  sa  présence-. 

Les  réjouissances  et  divertissements  durè- 
rent encore  tout  le  cinquième  jour;  quand  ils 
prirent  fin,  le  Roi  remercia  de  leur  concours 
les  seigneurs  étrangers  et  les  chevaliers  fran- 
çais venus  de  loin  ;  il  complimenta,  en  termes 
gracieux,  les  dames  qui  avaient  formé  autour 

'  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  I,  p.   5(j7-5(j9. 
-  Ibid. 


128  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

de  la  Reine  comme  une  couronne  de  jeunesse, 
de  beauté  et  de  richesses  ;  puis  il  fit  distri- 
buer de  nombreux  cadeaux,  presque  tous 
magnifiques  :  c'étaient  des  joyaux  d'or  et 
d'argent,  des  drap  d'or  et  de  soie,  des  four- 
rures, des  hanaps  d'or,  des  anneaux  enrichis 
de  diamants,  des  images  de  Notre-Dame,  etc  ; 
les  bourgeoises  de  Paris  reçurent,  pour  leur 
part ,  deux  pièces  d'écarlate  vermeil  de 
Bruxelles.  Ensemble  tous  ces  présents  avaient 
coûté  la  grosse  somme  de  neuf  mille  cinq 
cent  soixante-quinze  livres  six  sous  tournois  ^ 
C'est  le  luxe  déployé  dans  ces  belles  fêtes, 
que,  bien  des  années  plus  tard,  visera  Eustache 
Deschamps,  lorsqu'il  dira  : 

«   En  qui  en  veult  en  querre 

«   A  Saint-Denis  un  chafault  et  par  terre 

«   Joutes  très  grans  ou  l'or  hiit  et  habonde; 

«  Mais  qui  vouldroit  jugier  à  droite  esquerre 

«   C'est  tout  néant  des  choses  de  ce  monde"!  » 

Après  les  fêtes  de  Saint-Denis,  Isabeau  se 
retira  à  Saint-Ouen.  Là,  dès  le  milieu  de  mai, 
ce  ne  fut  plus  un  secret  pour  les  serviteurs 

-  Arch.  Nat.  KK  20,  f"  9  i" 

^  Eustache  Deschamps,  Œuvres  complètes,  t.  YI,  p.  4'- 


LKS    l'KTES    DE    SAINT-DENIS    ET    DE    PARIS       129 

qu'on  pouvait  de  nouveau  espérer  la  venue 
d'un  Dauphin,  car,  Pierre  rj']stourneau,  valet- 
tailleur,  avait  reçu  Tordre  d'acheter  du  «  tier- 
celin  et  de  l'azur,  »  pour  l'élargissement  de 
huit  corsets  ;  de  plus,  la  Reine  voulant  témoi- 
gner sa  reconnaissance  à  Notre-Dame,  se  dis- 
posait à  partir  en  pèlerinage.  Le  9  juin  cepen- 
dant, elle  était  encore  à  Saint-Ouen,  où  le  Roi, 
qui  chassait  alors  dans  la  forêt  de  Senlis,  lui 
envoyait  «  porter  lettres  avec  la  tête  d'un 
cerf*  ». 

Quelques  jours  après,  la  Reine  se  transpor- 
tait à  Saint-Sanctin-  et  à  Chartres,  ses  sanc- 
tuaires préférés,  pour  y  rendre  ses  actions  de 
grâces.  Elle  passa  tout  le  reste  du  mois  au 
pays  chartrain,  où,  à  deux  reprises,  elle  reçut 
des  nouvelles  du  Roi,  le  17  a  Chartres^,  le  ^3 
à  Saint-Sanctin'.  Charles  VI  lui-même  arriva 
bientôt  pour  la  rejoindre  et  faire  ses  dévotions 
à  Notre-Dame  de  Chartres. 


*  Arch.  Nat.  KK  3o.   f»  49  r". 

-  Sainl-Sanctin  de  Chuisnes,  cant.  de  Courville.  arr.  de  Chartres, 
dép.  d'Eure-et-Loir,  célèbre  abbaye  bénédictine,  était  un  lieu  de 
pèlerinag-e  très   fréquenté  au  xiv^  siècle. 

^  Arch.  Nat.  KK  3o,  f»  .49,  r". 

*  Jbid. 


i3o  ISAIÎEAU     DK     n.VYlKRE 

A  la  fin  du  mois  de  juillet,  on  retrouve  le 
couple  royal,  installé  au  château  de  Melun, 
lieu  de  rendez-vous  fixé  par  Charles  \'l  à  la 
(illc  de  Jean  Galéas,  seigneur  de  Milan,  A^alen- 
tine  Visconti,  promise  au  duc  Louis  de  Tou- 
raine.  Le  mariage  de  Valentine  et  de  Louis 
fut  célébré  à  Melun  même,  le  17  août,  en  pré- 
sence du  Roi  et  de  la  Ueine\ 

Cependant  à  Paris,  s'achevaient  en  grande 
hâte,  les  préparatifs  de  fête  entrepris  depuis 
plusieurs  semaines,  sur  Tordre  du  lloi,  pour 
le  sacre  de  la  Heine,  fixé  au  23  août. 

Isabeau,  en  effet,  n'était  })as  sacrée,  et 
depuis  quatre  ans  ([u'elle  était  reine,  les 
Parisiens  ne  l'avaient  pas  encore  reçue  offi- 
ciellement ;  car  si,  parfois,  l'hôtel  Saint-Pol 
avait  été  visité  et  même  habité  par  elle,  aucune 
députation  de  la  ville  n'était  venue  à  sa  ren- 
contre, aucune  fête  populaire  n'avait  signalé 
son  passage  dans  la  ('a|)itale-.  Cliarles  VI  vou- 
lut que  les  deux  cérémonies,  si    lartlivemcnt 


'  Jarry,   Vie  po/ilif/ne  de  Louis  tl' Orléans,  p.  4(). 

*  Depuis  rinsui'i'ooUori  des  Maillolins  i)83,  les  l'iinccs.  nui 
s'(H;iioiil  défiés  des  Parisiens,  avaient  aboli  la  eharf^e  de  PréviH 
des  JMarehands  el  eonlié  toute  l'administralioii  de  la  ville  au  prévôt 
royal.   —    V.w   jaiivi(M'   l'SSi),   l'un    des    preniiei's   aelcs    des   nouveaux 


Li:s     l'ÈTKS    DK    .SM.NT-DEiNlS    ET    DE    P.VIUS        i  J I 

célébrées,  rentrée  à  Paris  et  le  sacre,  for- 
massent nn  (Miseinl)le  de  fêtes  splendides, 
rehaussées  d'un  luxe  inouï,  capal)le  d'éiner- 
veiller  les  gens  du  lloyaunie  et  de  frapper 
d'admiration  les  étrangers. 

De  nombreux  hérauts  et  messagers  furent 
donc  envoyés  aux  quatre  coins  de  la  France 
ainsi  qu'en  Angleterre,  en  Allemagne  et  aux 
Pays-Bas  pour  inviter  les  seigneurs  et  les  che- 
valiers les  plus  fameux  au  sacre  de  la  reine 
Isabeau'. 

En  même  tenq^s,  par  des  lettres  royales, 
données  en  faveur  de  la  Ucine,  l'amnistie  fut 
promise  aux  exilés  et  aux  proscrits  qui 
auraient  regagné  leurs  provinces  dans  les 
quatre  mois-. 


conseillers  du  Roi  lui  do  roiidre  à  Paris  une  partie  de  ses  iiislilu- 
tions  inunieipales.  Cf.  L.  Batlilol,  Jean  Jtnn'cncl,  picvôt  dea  tnar- 
cliands,   (Paris,  iS<)4.  iii-8»). 

'  Relig'ieux  de  Saint  Denis,  Cliront<iue  de  Charles  VI,  t.  I,  p.  Goy. 
—  La  nouvelle  fit  grand  bruit  en  tous  ces  pays;  Jean  Froissart 
qui  était  alors  on  Hollande  aujjrès  du  comte  de  Blois,  s'empressa 
de  revenir  :  «  Je  pi'ins  congé,  dit-il,  pour  retourner  en  France, 
pour  être  à  une  très  noble  fête  qui  dcvoit  être  en  la  ville  de  Paris 
il  la  première  entrée  de  la  reine  Isabel  de  France...  Pour  savoir 
le  fond  de  toutes  ces  choses,  je  m'en  retournai  parmi  Bi'abant  et 
lis  tant  que  je  me  trouvai  à  Paris  huit  jours  avant  que  la  fête  se 
tint  ni  iit  ».  ('/i/oiiit/iies...,  livre  IV.  ch.  i  (éd.  J'uclion.  t.  XII, 
p.   .')-:;. 

-  Jbid. 


i3-2  ISABEÂU     DE     BAVIÈRE 

Pendant  que  les  seigneurs  et  les  chevaliers 
étrangers  ou  provinciaux,  qui  répondaient  à 
Tappel  de  Charles  VI,  se  dirigeaient  vers 
Paris,  la  cour  et  la  ville  poursuivaient  fébri- 
lement les  apprêts  des  fêtes  royales  :  draps 
de  velours  et  de  soie,  pelleteries  et  joyaux 
passaient  des  boutiques  des  grands  mar- 
chands, fournisseurs  de  la  cour,  entre  les 
mains  des  tailleurs  et  des  brodeurs  de  la 
Maison  du  Roi  et  de  celle  de  la  Reine*; 
et,  pour  trouver  des  étoffes  plus  rares,  Jean- 
net  d'Estouteville  ,  écuyer  de  corps  de 
Charles  VI,  était  dépêché  en  Angleterre-.  Les 
orfèvres  parisiens  et  les  marchands  de  Gênes 
ne  parvenant  pas,  quelque  somme  qu'on  leur 
offrît,  à  fournir  tous  les  galons  d'or  et  d'ar- 
gent, les  broderies,  les  joyaux  et  parures 
nécessaires,  les  trésors  de  bijoux  et  d'objets 
précieux,  enfermés  à  Vincennes  et  à  Melun, 
furent  en  quelque  sorte  réquisitionnés.  La 
Chambre  des  Comptes  délégua  les  plus  probes 
de  ses   membres  pour  aider  et  surveiller  les 


Arch.  IN'at.  KK  20,   f"  G-iO,  99-111 
Ibid.,  f°  ifi  v«. 


LES    FETES    DE    S  .V  1  X  T  -  D  E  N  I  S    ET    DE    PAIUS       i33 

serviteurs  royaux  dans  le  transfert,  à  Thôtel 
Saint-Pol,  du  grand  coffre  de  Vincennes,  et 
dans  Tenlèvement  de  quelques-uns  des  plus 
riches  bijoux  de  Melun'.  En  présence  des 
magistrats  désignés,  les  couronnes,  les  croix 
d'or,  les  colliers,  les  patenôtres  ornées  de 
perles  furent  littéralement  dépecés  «  pour 
être  employés  en  autres  joyaux  pour  la  venue 
de  la  Reine  "^  »  ;  l'or  fut  remis  aux  orfèvres 
pour  la  fonte,  les  perles  aux  tailleurs  de  robes 
pour  les  garnitures.  Il  semblait  que  tout  le 
monde,  à  la  cour,  renouvelât  sa  garde-robe 
aux  frais  du  Roi. 

Du  reste,  Charles  VI  lui-même  prescrivait 
les  costumes  qui  devaient  être  portés  pendant 
les  fêtes  prochaines  ;  il  indiquait  la  nature  et 
la  quantité  des  étoffes  à  employer  ;  par  exemple 
les  draps  et  les  pennes,  la  soie  et  la  pelle- 
terie nécessaires  aux  houppelandes  des  mi- 
nistres, des  principaux  officiers  de  l'Hôtel, 
les  petits  draps  pour  les  chevaucheurs  de 
1  écurie,  les    draps  de  sac  pour  les  houppe- 


'  Arch.  Nat.  KK  20,  f"  14. 
-  Ibid.,  fo  14  et  i5. 


i34  ISABEAU     DE     BAVIERE 

landes  de  certains  chevaliers  et  officiers  de 
moins  haut  rang  \  Le  i5  août,  presque  à  la 
veille  du  grand  jour,  il  écrit  encore  aux  gens 
des  Comptes  :  «  Nous  voulons  et  vous  man- 
dons que  faites  promptement  bailler  et  déli- 
vrer à  notre  amé  et  féal  aro-entier...  soixante 

o 

douze  frans  d'or  pour  acheter  six  satins  les- 
quelz  par  lui  seront  distribuez  à  la  venue  de 
notre  très  chiere  et  très  aimée  compagne  la 
Royne'".  » 

Les  robes  de  la  comtesse  d'Eu,  de  Mademoi- 
selle d'IIarcourt  et  de  quelques  autres  dames 
étaient  véritablement  magnifiques''  ;  leur  ri- 
chesse égalait  presque  celle  des  costumes  du 
Roi  et  du  duc  de  Touraine  '\  Mais  la  merveille 
des  merveilles,  c'était  la  toilette  de  la  Reine  : 
chacune  de  ses  robes,  taillée  dans  une  étoffe 
du  plus  grand  prix,  était  un  chef-d'œuvre  dû  à 


'  Avch.  Nat.  KK  20,  f»   11. 

-  Bibl.  Nat.,   f.  fr.  20706,  pièce  ai. 

^  «  Pour  les  robes  de  Madame  la  comtesse  d'Eu,  de  Mademoi- 
selle d'IIarcourt  et  autres  dames  de  l'Hôtel  et  compagnie  de  la 
royne...,  1990  liv.  9  deniers  parisis.  »  Arch .  Nat.,  KK  20,  f"  112. 
Autres  mentions  sur  les  étoffes  de  ces  toilettes  dans  le  nirme 
compte;  Ihid. 

'  «  Draps  de  soie,  veloux,  laine  pour  robes,  pourpoins  et  autres 

habis  pour  le  roi  et  le  duc  de  Touraine f)8.'f7  liv.  par.  »  Arch.  Nat. 

KK  20,  f°  10  r». 


LKS    FÊTES    DK    SMNT-DEXIS    ET    DE    P.VIUS       l35 

Tart  du  costumier  uni  à  ceux  de  Forfèvre  et 
du  joaillier. 

Quand  il  s'agit  de  régler  la  composition  et 
Tordre  du  cortège  d'Isabeau,  on  consulta  la 
gardienne  des  plus  nobles  traditions,  la  reine 
Blanche,  veuve  de  Philippe  VI.  Celle-ci  quitta 
sa  retraite  de  Neauphle  \  pour  donner  son 
avis  sur  le  cérémonial  qui  devait  être  observé. 
Asa  demande,  les  livres  déposés  àSaint-Denis, 
traitant  du  sacre  des  rois  et  des  reines,  furent 
compulsés  ;  mais  Charles  VI,  jugeant  trop 
simples  ces  anciennes  coutumes,  ordonna  de 
faire  plus  grand  qu'on  n'avait  jamais  fait'; 
il  voulait  pour  le  sacre  de  sa  femme,  une  mise 
en  scène  jusqu'alors  inusitée;  grâce  au  con- 
cours des  Parisiens,  ses  vœux  furent  comblés  ^ 

Le  vendredi  20  août,  la   Heine,   venant  de 


'  Neauphle-lc-Chàlcau,  canton  de  Monlfort-l'Amatiry,  arr.  de 
Rambouillet,  dép.   de  Seine-et-Oise. 

"  Religieux  de  Saint-Denis,  t.   I.   p.  (iog. 

■"'  Pour  les  fêles  de  l'entrée  de  la  Reine  à  Paris  les  principales 
sources  sont  :  Froissart,  Chroniques...,  liv.  IV,  ch.  I,  (éd.  Uuchon, 
t.  XII,  p.  7-3i).  —  Religieux  de  Saint-Denis,  Clironi(juc  de 
Cliarles  VI,  t.  I,  p.  (jii-()i7.  —  Juvérial  des  Ursiiis,  Ilisloire  de 
Chartes  VI  (éd.  Godcfroy)  p.  71-7».  —  Guill.  Cousinot,  Geste  des 
y<il>tes.  j).  107.  —  Arch.  Nat.  KK  uo.  I"  (1-76  et  99-111  ;  Registres  du 
Parlement,  X^'i  147't.  f"  5'^-'")  r".  —  E.  Petit,  Itinéraire  des  dues  de 
l}our'rogne...,p.  ■>.i')cl~y.f.ç)-')'')0. — -H.  Legi'and,  Paris  en  ^^-^.(plan  de 
restitution,  dans  la  <■'<)//.  Doc.llist.  Geii.  de  Paris,  Paris.  iSfiS.  in-}"). 


x36  ISABEAU     DE     BAVIERE 

Melun,  arrivait  à  Saint-Denis;  le  2t,  elle  y 
était  rejointe  par  les  dames  du  sang  royal  :  la 
Reine  Blanche,  la  duchesse  d'Orléans  et  la 
duchesse  de  Bar\  représentant  les  anciennes 
générations  ;  par  la  duchesse  de  Bourgogne 
et  tout  un  groupe  de  toutes  jeunes  femmes  : 
la  duchesse  de  Touraine,  la  duchesse  de 
Berry,  presque  une  enfant,  mariée  depuis  deux 
mois  au  vieux  duc-,  et  Mar^-uerite  de  Hai- 
naut,  comtesse  de  Nevers,  etc. 

Le  dimanche,  dans  la  matinée,  la  reine 
Blanche  et  la  duchesse  d'Orléans  quittent 
Saint-Denis,  sous  brillante  escorte  ;  ces  dames 
ne  feront  pas  partie  du  cortège  :  elles  se 
rendent  à  Paris,  pour  rejoindre  le  Roi  au 
Palais,   et  y  préparer  la  réception  d'Isabeau. 

A  midi,  la  Reine  sort  deFAbbaye,  en  chappe 
de  velours  azur  semée  de  ileurs  de  lys  d'or  '  ; 


'  Marie  de  Franco,  (loiixiônic  fille  de  Jean  II,  mariée  au  duc  Koberl 
de  Bar.  Gallia  Clirtutiana,  t.  V,  p.  ;')ia-:u;<. 

-  Jeanne,  comtesse  d'Auvergne  et  de  Boulogne,  (ille  unii[ue  tie 
Jean  II,  comte  d'Auvergne  et  d'Elconor  de  Coniniinges  (le  Père 
Anselme,  Histoire  gcnéa/ogiqne...,  l.  I,  p.    108). 

3  Le  manteau  des  femmes,  en  1389,  était  une  chape  close,  de  beau- 
coup d'ampleur  ressemblant  au  manteau  des  béguines.  Voy.  Qui- 
cherat,  Histoire  du  costume,  p.  258.  —  La  chape  que  portait  la  Reine 
avait  été  achetée  à  Valcntine  de  Milan  pour  480  livres  parisis. 
C'était  sans  doute  un  manteau  d'un  travail  remarquable,  fabriqué 


LES    FÊTES    DE    S.VINT-DENIS    ET    DE    P.VIUS       lî; 

elle  monte  dans  sa  litière  couverte  et  bien 
ornée  que  traîne  un  superbe  attelage,  pen- 
dant que  les  daines,  derrière  elle,  se  placent 
dans  des  chars  peints  et  dorés  ;  à  leurs  côtés, 
à  cheval,  se  tiennent  :  les  ducs  de  Touraine,  de 
Bourbon  \  de  Berry,  de  Bourgogne,  escortés 
à  quelque  distance,  par  les  seigneurs  français. 
Le  cortège  se  met  en  marche.  Une  première 
fois,  auprès  de  la  chapelle  Saint-Quentin-, 
un  groupe  de  cavaliers  barre  la  route  :  deux 
seigneurs  s'en  détachent  et  s'appprochent 
d'Isabeau  :  c'est  le  duc  de  Lorraine^  et  Guil- 
laume d'Ostrevant,  comte  de  Hainaut  qui 
demandent   la   permission    de    présenter    les 


en  Italie  et  que  la  duchesse  de  Touraiuc  avait  revêtu  le  jour  de 
son  mariage.  Arch.  Nat.  KK  ao,  f"  lo  v". 

'  Louis  II  duc  de  Bourbon,  comte  do  Clormont,  de  Forez  etc..  Gis 
do  Pierre  I  de  Bourbon  et  d'Isabelle  de  Valois,  soeur  du  roi 
Philippe  VI,  était  né  en  i3.i~.  Huit  ans  prisonnier  en  Ang-ietcri'c 
après  la  bataille  de  Poitiers,  il  coniljattil  ensuite  contre  les  Anglais 
et  les  Navarrais  sous  lo  règne  de  Charles  V  son  beau-frère. 
Devenu  l'un  des  tuteurs  de  Charles  VI,  il  se  désintéressa  de  la 
politique  intérieure,  pour  se  consacrer  à  la  conduite  des  expédi- 
tions militaires.  En  ij85,  lors  du  mariage  d'isabeau,  il  faisait 
campagne  en  Poitou  contre  les  Anglais.  —  Jean,  comte  de  Glernujnt, 
son  fils,  était  né  en  i  jSo  de  son  mariage  avec  Anne,  dauphine  d'Au- 
vergne, comtesse  de  Forez.  (Le  Père  Anselme...,  l.   I,  p.  3o'2-3o3.) 

-  La  Chapelle  Saint-Quentin  était  située  dans  la  campagne  au 
sortir  de  Saint-Denis,  à  main  gauche  du  chemin  qui  conduit  à 
Paris. 

^  Jean  1,  duc  de  Lorraine,   i  j-ifj-i'îfjr . 


i38  ISABEAU     DE     BAVIERE 

seigneurs  étrangers.  Un  peu  plus  loin,  deux 
masses,  Tune  verte,  Tautre  rose,  qui,  à  dis- 
tance, semblent  deux  taches  sous  Téclatant 
soleil  d'août,  attirent  les  regards  de  la  l\eine  ; 
et,  au  même  moment,  ses  oreilles  sont  char- 
mées par  les  accords  d'une  musique  harmo- 
nieuse :  d'un  côté  de  la  route  est  une  troupe 
de  douze  cents  cavaliers,  riches  bourgeois  de 
Paris,  tous  vêtus  de  «  gonne  vert  avec  bau- 
dequin  vert  et  vermeil^  »  ;  Jean  Jouvenel, 
garde  de  la  prévôté  des  marchands  -,  est  à  leur 
tète,  il  offre  les  souhaits  de  bienvenue  à  la 
souveraine.  De  l'autre  côté  de  la  route,  se 
tiennent  les  ofhcicrs  et  les  serviteurs  de  la 
Maison  du  Roi,  tout  habillés  de  rose,  des 
musiciens  sont  avec  eux;  bouro-eois  et  Q-ens 
du    Uoi    se   joignent    au    cortège.    A    Saint- 


'  Les  robes  de  ces  bourgeois  avaient  hi  forme  de  gonnes,  c'ost- 
â-dirc  de  robes  de  moines,  étroites  de  manches  et  de  corps  ;  elles 
étaient  en  baudecjuin,  étoffe  unie  tissée  d'or  et  de  soie,  et  elles 
étaient  parties,  c'est-à-dire  d'une  coiilenr  à  di'oite  et  d'une  autre 
couleur  à  gauche.  Qiiicherat.  Histoire  du   C'cs/iii/ic.  p.    >.>.'!. 

"  Les  ministres  de  Charles  VI  n'avaient  pas  osé  rétablir  l'an- 
cienne prévôté  des  marchands,  ils  avaient  institué  un  nouvel  office 
((  la  garde  de  la  prévt'ité  des  marchands  ]>our  le  roy  »  et  ils  en 
avaient  investi  Maître  Jean  Jouvenel,  conseiller  au  Chatelet,  homme 
sage  et  bon  politique.  «  Quoiqu'il  u'eùt  ni  échevinage,  ni  parloir 
aux  bourgeois,  ni  juridiction  »,  le  nouveau  mugisirat  siil  «  faire 
figure  de  prévôt  ».  Ijattifol.  Jiuin  Jourcnc/.  p.  Su. 


LES    FETES    DE    SAT^'T-nE^MS    ET    DE    PARTS        i39 

Lazare  \  on  se  forme  pour  Fcntrée  dans  la 
ville,  les  voitures  sont  découvertes  :  les 
Princes  mettent  pied  à  terre  et  se  placent 
dans  Tordre  fixé  par  l'étiquette. 

La  litière  d'Isabeau  s'engage  la  première 
dans  Paris  entourée  de  six  seigneurs  :  les  ducs 
de  Bourbon  et  de  Tourainc  en  tète  ;  les  ducs 
de  Bourgogne  et  de  Berry  au  milieu,  et  der- 
rière, Pierre  de  Navarre  et  le  comte  d'Ostre- 
vant.  Sur  le  côté,  montant  un  palefroi  «  su- 
perbement aourné  »,  chevauche  la  duchesse 
de  Touraine  '. 

A  la  première  porte  Saint-Denis  %  on  avait 


'  Lu  léproserie  de  Saint-Lazare  ou  Saint-Ladre  était  située  rue 
du  faubourg-Saint-Denis,  dans  la  portion  nommée  alors  chaussée 
Saint-Lazare,  sur  l'emplacement  qu'occupe  aujourd'hui  en  partie 
la  prison  de  Saint-Lazare.  H.  Leg-rand,  Paris  en  1380,  plan  de 
restitution,  p.  76,  note  4- 

-  «  G'étoit,  dit  Froissart,  pour  lui  différer  des  autres...  car  nou- 
vellement etoit  venue  en  France  et  encore...  n'avoit  entré  en  la 
cité  de  Paris,  quand  elle  y  entra  premièrement  en  la  compagnie 
de  la  reine  de  France.  »  (Chroniques,  liv.  IV,  ch.  i,  t.  Xll,  p.  8 
et  2j.)  —  Plusieurs  articles  des  Comptes  de  l'Argenterie  portent 
cette  mention  «  ...pour  la  venue  de  la  Royne  et  de  madamede  Thou- 
raine  ».  Arch.  Nat.   KK  20,  f"   14. 

■  La  première  porte  Saint-Denis,  appelée  aussi  Porte  de  Paris 
ou  Porte  Royale,  appartenait  à  l'enceinte  de  Charles  V  et  était 
placée  au  débouché  de  la  rue  tl'Aboukir.  C'était  un  gros  bâtiment 
carré  formant  une  cour  à  l'intérieur,  terrassé,  sans  toiture  et  flanqué 
dans  les  angles  de  tourelles  en  encorbellement.  Le  Roux  de  Lincy, 
Paris  et  ses  historiens,  (dans  la  Coll.  Doc.  llist.  Gén.  de  l'aris.)  p.  228, 
note  4. 


i4o  ISABEÂU     DE     BAVIERE 

figuré  le  ciel  par  un  plafond  bleu  où  resplen- 
dissait le  soleil  et  brillaient  de  nombreuses 
étoiles,  et  «  était  haut  ce  ciel  et  armorié 
très  richement  des  armes  de  France  et  de 
Bavière  »  ;  des  anges  y  passaient  et  repassaient 
en  faisant  entendre  de  suaves  harmonies.  Isa- 
beau  écoute  ces  chansons  «  moult  mélo- 
dieuses et  douces  »,  et,  en  passant  devant, 
admire  Timage  si  bien  faite  de  Notre-Dame 
tenant  TEnfant  Jésus  «  lequel  s'ébat  par  soi  a 
un  moulinet  fait  d'une  Q-rosse  noix  ». 

Mais  en  face  d'elle,  s'ouvre  la  longue  et 
populeuse  rue  Saint-Denis^  ;  la  perspective  de 
ses  hautes  maisons,  toutes  pavoisées,  offre  un 
coup  d'œil  réjouissant  que  «  c'est  merveille  de 
voir  ».  Une  foule  énorme,  impatiente,  hou- 
leuse y  attend  la  Reine  depuis  des  heures  ; 
les  sergents  d'armes  et  les  officiers  ont  grand' 
peine  à  la  maintenir;  ils  sont  tous  «  embeso- 
gnés  à  faire  voie  et  rompre  la  presse  et  les 
gens  »  ;  l'affluence  est  telle  qu'il  semble  que 
«    tout    le    monde    ait    été   là   mandé    ».    De 


^  La  rue  Saint-Denis  s'étondail,  de  la  première  porte  Saint- 
Denis  au  Châtclet.  Elle  était  la  «  Grand'Kue  de  Paris  »,  la  plus 
large,  la  plus  commerçante,  la  mieux  entretenue.  H.  Legrand. 
Paris  en  i'58o.  p.  64,  note  3. 


< 

C       oo" 

<     '2 


LES    FETES    DE    SATNT-nE.MS    ET    DE     PARTS       141 

toutes  parts  les  Noëls  retentissent;  Isabeau 
s'avance  au  milieu  d'une  immense  explosion 
d'enthousiasme;  son  attelage  va  maintenant 
«  tout  souef  le  pas  »,  entre  deux  haies  épaisses 
d'êtres  humains.  Toutes  les  fenêtres  sont 
ornées,  la  plupart  des  maisons,  tendues  de 
drap  de  haute  lice,  d'étoffes  de  soie  ou  de 
tapis  précieux.  Les  Parisiens  avaient  prodigué 
les  plus  riches  tentures,  comme  «  s'ils  les 
eussent  eues  pour  néant  »  ou  que  «  on  fût  en 
Alexandrie  ou  à  Damas  »,  et  cela,  dans  le 
seul  espoir  que  les  yeux  de  la  Reine,  en  se 
posant  sur  ces  tapisseries  historiées,  a  en 
auraient  plaisance  ^  ». 

Et,  en  effet,  toutes  ces  décorations  causent 
à  Isabeau  un  réel  enchantement;  elle  s'arrête 
aux  étonnantes  curiosités,  sortes  de  surprises, 
qui  avaient  été  ménagées  de  distance  en  dis- 
tance. C'est  d'abord  une  fontaine,  couverte 
de  drap  d'azur  semé  de  fleurs  de  lis,  qui 
verse  à  flots  claret  et  piment,  recueillis  dans 
des  hanaps  d'or  par  une  troupe  de  jeunes  filles 

'  Froissart,  Chroniques....  liv.  IV,  cb.  I,  t.  XII,  p.  i>.  «  Les 
femmes  et  les  jeunes  filles  étaient  parées  de  riches  colliers  et  de 
longues  robes  lissées  d'or  et  de  pourpre.  »  —  Religieux  de  Saint- 
Denis,  Chronique...,  t.  I,  p.  Gi3. 


I4'i  I  s  AU  EAU     DE     BAVIERE 

dont  les  riches  parures  et  les  chapels  d'or 
étincellent  au  soleil  et  qui  chantent  de  déli- 
cieuses mélodies. 

Plus  loin,  une  longue  halte  est  nécessaire  : 
c'est  au  spectacle  d'une  vraie  bataille  que  la 
Reine  est  priée  d'assister,  et  quel  combat! 
Sur  un  échafaud,  au  bas  du  moutier  de  la 
Trinité',  deux  groupes  de  guerriers  vont  en 
venir  aux  mains  :  douze  seigneurs  chrétiens, 
dans  le  costume  des  croisés,  écartelés  à  leurs 
armes,  sous  le  commandement  de  Richard 
Cœur  de-Lion  ;  en  face  une  troupe  de  Sarra- 
zins  conduits  par  Saladin,  tandis  que  le  Roi 
de  France  domine  la  scène  entouré  de  ses 
douze  pairs,  «  tous  armoyés  de  leurs  armes  », 
et  donne  le  signal  de  l'engagement. 

Parvenue  à  la  seconde  porte  Saint-Denis-, 
la  Reine  peut  avoir  l'illusion  de  pénétrer 
dans  le  Paradis  car,  en  levant  les  yeux,  elle 


L  Ilùpilal  (II'  la  l'i'iiiité  oiait  situé  riif  Sainl-Deiiis,  en  lai'O  do 
la  rue  Saint-Sauveur. 

La  deuxième  porte  Saint-Denis,  de  lenceinle  de  Philippe-Au- 
guste, s'élevait  jirès  de  l'impasse  des  Peintres,  au  point  d'intersec- 
tion de  la  rue  Tiirbigo  et  de  la  rue  aux  Ours.  \o\.  Legrand, 
Paris  en  i38o,  p.  (i-î,  noie  li  et  Le  Koux  de  Lincy,  Paris  et  ses  JJis- 
ioricas,  p.  2a8  note  4.  —  11  y  avait  une  troisième  porte  Saint- 
Denis,  construite  anléricurement  à  l'enceinte  de  Phili{)j)e  .vuguste, 
au  coin  de  la  rue  des  Lombards. 


LES    FETES    DE    HMNT-DENIS    ET    DE    PARIS        1-13 

aperçoit  la  sainte  Trinité  et  une  théorie 
d'anges  :  ceux-ci  entonnent  une  hymne  sacrée  ; 
au  moment  où  elle  contemple  «  Dieu  le  Père 
séant  en  sa  majesté  »,  le  ciel  s'ouvre,  et,  dou- 
cement deux  chérubins  lui  posent  sur  le  chef 
une  couronne  d'or  et  de  pierreries  ;  ils  chan- 
tent : 

«    Dame  enclose  entre  fleurs  de  lis, 
«   Reine  ètes-vous   de  Paris 
«   De  France  et  de  tout  le  pays. 
«  Nous  en  râlions  en  Paradis.    « 

A  mesure  qu'il  s'enfonce  plus  avant  dans  la 
ville,  le  cortège  voit  grossir  la  foule  sur  son 
passage  ;  en  même  temps  les  occasions  d'ad- 
mirer se  multiplient  :  à  la  chapelle  Saint- 
Jacques  \  des  orgues  «  sonnent  moult  douce- 
ment en  une  chambre  faite  de  drap  de  haute 
lice  ». 

Au  Giiàtelet-,  une  longue  station  est  impo- 
sée à  la   Reine.  Les   bourgeois,    les  gens  du 

'  Saint-Jacques  de  l'IIôpilal.  au  coin  de  la  rue  Mauconscil,  était 
un  asile  pour  les  pèlerins  de  Saint-Jacques  de  Compostellc. 
Legrand,  Paris  en  i38o,  p.  :")J,  note  i  . 

-  Le  Grand  Chàtelet,  lorteresse  et  jjrison,  siège  de  la  prévôté 
royale  de  Paris,  donnait  sur  le  quai,  en  face  du  Pont  au  Change; 
il  occultait  toute  la  place  du  Chàtelet. 


i44  I  s  ARE  AU     DE     BAVIERE 

peuple  et  les  étrangers  se  sont  massés  pour 
voir  l'allégorie  représentée  dans  le  beau  clià- 
tel  ouvré  et  charpenté  de  bois  et  de  guérite, 
dont  chaque  créneau  est  gardé  par  un  homme 
d'armes.  Sur  un  lit  de  tapisserie  d'azur  à  fleurs 
de  lis  d'or,  Madame  Sainte-Anne  est  couchée, 
image  de  la  justice,  et  voici  que  d'un  bois, 
où  courent  les  lièvres,  les  connins  et  où  volè- 
tent  les  oisillons,  sort  un  grand  cerf  blanc, 
les  cornes  dorées,  un  collier  d'or  au  cou  ;  il  se 
place  auprès  du  lit  de  justice;  il  remue  les 
yeux,  la  tète  et  tous  les  membres,  et  saisis- 
sant l'épée  de  justice,  la  fait  tenir  droite; 
puis  un  lion  et  un  aigle  se  précipitent...,  l'oi- 
seau de  proie  va-t-il  fondre  sur  la  Justice? 
Non,  car  douze  pucelles  s'élancent  hors  du 
bois,  et,  de  leurs  épées  nues,  séparent  de 
l'aigle,  et  Madame  Sainte-Anne  et  le  lion  et 
le  cerf. 

Les  spectateurs  sont  haletants,  et  voici 
qu'une  bousculade  épouvantable  se  produit; 
les  derniers  rangs  ont  voulu  gagner  du  ter- 
rain, et  au  milieu  d'eux,  sur  un  fort  cheval, 
un  homme  d'âge  mùr  et  un  autre  plus  jeune, 
monté   en  croupe,   essayent  de   se  frayer  un 


LKS    l'KTES    KK    S  A  I  N  1' -  1)  i:  .N  1  S     K  T     I)  K     I'  \  lU  S       i/jj 

passage  !  liCs  deux  aiulacieiix  prétendent  «  se 
bouter  sur  le  devant  »  ;  ils  veulent  contem- 
pler la  Reine  de  tout  près  ;  mais  les  sergents 
accourus  les  repoussent  et  «  leur  frappent  les 
épaules  à  coup  de  boulaies  ^  ». 

La  représentation  terminée  et  Tordre  réta- 
bli, la  litière  d'Isabeau  franchit  le  Pont-au- 
Change'  tout  tendu  de  taffetas  bleu  à  fleurs 
de  lis  d'or,  avec  un  ciel  étoile  «  de  vert  et  de 
vermeil  samit^  ». 

Cependant  le  jour  commençait  à  baisser;  la 
tête  du  cortège  s'engage  dans  la  rue  Neuve- 
Notre-Dame ',  ou  d'autres  jeux  a  grandement 
lui  viennent  à  plaisance  ».  La  curiosité  de  la 
Reine  est  vivement  piquée  par  le  tour  de  force 

'  Jiivcnal  des  Ursins,  Histoire  de  Charles  Vf,  p.  72.  —  La  boii- 
laie  était  iiii  gros  bâton,  une  sorte  de  massue  que  portait  chaque 
scrg'ent  et  qui  lui  servait  à  maintenir  «  la  presse  des  gens   ». 

-  Le  Pont  au  Change  était  aussi  nommé  Grand  Pont  ou  Pont 
aux  (Changeurs.  «  Là  demeurent  les  changeurs  d'iui  coslé  et  orlèvrcs 

d'autre  costé et  passoient   tant  de  gens  toute  jour  sur  ce  pont 

que  on  y  cncontroit  adcz  ung  blanc-  moine  ou  un  blanc  cheval.  » 
(iuillebert  de  Metz,  Description  de  la  ville  de  Paris  (1407),  publiée 
par  Le  Roux  de  Lincy,  Paris  et  ses  Historiens,  j).    i()o. 

"  Le  saniit  était  une  étofl'e  de  soie  sergée  de  grand  prix. 

*  .\u  sortir  du  Pont  au  Change,  le  cortège  de  la  Reine  pénétra 
dans  la  rue  Saint-Barthélémy,  puis  dans  la  rue  de  la  Barilleric 
qui  en  était  le  prolongement  (le  long  de  la  façade  orientale  du 
Palais)  ;  enfin,  tournant  à  gauche,  il  prit  la  rue  de  la  Calendrc  et 
la  rue  Neuve-Notre-Dame,  la  voie  trioniplia'.e  rpie  suivaient  'es 
Rois  pour  aller  du  Palais  à  Nolre-Danic 


l46  ISABEAU     DE     BAVIERE 

qu'exécute  ce  «  maître  engigneur  »  qui,  ayant 
installé  un  échafaud  sur  le  haut  de  la  plus 
haute  tour  de  Notre-Dame  et  Tayant  relié, 
par  une  corde  qui  passe  au-dessus  des  toits,  à 
la  plus  haute  maison  du  pont  Saint-Michel, 
sort  de  son  échafaud,  deux  cierges  allumés  en 
ses  mains  à  cause  de  Theure  avancée,  et  tout 
en  chantant,  commence  à  marcher  sur  la 
corde  «  en  faisant  gambades  »,  et  descend 
ainsi  le  long  de  la  grande  rue,  cependant  que 
les  dames  crient  à  la  sorcellerie. 

Devant  la  cathédrale,  Tévêque  de  Paris, 
Pierre  d'Orgemont^  attend  la  Reine.  11  est 
entouré  du  Chapitre  et  d'un  nombreux  clergé, 
revêtu  des  habits  sacrés  des  grandes  fêtes. 

Isabeau,  aidée  par  les  quatre  ducs,  met 
pied  à  terre,  pendant  que  les  autres  dames 
descendent  de  leurs  litières  ou  de  leurs 
palefrois,  et,  précédée  par  Tévêque  et  le 
clergé,  elle  fait  son  entrée  dans  Notre-Dame, 
resplendissante  de  lumières  ;  au  moment  où 
elle  franchit  le  seuil,  le  prélat  et  les  prêtres 


'  Pierre  d'Orgemoiit,  chancelier  du  duc  de  Toiiraine  et  conseil- 
ler à  la  Chambre  des  Comptes,  était  évèque  de  Paris  depuis  i3S.'f. 
Gallia  Christana,  t.   VII,  col.   140. 


LES    TÈTES    DE    SAIXT-DENIS    ET    DE    PARIS       147 

entonnent  en  «  chantant  haut  et  clair  »  la 
louange  de  Dieu  et  de  la  Vierge  Marie.  Elle 
traverse  le  chœur  et  vient  s'agenouiller  au  pied 
du  grand  autel,  prie  quelques  instants,  puis 
elle  offre  à  Notre-Dame,  avec  la  couronne  que 
lui  ont  donnée  les  anges,  deux  draps  d'or 
racamas  \  A  ce  moment,  les  deux  ministres, 
Bureau  de  la  Rivière  et  Jean  le  Mercier  s'avan- 
cent, porteurs  d'une  magnifique  couronne  que 
l'évêque  et  les  quatre  ducs  placent  sur  la  tète 
d'Isabeau. 

En  sortant  de  la  cathédrale,  le  cortège 
trouve  le  parvis  illuminé  par  cinq  cents 
cierges,  car  la  nuit  est  venue  ;  la  Reine 
remonte  dans  sa  litière  et  pendant  que  reten- 
tissent les  dernières  acclamations,  elle  se 
dirige  vers  le  Palais-,  où  l'attendent  le  Roi, 
la  reine  Blanche  et  la  duchesse  d'Orléans.  Un 
somptueux  souper  réunit  les   seigneurs,   les 


*  Arch.  ^'at.  KK  20,  f"  loi  V. 

*  Le  Palais,  ou  Palais  Royal,  ancienne  demeure  de  Sainl-Louis, 
devenule  siège  du  Parlement,  s'étendait  du  Pont  au  Change  au  Pont 
Saint-Michel.  Quoiqu'il  y  eut  «  salles  et  chambres  pour  loger  le 
Roi  et  les  douze  pers  »,  (Guillebert  de  Metz,  Description  de  la  Ville 
de  Paris,  dans  Paris  et  ses  Historiens,  p.  lâg)  les  Valois  n'y  rési- 
dèrent que  rarement,  pour  leur  mariage,  et  leur  entrée  solennelle. 
(Du  Breuil,  Théâtre  des  Antiquitez  de  Paris,  p.  228). 


i48  ISABEAU     UK     BAVIÈRE 

chevaliers,   les  dames  et  les  damoiselles  ;  un 
grand  bal  leur  fut  ensuite  offert. 

Le  Roi,  très  heureux  que  tout  se  fut  si  bien 
passé,  se  montra  plus  gai  et  plus  aimable  que 
jamais.  A  un  moment  qu'Isabcau  devisait  avec 
des  dames  sur  les  événements  du  jour,  il  s'ap- 
procha du  groupe,  demanda  à  sa  femme  si 
elle  se  rappelait  la  bousculade  du  Chàtelet, 
et  lui  révéla  que  les  deux  hommes  montés  sur 
un  grand  cheval,  qui  voulaient  voir  de  tout 
près,  n'étaient  autres  que  lui-même  et  Phi- 
lippe de  Savoisy  !  Charles  Yl  avait  contraint 
le  Grand-maître  de  Tllôtel  de  la  Reine  à  se 
déguiser,  et  à  le  conduire  au  plus  épais  de  la 
foule.  A  ce  récit  les  dames  «  commencèrent 
à  farcer  »,  et  le  Roi,  tout  fier  de  son  esca- 
pade, rit  le  premier  et  de  bon  cœur  des 
horions  qu'il  y  avait  gagnés. 


Le  dimanche  avait  été  la  journée  des  Pari- 
siens, le  lundi  fut  celle  de  la  Cour. 

Vers  midi,  les  Princes  et  les  plus  nobles 
dames  s'assemblent  au  Palais  pour  accompa- 


LL;     SACIIK     DK     LA     11  K  1 N  K  '  149 

gncr  Isabeau  à  la  Sainte-Chapelle,  Charles  W 
s'y  est  déjà  rendu  avec  une  suite  de  seigneurs  '. 
Il  a  revêtu  Thabit  royal  :  «  la  tunique,  la  dal- 
matique,  la  robe  à  socques  »,  et  le  manteau 
chlamvde  de  couleur  écarlate,  rubannés  de 
rubans  d'or  de  Damas,  fourrés  d'hermine  et 
brodés  de  pierreries-.  11  porte  le  diadème,  et 
les  vieux  courtisans  et  les  anciens  conseillers 
de  Charles  V  se  réjouissent  de  voir  ((  ponti- 
fical en  son  costume  et  en  son  maintien  »,  le 
jeune  Hoi  dont  ils  ont  trop  souvent  à  blâmer 
le  goût  pour  les  costumes  de  fantaisie  et  les 
modes  étrangères  ^ 

La  Reine  paraît  dans  la  galerie  qui  conduit 
de  plain-picd  des  appartements  royaux  à  la 
chapelle  haute.  Sa  toilette,  suivant  l'usage 
pour  la  messe  du  sacre,  est  tout  en  soie. 
Sous  un  manteau  de  satin  vermeil  fourré  de 
cendal  tiercelin  \  elle  porte  une  robe  du 
même  tissu  ;  comme  elle  doit  être  ointe  à  la 
tête  et  à  la  poitrine,  ses  cheveux  sont  répandus 

'  Religfieux  de  Saint-Denis,  Chroni(/ue  de  Charles  VI,  l.  I.  p.  Gi3. 
■  Ibid.  et  Ai'ch.  Nat.  KK  -lo,  f"  loir». 
^  Religieux  de  Saint-Denis,  ibid. 

*  Arch,  Nat.  KK  ao,  f"  ;o!  v.  —  Le  cendal  était  une  étoffe  de  soie 
très  recherchée. 


1 5o  I  S  A  n  E  A  U     DE     R  A  V  I  È  R  E 

sur  ses  épaules  %  son  manteau  est  «.  à  lacs  par 
devant'  »,  et,  sous  sa  robe,  le  large  doublet 
et  la  chemise  de  fine  toile  de  Reims,  sont 
ouverts  par  devant  et  par  derrière  \ 

Le  cortège  se  met  en  marche  :  Isabeau  est 
suivie  du  duc  de  Touraine,  des  ducs  de  Berry 
et  de  Bourgogne,  tous  trois  habillés,  «  comme 
à  duc  appert  »,  du  manteau  de  velours  ver- 
meil, fourre  d'hermine  par  dedans  et  par 
dehors,  de  la  houppelande,  de  la  cotte  et  du 
chaperon  de  même  velours  *  ;  puis  viennent  les 
autres  princes,  les  seigneurs  et  les  dames. 
Sous  le  porche  de  la  chapelle  haute,  commen- 
cent les  cérémonies  du  sacre,  telles  qu'elles 
ont  été  réglées  d'après  Tordre  et  le  cérémo- 
nial remontant,  dit-on,  à  Charles  le  Chauve  et 
à  Hincmar  et  que  Charles  V,  en  i3G5,  a  fait 
corriger  et  mettre  par  écrit  «  de  son  comman- 
dement et  sous  ses  yeux  ^  ».  La  Reine  est  intro- 
duite dans  Téglise  par  deux  évèques  qui  se 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI.  t.  1,  p.  (ji  j. 

*  Arcb.  Nat.  KK   20.  f"  loir". 
^  Ibid.,  £"101  v». 

*  Arch.  Nat.  KK  20.  f»  100. 

•'  Th.  Godefroy,  Le  Cérémonial  français  (Paris.   lOly.  2  vol.  in-f''). 
t.  I,  p.  49-5i- 


LES  A  C  H  K     I)  E     LA     R  !■:  1  >'  E  i  5 1 

placent  ù  ses  côtés  ;  rarclicvêque  de  Rouen, 
Guillaume  de  Vienne,  en  habits  pontificaux, 
assisté  de  Gui  de  Monceau,  abbé  mîtré  de 
Saint-Denis  \  et  entouré  d'un  clergé  nombreux, 
la  reçoit  à  Feutrée  de  la  nef.  Pendant  le  chant 
du  Te  Deuni,  entonné  par  rarchevôque,  Isa- 
beau  se  dirige  vers  le  maître-autel  ;  elle  s'y 
agenouille  et  prie  quelques  instants",  tandis 
que  Guillaume  de  Vienne  prononce  cette 
oraison  :  «  Seigneur,  entends  nos  supplications, 
et  que  ce  qui  est  à  faire  par  notre  humilité 
soit  rempli  par  Teffet  de  ta  vertu  ».  La  Reine 
se  relève,  soutenue  par  les  deux  évoques,  puis 
le  front  incliné,  écoute  la  prière  du  prélat  de- 
mandant à  Dieu  de  multiplier  sur  elle  ses  dons 
et  bénédictions,  «  afin  qu'avec  Sara  et  Rebecca 
Lia  et  Rachel...  elle  jouisse  de  la  fécondité 
de  son  sein...  pour  Thonneur  du  royaume,  le 
bon  gouvernement  et  la  protection  de  la 
Sainte    Eglise    de   Dieu    »,     Ensuite    Isabeau 

'  Religieux  de  Saitil-Dcnis,  Chronù/ue....  t.  I,  p.  (il:").  — •  Guil- 
laume de  Vienne,  abbé  de  Saint-Sequane  de  Langres,  j>uis  évèqiie 
d'Aulun  en  i375,  était  devenu  archevêque  de  Rouen  en  1387.  Gallia 
Cliristiana,  t.  IV,  col.  4'7  et  700;  et  t.  IX,  col.  7:)3.  —  Gui  I(  de 
Monceau  était  abbé  de  Saint-Denis  depui.s  ijG'J.  Gallia  Cliristiana, 
t.  VII,  col.  401. 

-  La  Reine  ofTrit  à  lu  Sainte-Chapelle  deux  pièces  [de  drap  d  or 
racamas.  Arch.  Nat,  KK  20,  f"  loi  v». 


l5ii  ISA]!  EAU     DK     lî  A  V  I  E  R  E 

quitte  Tautel,  salue  le  Hoi,  et  va  prendre 
place  clans  le  chœur,  sous  un  dais  très  élevé 
garni  de  tapis  et  de  drap  d'or  ^  ;  de  là  son 
regard  peut  embrasser  toute  Fassistance. 

Jamais,  depuis  le  sacre  de  la  reine  Jeanne, 
femme  de  Charles  IV  le  Bel,  cérémonie  aussi 
fastueuse  n'a  été  célébrée  dans  la  Sainte-Cha- 
pelle^ :  l'église  est  tendue  de  draperies  d'or, 
décorée  aux  armes  de  France  et  de  Bavière, 
celles-ci  «  formées  de  losanges  d'argent  et 
d'azur  de  vingt  et  une  pièces  en  bandes'  ». 
Sur  le  maître-autel  et  sur  d'autres  autels  dres- 
sés à  cet  effet,  ont  été  déposés  les  insignes 
de  la  puissance  royale  :  l'anneau,  le  sceptre,  la 
main  de  justice  et  la  couronne,  qui  sont  d'un 
prix  inestimable  ;  la  coiffe  de  velours  vermeil, 
qui  soutient  la  couronne,  est  ornée  de  quatre- 
vingt-treize  diamants  taillés,  entremêlés  de 
saphirs,  de  rubis  et  de  perles'. 

Jamais,  depuis  Saint-Louis  aussi  brillante 
assemblée    des   plus  nobles   personnages  ne 

'  Relig-ieux  de  Suint-Denis,  C/iro/u(/i(e...,  t.  I,  ]).  (]i~>. 

-  La  reine  Jeanne,  seconde  l'enime  de  Chai'Ies  IV  Je  Bel.  avait 
été  sacrée  à  la  Sainte  Chapelle  en  i3'-!4,  «  t>  somptueux  ajjpareil  ». 
Th.  Godefroy.  Cérémonial...,  t.  1,   p.  4()(). 

'  Le  Père  Anselme,  Histoire  gcncalogiijiic...,  I.  I,  p.    wx. 

■'  J.  Quicherat,  Histoire  du  Costume  en  France,  p.   u()o. 


L  !•:     s  A  C  W  K     I)  K     L  A     W  K  I  X  E  1 53 

s'est  vue  dans  la  chapelle  du  Palais.  Les  grands 
barons  et  les  chevaliers  illustres,  les  grands 
dignitaires,  les  hauts  magistrats  et  les  plus 
notables  des  bourgeois  sont  présents.  Ils 
viennent  saluer  Taurore  d'un  règne  qu'ils  sou- 
haitent prospère  et  glorieux.  L'aspect  des 
costumes  de  gala,  dont  tous  sont  revêtus,  est 
éblouissant  :  velours  vermeil  des  surcots  et 
des  houppelandes,  fourrures  de  cendal,  ve- 
lours cramoisi,  bordure  d'hermine  des  man- 
tels  à  parer,  satins  chatoyants  verts  roses  ou 
vermeil  des  robes,  diamants  étincelants  de  la 
couronne  royale,  pierres  précieuses  et  perles 
des  chaperons  des  ducs,  troches  d'or,  Heurs 
de  genêt  à  la  devise  du  Roi,  étonnent,  char- 
ment ou  récréent  la  vue. 

Cependant  Guillaume  de  Vienne  prélude  au 
sacre.  La  Reine,  conduite  par  les  deux  évo- 
ques, s'avance  de  nouveau  vers  l'autel  ;  elle 
s'incline  en  rnême  temps  que  les  assistants 
sous  la  bénédiction  du  prélat  qui  supplie 
Celui  «  qui,  pour  le  salut  d'Israël,  fit  passer 
Esther  des  chaînes  de  la  captivité  au  lit  et 
au  trône  d'Assuérus,  de  garder  Isabelle  pu- 
dique dans  le  lien  du  mariage  et   de  lui  faire 


i54  I  s  ARE  AU     DE     RAVIE  RE 

accomplir,  en  tout  et  surtout,  les  célestes  des- 
seins ^  ».  La  Heine  s'agenouille,  et  l'arche- 
A  êque  l'oint  au  chef  et  à  la  poitrine,  disant  à 
chaque  onction  :  a  Au  nom  du  Père,  du  Fils  et 
du  Saint-Esprit,  cette  onction  te  profite  en 
honneur  et  confirmation  éternelle,  ainsi-soit- 
il  ».  Puis,  lui  passant  l'anneau  au  doigt  : 
«  Prends  l'anneau,  signe  de  la  foi  à  la  Sainte 
Trinité,  par  lequel  tu  puisses  éviter  toutes 
malices  hérétiques,  et,  par  la  vertu  qui  t'est 
donnée,  appeler  les  nations  barbares  à  la  con- 
naissance de  la  vérité  ».  Isabeau  reçoit  ensuite 
le  sceptre  et  la  main  de  Justice  ;  enfin  l'ar- 
chevêque lui  pose,  seul,  la  couronne  sur  la 
tête  en  lui  disant  :  «  Prends  la  couronne  de 
gloire  et  liesse  afin  que  tu  reluises  splendide 
et  couronnée  de  joie  à  toujours  ».  Alors  les 
ducs  entourent  la  lleine  et  soutiennent  la  cou- 
ronne tandis  que  le  prélat  récite  une  dernière 
oraison.  Le  sacre  est  terminé;  Isabeau  est 
ramenée  parles  ducs  jusqu'à  son  trône;  les  sei- 
gneurs et  les  dames,  chacun  suivant  son  rang, 
se  groupent  autour  d'elle.  Le  divin  sacrifice 

*   Cf.  Th.   Godcfroy,  Le    Cérémonial  f'rançaix,    t.  1,  p.  48-;') i. 


L  K     S  .V  C  11  !■:     D  E     I.  A     H  E  I  >;  !■:  I  5  5 

commence.  C'est  Guillaume  de  Vienne  qui  le 
célèbre,  suivant  le  rituel  particulier  au  sacre 
des  Uois.  L'Epître  est  celle  de  Saint-Paul  aux 
Epliésiens  :  «  Mes  frères...  que  les  femmes 
soient  soumises  à  leur  mari  ».  Dès  que  le 
prélat  prononce  les  premières  paroles  de 
TEvangile  de  Saint-Mathieu  :  «  En  ce  temps-là 
les  Pharisiens  s'approchèrent  de  Jésus  pour 
le  tenter...  »,  leUoi  et  la  Reine  déposent  leurs 
couronnes  qu'ils  remettent  aussitôt  que  com- 
mence le  chant  du  Credo.  Après  l'Offertoire, 
Isabeau,  conduite  à  l'autel  par  les  ducs  qui 
soutiennent  sa  couronne,  offre  le  pain  et  le 
vin  ;  à  la  Communion,  elle  est  une  dernière 
fois  ramenée  au  pied  du  tabernacle  où  elle 
communie  sous  les  deux  espèces  des  mains 
de  l'officiant.  Après  V Itc  niissa  est,  l'arche- 
vêque enlève  à  la  Reine  la  couronne  du  sacre 
et  la  remplace  par  une  autre  aussi  riche, 
mais  moins  lourde  ;  puis  le  prélat  récite 
encore  quelques  oraisons,  et  bénit  le  Roi,  la 
Reine  et  tous  les  fidèles. 

Le  service  divin  achevé,  Isabeau  fut  recon- 
duite au  Palais  où,  dans  la  grande  salle, 
allait  avoir  lieu  le  superbe  festin  offert  par  le 


1 56  1  s  A  lî  !•:  A  U     l)  E     15  A  V  1  K  11  E 

Roi.  Sur  la  table  de  marbre^,  couverte  pour 
la  circonstance  d'une  pièce  de  cliône  éj)aisse 
de  quatre  pouces,  était  servi  le  dîner  du  Roi  et 
de  la  Reine.  Isabeau,  ayant  au  clief  une  cou- 
ronne d'or  «  moult  riche  »,  «  après  s'être 
lavée  »,  prend  place  entre  le  roi  de  France 
et  le  roi  d'Arménie.  L'archevêque  de  Kouen, 
les  évêques  de  Langres  -  et  de  No)  on  \  les 
duchesses  de  Berry,  de  Touraine,  de  Bour- 
gogne, la  comtesse  de  Nevers  ;  Mademoiselle 
Bonne  de  Bar  \  Madame  de  Coucy^  Mademoi- 
selle Marie  d'Harcourt  ;  puis,  plus  bas,  Madame 
de  Sully,  femme  de  Guy  de  la  Trémoille,  sont 
les  seuls  personnages  qui  mangent  à  la  table 
royale;  pendant  qu'autour  de  deux  autres 
tables  sont  réunies  plus  de  cinq  cents  dames 
et  damoiselles. 

'  «  La  gi-amle  table  do  marbre  ([iii  eoiitiiuielleinont  est  au  Palais, 
ni  point  ne  se  bouge.  »  (l'roissart...,  t.  XII,  p.    i8). 

-  Bernard  delà  Tour,  évoque  duc  de  Langres  en  i')74.  conseiller 
de  Jean  de  Berry,  envoyé  en  i'jS;,  auprès  du  duc  de  Bretagne  jioiir 
lui  réclamer  la  mise  en  liberté  de  Clisson,  était  appelé  aux  réu- 
nions les  plus  importantes  du  Conseil  de  Charles  VI.  Gallia  Chris- 
tiana...,  t.  IV,  col.  62;). 

■^  Philippe  de  Moulins,  évècpie  d'Evreuxcn  i384,  conseiller  au  par- 
lement de  Paris,  était  devenu,  en  i388,  cvèque  deîS'oyon  et,  en  l'JSg. 
conseiller  à  la  Cour  des  Aides.   Gallia   Chrlsiiana,  t.  IX,  col.   1018. 

^  Bonne  de  Bar,  iille  de  Robert  duc  de  Bar  et  de  Marie  de  France. 

''  Isabelle  de  Lorraine,  illle  du  duc  ilcaii  I,  mariée  à  Enguer- 
rand  VII  de  Coucv. 


L  E     SXr.HK     1  »  !•:      L  A     lli:  I  N  !•;  I  ">  7 

Le  dîner  se  passe  sous  les  yeux  d'une  nom- 
breuse foule  qu'on  a  laissée  pénétrer  dans  la 
grande  salle  elle-même  ;  seulement,  la  table 
du  Roi  est  séparée  des  spectateurs  par  une 
forte  barrière  de  chêne  dont  les  entrées, 
réservées  aux  gens  de  service,  sont  gardées 
par  «  grant  foison  de  sergents  d'armes,  huis- 
siers et  massicrs  ».  Les  assistants  admirent 
le  choix  des  mets,  le  luxe  de  la  table,  et  sur- 
tout le  dressoir,  adossé  à  un  pilier,  où  brillent 
de  somptueuses  vaisselles  d'or  et  d'argent. 

Depuis  le  commencement  du  repas,  des 
ménestrels  «  ouvraient  de  leurs  métiers,  de 
ce  que  chacun  savoit  faire  »,  mais  vers  le 
milieu,  «  un  spectacle  d'entremets  »  est  donné 
au  centre  de  la  salle  :  c'est  une  représentation 
de  la  guerre  de  Troie  qui,  tout  de  suite,  cap- 
tive l'attention  générale. 

Les  curieux,  dont  le  nombre  augmente  à 
chaque  instant,  se  poussent  les  uns  les  autres 
en  tous  sens,  afin  de  voir  de  plus  près  ;  ils 
parviennent  à  déborder  la  haie  des  gens 
d'armes  ;  et,  sous  l'effort,  une  des  tables  où 
se  trouvaient  les  dames  est  renversée  ;  celles- 
ci  se  lèvent  précipitamment  en  jetant  des  cris 


i58  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

de  frayeur  ;  ce  tumulte  et  la  chaleur  exces- 
sive de  cette  salle  où  se  pressent  tant  de  gens, 
indisposent  et  bouleversent  plusieurs  des  con- 
vives du  Roi  ;  Isabeau,  elle-même,  est  près  de 
défaillir  ;  mais  une  verrière  est  brisée  ;  l'air  la 
ranime  et  Madame  de  Coucy,  qui  s'était  éva- 
nouie la  première,  reprend  ses  sens.  La  Cm  du 
dîner  est  brusquée  pour  permettre  à  la  Reine 
et  à  ses  dames  de  prendre  du  repos. 

Bien  qu'elle  ait  manqué  le  matin  d'être 
<(  moult  mesaisee  »,  Isabeau  quitte  le  Palais, 
vers  les  cinq  heures,  et,  à  travers  les  rues, 
«  au  plus  long  »,  se  rend  en  litière  découverte 
à  l'hôtel  Saint-Pol  ;  elle  est  accompagnée  des 
duchesses  et  de  ses  dames  dans  leurs  litières 
ou  sur  leurs  palefrois  ;  le  cortège  est  suivi  de 
plus  de  mille  cavaliers.  Pendant  ce  temps,  le 
Roi  se  fait  «  navicr  en  un  batel  sur  Seine  du 
Palais  à  Saint-Pol  ». 

Le  soir,  la  Reine,  imparfaitement  remise 
de  son  émotion  du  dîner  et  des  fatigues  de  sa 
longue  promenade,  ne  parut  ni  au  souper,  ni 
au  bal  que  le  Roi  donna  aux  seigneurs  et  aux 
dames.  «  Elle  demeura  en  ses  chambres  et 
]ioint  ne  se  montra  de  cette  nuit.  » 


LES     FÊTES     DE     PAUIS  iSg 

Le  mardi,  vers  la  dou/iènic  heure,  Lsahcau 
attendait,  dans  sa  «  chambre  appareillée  »,  la 
visite  des  bourgeois  de  Paris,  lorsqu'entrè- 
rent  un  ours  et  une  licorne  portant  une  litière 
richement  ouvrée,  en  môme  temps  que  paru- 
rent quarante  des  plus  notables  Parisiens  en 
bel  uniforme.  Ils  venaient  offrir  à  la  Reine, 
pour  son  joyeux  avènement,  les  présents  ren- 
fermés dans  la  litière  :  une  nef,  deux  grands 
flacons,  deux  drageoirs,  deux  salières,  six 
pots,  six  trempoirs,  le  tout  en  or  ;  puis  douze 
lampes,  deux  douzaines d'écuelles,  sixgrands 
plats  et  deux  bassins  :  ces  pièces  en  argent. 
En  échange,  ils  suppliaient  leur  souveraine 
d'avoir  pour  recommandés  la  Cité  et  les 
hommes  de  Paris. 

Après  le  départ  des  bourgeois,  arrivèrent 
les  «  povres  prisonniers  »,  théorie  lamentable 
d'hommes  et  de  femmes  que  le  pardon  accordé 
par  la  Reine  «  pour  contemplacion  de  son 
joyeux  advènement  »  avait  tirés  des  cachots 
du  Chàtelet  ;  ils  venaient  la  «  mercier  de  la 
grâce  qu'elle  leur  avoit  faite*  »,  lui  exprimer 

'  Registre  criminel  du  Chàtelet  de   Paris,    i  jSg-ilya,   publié  par 
Duplès-Agier    (Paris,    18G1-1864,    2    vol.    in-S").    t.     I,    p.    176.    — 


1 6o  I  s  A  n  K  AU     1)  I-:     15  A  \  I  E  U  K 

leur  reconnaissance  et  leur  repentir,  formules 
débitées  d'ailleurs  par  la  plupart  de  ces  gens 
sans  un  ferme  propos  '  de  changer  de  conduite. 
Cejour-là,  Isabeau  dîna  en  sa  chambre  ;  elle 
se  ménageait  pour  les  grands  tournois  de 
l'après-midi.  Elle  fut  conduite,  vers  trois 
heures,  au  champ  de  Sainte-Catherine  ■,  en  un 
char  couvert,  très  richement  décoré  ;  les  du- 
chesses et  les  dames  en  grand  arrov,  compo- 
saient sa  suite.    De  1  échafaud,   préparé  tout 


Chiirles  VI.  en    riionncur  de  lEnlrro    do  la    Roiiu'    à    Paris,   avail 
aussi    accordé  dos  Iclli-cs  de  rôniissioii.   Aroh.   Xal.    J.)     l'JG,    f"  0^ 

cl  ()■;. 

'  Jehan  de  Soulîz  le  Mur,  dit  Rousseau,  natif  d'Orléans,  oorroveur, 
emprisonné  au  Chàtelet  pour  avoir  volé  à  Paris,  sur  le  Pctil-Pont, 
nue  bourse  et  une  ceinture  do  soie,  et  libéré  par  la  g-ràce  de  la 
Reine,  recommença  presque  aussitôt  la  série  de  ses  méfaits,  puisque 
«  le  vendredi  ensuivant  après  sa  dite  délivrance..,,  veant  qu'il 
n'avoit  point  d'argent,  ala  en  la  place  du  Petit-Pont,  où  l'on  vent 
le  poisson  d'eaiie  doulce,  à  un  soir,  et  en  ycellui  lieu  coupa  une 
bourse  de  cuir  a  usage  de  femme  »  Registre  criminel  du  Cliàtelet. 
t.  I,  p.  79.  —  De  uième  Marguerite  la  Pinele,  chambrière,  demeu- 
rant à  Meaux,  détenue  au  Chàtelet  pour  le  vol  d'une  bourse,  et 
délivrée  par  le-  pardon  d'isabeau.  enleva  peu  après  dans  l'église 
Saint-Jean  en  Grève  un  riche  anneau  d'or  et  «  icellui  bouta  et 
cacha  en  sa  bouche  ».   Registre  criminel  du   Chàtelet,  t.   I,   p.  323- 

-  Le  Champ.  Culture  ou  Coulure  Sainte  Calhorine,  était  une 
dépendance  du  monastère  Sainte  Catherine  de  la  congrégation 
du  Val  des  Ecoliers.  H  était  situé  sur  l'emplacement  actuel  de  la 
place  Baudoyer.  «  U  y  avait  à  la  Couture  Sainte-Catherine  des 
îices  pour  champions.  »  (Guillebert  de  Metz.  Description  de  Paris 
sous  Charles  VI).  «  C'était  là  que  se  faisaient  les  joutes  et  tournois 
quand  le  Roi  était  à  Saint-Pol,  quoiqu'il  y  eut  dans  I  hôlol  une 
cour  des  joutes.  »  F.  Bournoii.  L'Hôtel  Rai/a!  de  Saint  l'ol  (Mem. 
Soc.  Ilist.de  Paris,  I.   VI,   ]).  771. 


LES     l'KTES     DE     PAUIS  l6l 

exprès  pour  clic  et  son  entourage,  elle  assista 
à  un  spectacle  magnifique,  bien  qu'une  épaisse 
poussière  cachât,  par  moments  à  la  vue,  cer- 
tains détails. 

Trente  chevaliers  «  dits  du  Soleil  d'or  »  parce 
qu'ils  portaient  sur  leurs  targes^  Temblème 
du  Roi',  joutèrent  et  combattirent  jusqu'à  la 
nuit.  Tous  étaient  du  plus  haut  rang  et  de  la 
plus  grande  bravoure.  Les  ducs,  le  connétable, 
l'amiral  et  plusieurs  seigneurs,  dont  le  duc 
d'Irlande  ^  formaient  l'élite  de  ces  jouteurs, 
et  le  Roi,  qui  s'était  mêlé  à  eux,  l'emportait 
sur  tous  par  sa  vaillance  *. 

Revenue  à  l'hôtel  Saint-Pol,  la  Reine,  avec 
les  dames  et  les  damoiselles,  fut  au  souper  qui 
avait  été  dressé  dans  la  haute  salle  construite 
pour  cette  fête  et  décorée  d'admirables  tapis- 


*  La  targe  était  uii  bouclier  de  forme  ovale,  très  bonibé  et  muni 
d'une  boucle  au  milieu. 

-  L'emblème  de  Charles  VI  était  un  soleil  d'or. 

^  Robert  de  Veres,  comte  d'Oxford,  favori  du  roi  d'Angleterre 
Richard  II,  qui  l'avait  créé  marquis  de  Dublin  et  duc  d'Irlande, 
«  pour  ces  jours,  dit  Froissart,  se  tenoit  en  France  de  lez  le  Roi, 
car  il  y  avoit  été  mandé  »  (Chroniques...,  liv.  IV,  ch.  i). 

*  «  Et  jousta  le  Roy,  lequel  fit  bien  son  devoir.  Mais  plusieurs 
gens  de  bien  furent  très  mal  oontens  de  ce  qu'on  le  fist  jouster,  car 
en  telles  choses  peut  avoir  de  dangers  beaucoup  et  disoient  que 
c'estoit  très  mal  fait.  Et  l'excusation  estoit  qu'il  l'avoit  voulu  faire.  » 
Juvenal  des  Ursins,  Histoire  de  Charles   VI,  p.  75. 


i62  ISABE\L'     DE     BAVIERE 

séries;  là,  elle  eut  la  joie  tlcntendre  les  dames 
décerner  à  Charles  Tun  des  prix  des  joutes  de 
la  journée.  Gomme  les  soirs  précédents,  après 
le  festin,  le  signal  des  danses  fut  donné  et  le 
bal  dura  toute  la  nuit. 

Le  lendemain,  Isabeau  se  rendit,  dans  le 
même  apparat,  au  champ  Sainte -Catherine, 
pour  y  présider  les  petits  tournois  des  cheva- 
liers. Du  haut  des  hourds*,  qui  pour  elles 
avaient  été  ordonnés  et  appareillés,  la  Reine 
et  ses  dames  purent  admirer  à  leur  aise  les 
«  apertises  fortes  et  roides  »  des  combattants, 
car,  sur  Tordre  du  Roi,  deux  cents  porteurs 
d'eau  «  avoient  arrosé  la  place  et  grandement 
amoindri  la  poudrière-  ».  Ces  joutes  furent 
comme  celles  des  seigneurs,  suivies  du  sou- 
per des  récompenses. 

Le  jeudi,  chevaliers  et  écuyers  mêlés  lut- 
tèrent en  présence  d'Isabeau  et  nous  renuir- 
quons  qu'un  prix  fut  attribué  à  un  de  ses 
écuyers  dont  le  nom  «  Kouk  r  décèle  une 
oriiïine  étrangère. 


'  Houi'd,   coiisti'uclioii  de  clini'pciitc,  pvoj)i'c  à  servir  d  écliafaud 
de  théâtre  et  d'estrade  pour  tournois. 
^  Froissart,  Chroniques...,  liv.  lY,  ch.  i. 


L  K  S    1'  !•:  T  !•:  S    1)  i:    i'  a  a  i  s  1 63 

Les  fêtes  pour  «  la  venue  de  la  Royne  » 
durèrent  encore  la  journée  du  vendredi'.  Enfin, 
le  samedi,  les  seigneurs  et  les  dames  des  pro- 
vinces ou  des  pays  étrangers  vinrent  prendre 
congé.  Ils  partirent  comblés  de  dons  ma- 
gnifiques, car  le  Roi  avait  acheté  pour  des 
milliers  de  francs  de  bijoux  d'or  et  d'argent 
qui  furent  «  au  département  de  la  venue  de 
la  Royne  »  distribués  aux  invités". 

En  même  temps  que  les  magistrats  du  Par- 
lement consignaient,  dans  leurs  registres, 
que  rentrée  de  la  Reine  avait  été  célébrée 
avec  une  telle  pompe  que  «  pieca,  comme 
disaient  les  anciens,  ne  fust  veue  ne  fecte  plus 

V 

'  Charles  VI,  dil  Froissarl,  «  donna  à  dîner  à  toutes  les  dames 
et  danioiselles  ».  A  la  fin  du  repas  «  qui  avoit  été  grand,  bel  et  bien 
étoffé  »  entrèrent  dans  la  salle  plusieurs  chevaliers  «  qui  joutèrent 
par  l'esjjat^e  de  deux  heures  devant  le  roi  et  les  dames  ».  [Chro- 
niques...,\\\.\\ ,  ch.  i).  Froissart  nomme  les  dames  qui  assistaient 
au  festin  :  les  duchesses  de  Bourgogne,  de  Berry,  de  Touraine,  etc, 
Il  ne  parle  pas  de  la  Reine,  qui,  sans  doute,  se  reposait  de  lu  fatigue 
des  journées  précédentes. 

-  Recette  extraordinaire  de  Jean  ChanLeprime,  receveur  des  aides 
pour  la  guerre  «  pour  certains  joyaulz  d'or  et  d'argent  pour  donner 
a  plusieurs  chevaliers  et  dames  au  départcmenL  de  la  venue  de  la 
Royne...,  2.fio  liv.  i5  sous  f)  deniers  parisis.  Arch.  Nat.  KK  20, 
l'u  8  v —  «  pour  certaines  vaisselles...  pour  donner  ù  certains  che- 
valiers Allenians  et  autres...  4J2  liv.  12  s.  par.  »  ibid,  f"  9  r» 
«  joyaulz  donnés  par  le  Roy...  à  la  Royne  Blanche  et  autres 
dames  et  chevaliers,  etc...  1294  liv.  18  s.  par.  »  ibid  f»  9  v".  — 
«  Joyaulz  d'or  et  d'argent,  draps  d'or  et  de  soie,  pour  chevaliers, 
dames,  escuiers  et  damoiselles,  etc...  2.^)72  liv.  7  s.  par.  .\rch. 
Nat.  KK,  l"  12  r». 


i64  IS.VBEAU     DE     BAVIERE 

grant  feste  en  ce  royaume',  »  les  chevaliers 
étrangers  s'en  retournant  chez  eux,  «  faisaient 
grand  nouvelles  en  tous  pays  »  de  ces  solen- 
nités et  de  Taccueil  qu'ils  avaient  reçu,  au 
point  qu'en  entendant  quelques-uns  de  leurs 
récits,  le  roi  d'Angleterre,  Richard  II,  enra- 
geait de  jalousie  et  ne  pensait  plus  qu'à 
célébrer  dans  Londres,  une  grande  cérémonie 
qui  fût  aussi  brillante  que  l'entrée  de  la  reine 
Isabeau. 

Pendant  ces  joyeuses  journées,  Paris-  reçut 
certainement  un  nombre  considérable  de  visi- 
teurs. En  1407,  Guillebert  de  Metz  avancera 
qu'ils  étaient  cent  vingt  mille  (?)  a  venus 
de  lointains  pays  et  que  la  Heine  paya^  » 
Ce  dernier  détail,  qu'on  ne  saurait  prendre 
à  la  lettre,  est  sans  doute  une  allusion  aux 
cadeaux  que  les  provinciaux  et  les  étrangers 
reçurent  de  Charles  VI  et  d'isabeau  et  qui 
avaient  coûté  tant  d'argent'. 

'  Ai'ch.  ÎS'al.  Regislres  du  Parleiiionl,  X';'   1474,  f"  3-2G. 
"A  la    fin    (lu    XIV"    siùdc,    la    popiilalidii   [)ai'isiciuic   s'élevait   à 
3oo  000  âmes  environ.  L.  DalliCol,  Jean.  Jouvcncl ,  j).  82. 

^  Guillebert  de  Metz,  Description   de    la  Ville  de   Paris  (dans   L:i 
lloux  de  Lincy,  Paris  et  ses  historiens,  p.  i35  et  i3G.) 

^  Un  tel  concours  de  peuple  dans    la  capitale  du  Royaume  était 
inouï;  et  pour  retrouver  un   exemple  d'une  aussi  grande  aflluencc, 


LES    F  ETE  S     DE     PARIS  i65 

L'entrée  dans  Paris,  le  sacre,  les  fêtes  qui 
suivirent  donnent  Timpression  d'un  superbe 
triomphe.  Pendant  six  jours,  en  effet,  la  Reine 
se  vit  entourée  d'honneurs  extraordinaires  ; 
les  hommages  des  Grands,  les  respectueux 
compliments  des  bourgeois,  les  acclamations 
du  peuple  lui  furent  prodigués  ;  toutes  ses 
espérances  d'élévation,  de  fortune  et  de  gloire 
se  trouvèrent  réalisées.  Mais,  pour  nous,  qui 
croyons  avoir  pénétré  quelques-uns  des  sen- 
timents intimes  d'Isabeau  de  Bavière,  il  est 
certain   qu'un  nuage  obscurcit,    à  ses   yeux, 

il  fallait  se  reporter  au  récit  des  Annalistes  sur  le  Jubilé  de  Rome, 
en  l'an  i3oo.  Toute  la  semaine  Paris  chôma,  les  hôteliers  refusaient 
les  nouveaux  arrivants  ;  chaque  jour,  depuis  l'heure  du  réveil  jus- 
qu'au couvre-feu,  la  rue  Saint-Denis,  la  grand  rue  Saint-Antoine, 
les  abords  des  hôtels  des  Princes  étaient  remplis  d'une  foule 
bigarrée,  houleuse,  qui  s'émerveillait  aux  spectacles,  tandis  qu'à 
la  faveur  de  la  presse  et  du  désordre,  j^Ius  d'un  malfaiteur  exécu- 
tait son  mauvais  coup.  Le  registre  criminel  du  Ghâtelet  fournit  à 
cet  égard  quelques  renseignements  intéressants  :  Etienne  Blondel 
et  son  compère  Jehannin  Durant,  s'étant  fait  faire  «  chascun  une 
tonsure,  afin  d'eschevcr  la  hastive  justice  temporelle  »  se  rendi- 
rent d'Orléans  à  Paris  «  un  peu  avant  la  venue  de  la  royne  »  et 
«  durant  la  fête  de  la  dite  royne  »  volèrent  vingt  écuelles  d'étain 
qu'ils  vendirent  aux  potiers;  d'accord  avec  un  autre  vaurien, 
nommé  Raoullet  de  Laon,  Etienne  Blondel  déroba  aussi  en  la  rue 
Neuve  Saint-Merri  «  une  houppelande  de  pers  scngle  •»  [Ref;!stre 
criminel  du  Chdielet,  publié  par  Duplès  Agier,  t.  L  p.  ;)-^-<.)<') 
Colin  de  la  Salle,  épinglier,  homme  de  mauvaise  vie  et  réputation, 
ayant  rencontré  le  24  août,  son  créancier  Pierre  Vymaches,  qui 
était  allé  voir  les  joutes  au  Temple,  en  la  grant  rue  Saint-Antoine, 
le  féry  en  la  teste,  d'un  baston  qu'il  tcnoit  en  sa  main,  telement 
que  environ  m  jours  après,  le  blessé  ala  de  vie  à  Irespassemcnt 
(Ibid.  p.   i7Get  180). 


i66  ISABEAU     DE     BAVIERE 

ces  splendeurs  :  aucun  des  Wittelsbach  n'as- 
sistait à  la  consécration  de  sa  puissance. 

Les  chroniques  ne  contiennent  ni  un  juge- 
ment, ni  une  réflexion  sur  l'attitude  de  la 
Reine  pendant  ces  réceptions  et  ces  réjouis- 
sances. Aucun  mot  dit  par  Isabeau,  ou  pro- 
noncé en  son  nom,  ne  nous  est  rapporté  ;  ce 
qui  étonne  surtout,  c'est  que  la  Heine  ne 
répondit  pas  et  ne  fit  rien  répondre  aux  nota- 
bles bourgeois  qui  s'étaient  présentés  à  elle, 
porteurs  de  dons  magnifiques,  sollicitant,  en 
retour,  sa  protection  pour  la  bonne  ville  de 
Paris.  Les  annalistes,  en  pareille  circonstance, 
ne  manquent  jamais  de  citer  les  grands  mercis 
et  les  belles  promesses  avec  lesquels  les  Rois 
et  les  Reines  ont  accueilli  de  telles  députa- 
tions  ;  on  ne  peut  admettre  qu'ils  aient  oublié 
ou  omis  de  relater  ce  qu'aurait  dit  Isabeau  ; 
leur  silence  nous  induit  à  penser  que  la  jeune 
Reine  ne  trahit  aucune  émotion  et  parut  rece- 
voir honneurs,  hommages  et  suppliques  comme 
choses  qui  lui  étaient  dues,  sans  se  croire 
obligée  à  aucune  exjircssion  de  reconnais- 
sance. 


CHAPITRE   IV 

LES   DERNIÈRES    HEUREUSES  ANNÉES 
DE   LA   REINE 

Dès  le  samedi,  28  août,  c'est-à-dire  aussitôt 
les  fêtes  et  les  visites  d'adieu  terminées,  Isa- 
beau  avait  quitté  l'hôtel  Saint-Pol  et  s'était 
rendue  au  château  de  Vincennes  où,  vers  le 
29  septembre,  le  Roi  prit  congé  d'elle.  Il  par- 
tait pour  un  très  long  voyage  dans  l'Est,  le 
Centre  et  le  Midi  de  la  France  ;  il  allait  visiter 
diverses  provinces,  conférer  à  Avignon,  avec 
le  Pape,  sur  la  question  du  schisme  ;  et,  en 
chemin,  il  devait  réformer  les  abus  :  tel  était, 
du  moins,  le  programme  jd reposé  par  les 
ministres  pour  cette  grande  tournée  royale. 
Charles  VI  emmenait  son  frère,  le  duc  de  Tou- 
raine,  et  une  nombreuse  suite  de  seigneurs. 


l68  ISABEAU     DE     BAVIERE 

Après  qu'il  se  fût  séparé  de  «  son  épouse  bien- 
aimée,  »  il  gagna  Saint-Denis  pour  y  prier 
longuement  le  grand  patron  de  la  France,  et 
il  offrit  à  TAbbaye,  comme  le  plus  beau  des 
présents,  les  habits  royaux  qu'il  avait  portés 
«  à  la  venue  de  la  Royne'.  » 

Isabeau  restait  à  Vincennes  avec  sa  petite 
fdle  Jeanne  et  sa  belle-sœur,  Valentine  de 
Milan.  Il  semblerait  que  celle-ci,  intelligente, 
bonne  et  charmante,  dut  être,  pour  la  Reine, 
une  compagne  chérie  ;  les  chroniqueurs  sont 
cependant  muets  sur  l'intimité  de  ces  deux 
jeunes  femmes  ;  ils  nous  disent  seulement 
qu'elles  vivent  alors  ensemble,  ou  que  leurs 
rapports  sont  très  fréquents  \ 

A  Fautomne,  Fapproche  de  ses  couches 
ramena  Isabeau  à  Paris;  elle  y  reçut  les 
lettres,  datées  du  24  octobre,  par  lesquelles 
Charles  VI  lui  mandait,  de  Uomans  en  Dau- 
plîiné,  des  nouvelles  de  sa  santé  et  de  son 
voyage^;  puis,  un  second  message  du  Roi, 
daté  d'Avignon,  et  expédié  le  3  novembre.  Le 

'  Religieux  do  Saint-Denis,  Clironiquc  de  Cliarh's  VI.  t.  I.  p.  ()i9. 
*  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  .'îi. 
^  Arch.  Nat.  KK.  3o,  i"  «7  v».  —  Charles  VI  avait  déjà  envoyé  à 
la  Reine  un  message  daté  de  Ncvcrs.  Ihid. 


LES  DERNIÈRES  HEUREUSES  ANNEES   169 

courrier  qui  en  était  chargé,  Thomas  Gué- 
rart,  arriva  à  Paris  juste  à  temps  pour  con- 
naître l'accouchement  de  la  Reine  et  rap- 
porter la  nouvelle  au  Roi  \  Le  9  novembre, 
au  palais  du  Louvre-,  à  deux  heures  après 
minuit,  Isabeau  avait  mis  au  monde  une  fdle 
qui  reçut  au  baptême  le  même  nom  que  sa 
mère  ^ 

Le  Roi  espérait  que  sa  femme  lui  donnerait 
un  fds  ;  mais  lorsqu'il  apprit  la  naissance  de 
sa  seconde  fille,  eut-il  le  loisir  de  méditer 
sur  cette  nouvelle  déception?  Alors  les 
doléances  du  Languedoc,  les  questions  d'Italie 
occupaient  ses  journées;  puis,  le  soir  venu, 
c'étaient  de  longs  et  splendides  soupers  ;  avec 
la  nuit  commençaient  les  danses  et  les  joyeux 
divertissements*.  Le  roi  de  France,  jeune  et 

'  Arch.  Nat.  KK  3o.  f^  G~  \">. 

-  Le  Louvre  avait  été  restauré  et  agrandi  par  Chai'lcs  V  ;  res- 
pectant la  Grosse-Tour,  construite  en  1204  par  Piiilijjpe-Auguste  et 
qui  servait  à  la  lois  de  prison  et  de  trésor,  il  avait  élevé  les  ailes 
du  Nord  et  de  l'Est,  fermé  le  quai  du  côté  du  chemin  de  faalage,  et 
meublé  richement  les  chambres  du  palais.  Dans  une  des  tours,  il 
avait  installé  sa  célèbre  Librairie  (Legrand,  Paris  en  i38o,  p.  5o, 
note  4-) 

^  Le  Père  Anselme,  Histoire  généalogique...,  t.  1,  p.  114.  —  Vallet 
de  Viriville,  IS'oie  sur  létal  cifil  des  princes  et  princesses  nés  de 
Charles  VI  et  d'Isabeau  de  Bavière,  (Bibl.  Ec.  des  Charles,  t.  IV, 
1857-1858,  p.  477). 

*  Sur  le  voyage  de   Charles   VI   en  Languedoc,   voy.  Froissart, 


I  s  .V  B  E  A  U     DE    B  V  \'  I  E  II  E 


passionné,  se  plaisait  et  s'attardait  aux  «  grands 
grâces  des  fricques  dames  et  damoiselles  de 
Montpellier^  »,  et,  tous  les  jours,  il  «  carolait 
avec  ces  gentes  personnes,  »  prodiguant  son 
or  et  ses  forces,  comme  il  avait  déjà  fait,  «  en 
la  demeure  du  Pape  »,  avec  les  dames  et 
damoiselles  d'Avignon.  Cependant  il  n'ou- 
bliait pas  sa  femme  complètement  ;  nous 
avons  vu  qu  il  lui  écrivit  de  Romans  et 
d'Avignon.  De  Toulouse,  où  des  fêtes  étour- 
dissantes lui  furent  offertes ,  il  envoya  à 
Isabeau,  de  façon  à  ce  qu'il  lui  parvînt  pour 
le  i^^  janvier  i3r)o,  le  joyau  qui  convenait  le 
mieux  à  une  jeune  reine  dévote  et  coquette  : 
c'était  un  bijou  d'or  fermant  à  charnières,  et 
dont  l'un  des  tableaux  représentait  le  sépulcre 
de  Notre-Seigncur,  et  l'autre,  l'image  de 
Notre-Dame,  «  tenant  un  Enfant-Jésus  tout 
d'or  »,  émaillée  de  blanc,  garnie  de  balais, 
d'émeraudes  et  de  perles  ;  tandis  que  sur  les 
faces  extérieures,  d'un  côté  était  l'image  de  la 


Chronii/iwa...,  liv.  IV,  eh.  iv,  vii,  vin,  t.  XII,  p.  37-:")  î ,  7'i-9'i.  — Reli- 
gieux de  Saint-Denis,  t.  I,  p.  (JI7-635.  —  Doni  Devio  et  Doni  Vais- 
setc,  Ilisioirc   Générale  du  Larii^iicdoc,  (nouv.    éd.   Toulouse,   187',- 
1895,  i5  vol.  in-/i"),  I.  IX,  p.  9')S-(),')'J. 
Froissai-l...,  l.  Xll,  p.  .'>2. 


LES     DEUNIKRES     HEUREUSES     ANNEES        171 

Vierge  ((  émaillée  en  rouge  cler,  »  et  de 
Taiitre,  un  miroir.  Ce  cadeau  plut  beaucoup  à 
Isaheau,  car  elle  en  fit  un  fréquent  usage  : 
peu  de  mois  après,  le  joyau,  tout  terni,  char- 
nières brisées,  ayant  perdu  plusieurs  perles, 
avait  besoin  d'un  «  rappareillage  *  ». 

Sur  le  point  de  regagner  Paris,  le  Roi  pré- 
vint la  Reine  de  son  retour  par  une  lettre 
écrite  à  Lyon,  le  mardi  8  février-.  Le  lieu 
d'envoi  de  ce  message  et  l'itinéraire,  si  bien 
reconstitué,  du  voyage  de  Charles  VI  et  du  duc 
de  Touraine^  ne  permettent  pas  d'accepter, 
comme  tout  à  fait  vrai,  ce  que  Froissart 
raconte  si  joliment  de  «  l'active  »  qui  fut 
faite  entre  le  Roi  et  le  duc  pour  plus  tôt  venir 
de  «  Montpellier  à  Paris  »,  active  qui  aurait 
été  inspirée  à  Charles  par  son  grand  désir  de 
revoir  sa  femme'.   S'il   y   eut  entre  les  deux 


*  Arch.  nat.  KK.  21  f"  90  \°. 

-  Le  message  royal  fut  apporté  par  le  chcvauoheur  Le  Bourgui- 
gnon. Areh.  Kat.  KK.  3o,  f"  8t  r». 

^  Jarry,  Vie  ixjUthjuc  <Ie  Louis  d  Orlcanr.,  p.  ,')4.  —  E.  Petit, 
Séjours  de  C/iar/cs   VI. 

*  «  Le  roi  se  départit  de  Toulouse...,  vint  à  Montpellier;  et  là  se 
tint  trois  jours  pour  soi  rafrai(;hir  car  la  ville  de  Montpellier,  les 
dames  et  les  demoiselles  lui  plaisoient  grandement  bien  ;  si  avait- 
il  grand  désir  de  retourner  à  Paris  et  de  voir  la  reine.  Or  advint 
un  jour,  lui  étant  à  Montpellier  que  en  causant  à  son  frère  de  Ton- 


172  I  s  Ali  EAU     DE     BAVIÈRE 

compagnons  une  lutte  de  vitesse,  leur  course 
ne  peut  avoir  eu  pour  point  de  départ  Mont- 
pellier, mais  Ghâtillon-sur-Seine,  car,  d'après 
l'itinéraire,  le  Roi  et  le  duc  passaient  ensemble 
dans  cette  ville  le  20  février,  et  ils  étaient  à 
Paris  le  21  ^  Monsieur  de  Touraine  arriva  le 
premier,  et  la  gageure  fut  pour  lui,  cinq  mille 
francs  d'après  Froissart  ;  il  avait  profité  de  ce 
que  Charles,  cédant  à  la  fatigue,  se  reposait  à 
Troyes  huit  heures  de  nuit,  pour  descendre  la 
Seine  en  bateau  jusqu'à  Melun  !  Le  Roi  d'ail- 
leurs ne  tarda  pas  à  arriver,  à  la  grande  joie  de 
la  Reine  et  des  dames. 

((  Au  bel  hôtel  saint-Pol,  Madame  Ysabel  la 
reine  se  tenoit  »,  dit  Froissart,  en  racontant 
les  événements  de  l'année  1890 ".  Pendant 
quelques  mois  de  cet  hiver,  Isabeau,  en  effet, 
résida    à    Paris,    où    de    grandes    réceptions 

raine  il  dit  «  Beau-frère,  je  voudrais  que  moi  et  vous  fussions  ores 
à  Paris  car  j'ai  grand  désir  que  je  voie  la  reine,  et  vous  belle-seur 
de  Touraine  ».  Froissart,  Chroniques...,  liv.  IV,  ch.  ix,  t.  XM,  p.  94. 

'  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  54.  —  La  dislance 
de  Chàlillon-sur-Seine  à  Paris  est  d'environ  cinquante  lieues,  il 
paraît  impossible  qu'elle  ait  été  franchie  en  un  jour,  par  Charles  VI 
et  les  personnes  de  sa  suite,  chevauchant  à  une  allure  normale. 
Il  faut  donc  reprendre  en  partie  le  récit  de  Froissart  et  supposer 
que  de  Chàtillon  à  Paris  le  roi  et  le  duc  de  Touraine  luttèrent  de 
vitesse  «  chacun  un  seul  chevalier  en  sa  compagnie  ». 

-  Chroniques. ..,\\\.  IV,  ch.  xvii,  t.  XII,  p.  3ii. —  L'hôtel  Saint- 
Pol  comprenait  xui    immense  terrain   entre   la   rue    Saint-Antoine, 


LES     DERMÈRKS     II  E  U  U  E  U  S  E  S    ANNEES       178 

turent  données  par  les  princes  :  le  duc  de 
Touraine  convia,  «  le  roy  ettous  les  seigneurs, 
dames  et  damoiselles  à  des  joutes,  et  à  des 
fêtes  pour  célébrer  le  retour  de  son  voyage  ; 
le  duc  de  Bourbon  \  sur  le  point  d'entre- 
prendre une  chevauchée  en  Barbarie,  offrit 
un  grand  festin  d'adieux. 

En  cette  môme  année,  Isabeau  fut,  pour  la 
seconde  fois,  frappée  par  le  deuil  ;  elle  perdit 
sa  fdle  aînée.  Le  cerceuil  de  cette  enfant  fut 
déposé  dans  l'abbaye  de  Maubuisson^ 

le  quai  des  Céleslins  et  la  rue  du  Petit-Musc.  Ce  n'était  pas  un 
palais  d'un  seul  tenant,  mais  un  amas  de  maisons  successivement 
achetées  par  Cha,rles  V. 

^  Les  Génois  ayant  organisé  une  expédition  contre  les  pirates 
barbaresques  qui  infestaient  la  Méditerranée,  le  duc  Louis  de 
Bourbon  accepta  le  commandement  de  la  croisade.  Son  armée, 
composée  principalement  de  chevaliers  français  et  anglais,  débarqua 
en  Afrique,  vainquit  les  pirates  de  Tunis,  de  Bougie,  de  Tlemcen. 
les  força  à  remettre  en  liberté  les  chrétiens  cajitifs  et  entreprit 
même  le  siège  de  Tunis  ;  mais  une  brouille  s'étant  élevée  entre  les 
Français  et  les  Génois,  les  troupes  se  disloquèrent  (automne  ijgo). 
Cependant  la  cour  de  France  s'était  beaucoup  intéressée  à  la  che- 
vauchée de  Barbarie.  »  «  On  faisait  en  France  processions  pour 
eux,  afin  que  Dieu  les  voulsist  sauver,  car  on  ne  savait  qu'ils 
étaient  devenus,  ni  on  n'envoyait  nulles  nouvelles  ».  Froissart, 
Chroniques...,  t.  XII,  p.  Sog  ;  plusieurs  dames  de  l'entourage  de 
la  Reine  «  la  dame  de  Coucy,  la  dame  de  Sully...  qui  aimoient 
leurs  seigneurs  et  maris,  étaient  en  grand  ennui  pour  eux  le  terme 
que  le  voyage  dura.  »  Ibid.  —  Pour  le  récit  de  cette  expédi- 
tion, voy.  Froissart,  Chroniques...,  liv.  IV,  ch.  xiii,  xv,  xvii, 
t.  XII,  p.  i'23-j'2i.  —  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  I,  p.  649-671. 
—  Chronique  du  bon  duc  Loys  de  Bourbon,  (éd.  Chazaud,  Soc. 
Uisi.   de  France,  Paris    1873,  in-8°),  p.  21 8-257. 

*  Le  Père  Anselme,  Histoire  généalogique...,  t.   I,  p.   1 1 1 .  —  Vallet 


174  ISABEAU     DE     BAVIERE 

Faute  de  documents^,  on  ne  peut  suivre  la 
Reine  pendant  le  printemps  et  l'été  ;  le  25  mai, 
Charles  VI,  voyageant  sur  les  bords  de  TOise, 
lui  envoya  un  message^  dont  le  lieu  de  des- 
tination n'est  pas  connu  ;  mais  nous  voyons 
qu'en  mai  et  juin  Isal^eau  est  très  occupée  de 
Tentretien  de  Tune  de  ses  propriétés,  l'hôtel 
a  du  Val-la-Reine"  ».  Cette  belle  résidence, 
dont  dépendaient  des  forêts,  des  prés,  toute 
une  campagne  %  avait  été  cédée,  en  sep- 
tembre 1389,  par  le  duc  de  Berry  au  duc  de 
Touraine    qui    l'avait   donnée  à  Isabeau\  en 


de  Viriville,  Note  snr  l'Etat  des  princes...  [Dihl.  Ec.  des  Chartes. 
i857-i858),  p.  477.  —  La  mort  de  cette  enfant  dut  avoir  lieu  dans 
l'un  des  six  premiers  mois  de  l'année  puisque  les  Comptes  de  juin 
à  décembre  ne  contiennent  plus  aucune  mention  des  dépenses 
laites  pour  la  petite  j^rincesse. 

'  Arch.  nat.  KK.  jo.  f»  Sa. 

"  La  maison  de  Vaux-la-Reinc,  située  dans  la  paroisse  de  Combs, 
(canton  de  Brie-comte-Robert,  arr.  de  Melun,  dép.  de  Seine-et- 
Marne)  avait  été  fondée,  vers  lafi.ï,  par  Jeanne  de  Toulouse,  femme 
d'Alphonse  de  Poitiers  et  belle-sœur  de  saint  Louis,  sous  le  nom 
de  Vaux-la-Conitesse.  Appelée  depuis  Vaux-la-Reine.  peut-être  à 
cause  delà  reine  Jeanne  d'Evreux,  troisième  femme  de  Charles  IV 
le  Bel,  elle  avait  été  donnée,  en  i38o,  par  Charles  VI,  au  <luc  Jean 
de  Berry.  Voy.  Lebeuf,  Histoire  de  ta  l'ille  et  de  tout  le  diocèse  de 
Pa/'is  (Paris,  iSSQ-iSyJ,  7  vol.  in-S'^)  t.  V,  p.   iSi-iiS;. 

"  Ihid. 

*  Jarry.  Vie  i)olitique  de  Louis  d  Orléans,  p.  :ui  et  noie  (i,  Isa- 
beau  avait  acquis  Vaux-la-Reine,  pour  être  plus  près  de  Charles  VI 
lorsque  celui-ci  venait  chasser  à  Corbcil.  dans  la  forêt  de  Sénart 
et  qu'il  descendait  à  Villcpesclc,  dans  la  maison  de  son  valet  de 
chambre  Gilles  Nallet,  ancien   garde  do  la  librairie  de  Charles  V. 


LES     DEHNIÈRES     HEUREUSES    ANNEES        175 

échange  crime  maison  sise  à  Paris,  au  fau- 
bourg Saint-Marcel,  dite  depuis  «  Fliotel 
d'Orléans  ». 

Le  domaine  du  Val-la-Rcine  avait  besoin  de 
réparations  ;  pour  subvenir  à  cette  dépense, 
Isabeau  demanda  à  Charles  VI,  et  en  obtint, 
la  somme  de  mille  francs  d'or,  dont  elle 
donna  quitus  aux  gens  des  Comptes  le  20  juin, 
à  Paris  ^ 

Quelques  jours  après  cette  date,  la  Reine  se 
trouvait  installée,  avec  Valentine  de  Milan,  au 
château  de  Saint-Germain-en-Laye.  La  jeune 
duchesse  ne  devait  pas  tarder  à  y  pleurer  la 
mort  de  son  premier  né  qui  ne  vécut  que  deux 
mois-.  Quant  à  Isabeau,  pour  la  quatrième 
fois,  en  cinq  années  de  mariage,  elle  était 
enceinte. 

A  la  fin  de  juillet,  le  Uoi  et  le  duc  de  Tou- 
raine  vinrent  rejoindre  leurs  femmes  à  Saint- 
Germain  où  ils  demeurèrent  jusqu'à  la  dernière 
semaine  d'août.  Là,  Charles  VI  vit  un  jour, 
à  la  suite  d'un  orage  formidable,  la  Heine  bou- 

(Lcbeuf,  t.  V,  p.  120-121  et  Ilisloire  Je  la  ville  et  du  diocèse  de 
Paris,    183-184.) 

'  Bibl.   Nat.  f.  l'r.  20  ÎC);,   f"  72. 

"  Jarry,   Vie  i>olitique  de  Louis  d  Orléans^  p.  58  et  dç), 


176  ISABEÂU     DE     BAVIÈRE 

leversée,  puis  terrifiée  au  point  de  donner 
des  inquiétudes.  A  Fheure  où  la  messe  était 
célébrée,  le  ciel  soudain  s'osbcurcit,  le  ton- 
nerre gronda,  et  les  éclairs  déchirèrent  les 
ténèbres  qui  enveloppaient  le  château,  pen- 
dant qu'un  vent  furieux  déracinait  les  plus 
vieux  arbres  de  la  forêt,  arrachait  de  leurs 
gonds  les  portes  des  chambres  et  brisait  les 
vitres  de  la  chapelle.  L'officiant,  baissant  la 
voix,  se  hâtait  de  terminer  le  sacrifice,  et 
tous  les  assistants  se  prosternaient  la  face 
contre  terre  ^ .  Isabeau  fut  très  profondé- 
ment ébranlée;  son  moral  surtout  avait  été 
impressionné  par  Tépouvantable  phénomène 
qu'elle  regardait  comme  la  manifestation  de 
la  colère  céleste  contre  la  Maison  de  France, 
et  il  lui  semblait  qu'elle  avait  échappé,  par 
miracle,  au  plus  grand  des  dangers.  Un  pèle- 
rinage pourra  seul  rendre  un  peu  de  calme 
à  son  esprit  ;  aussi  voit-on  ses  serviteurs 
s'empresser  aux  préparatifs  d'un  départ.  Ils 
achètent  des  coffrets  pour  y  enfermer  les 
robes,   et  «  du  gros  drap  pers  de  Louvicrs, 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chruni(juc...,  l.  I,  |).  OSj-GS;. 


LES     DERNIÈRKS     HEUREUSES     ANNEES       177 

à  faire  sacs  pour  mettre  dedans  les  livres 
pieux  et  les  roumans  »  dont  Isabeau  faisait  sa 
lecture  et  sa  distraction  et  portait  en  ses 
voyages  '. 

La  Reine  quitte  Saint-Germain  dans  les 
derniers  jours  d'août,  suivie  de  toute  sa 
Maison  dont  le  fonctionnement  régulier  n'était 
nullement  dérangé  par  les  déplacements.  Le 
26,  passant  par  Paris,  elle  couche  au  Palais 
où  se  trouve  le  Roi';  le  i*^""  septembre,  elle 
est  à  Pontoise^;  elle  y  reçoit  une  lettre, 
datée  de  Gliauny'%  du  duc  de  Touraine  qui 
chasse  avec  Charles  VI  aux  environs  deCom- 
piègne".  Elle  gagne  ensuite  Maubuisson  ®,  où 
elle  demeure  quelques  jours,  le  duc  de  Tou- 
raine vient  Ty  rejoindre,  puis  en  sa  compagnie, 
elle  retourne  à  Pontoise  ;  c'est  là  que  lui  sont 
remises,  le  1 1  septembre,  des  lettres  envoyées 


*  Arch.  Nat.  KK.  21,  f»  28  v. 
-  Ibid. 

'  Arch.  Nat.  KK.  3o,  f»  97  r». 

'  Chauny,  ch-1.  de  canton,  arr.  de  Laon,  dop.  de  l'Aisne. 

•  Ibid. 

'■  «  Jehan  d'Arizolles,  chevalier,  envoyé  de  Compiègnc  porter' 
lettres  devers  la  royne  à  Maubuisson...,  mardi.  G  septembre,  le 
roy  à  Compiègne  ».  Arch.  Nat.  KK.  jo,  f»  97  r".  —  Lettres  du  roi 
au  duc  de  Touraine  à  Maubuisson,  ibid. 


178  ISAnEAU     DE     BAVIÈRE 

de  Compiègne  par  le  Hoi^;  après  Maubuis- 
son,  elle  visite  Saint-Sanctin  et  Chartres 
(octobre)  "  tandis  que  Charles  VI  se  rend  à 
Beauvais,  d'où  il  lui  mande  de  ses  nouvelles ^ 
Elle  passe  les  fêtes  delà  Toussaint  à  TAbbaye 
de  Villiers-lez-la-Ferté-Alais  '. 

Le  il\  janvier  i3()i,  au  château  de  Melun, 
entre  six  et  neuf  heures  du  matin,  la  Reine 
accoucha  de  sa  troisième  lille,  qui,  en  sou- 
venir de  la  petite  morte,  fut  nommée  Jeanne^ 
Décidément,  le  ciel  semblait  sourd  aux  fer- 
ventes prières  qui,  de  toutes  parts,  s'élevaient 
pour  demander  un  Dauphin. 


'  Le  20  septembre,  des  ordres  sont  donnés  pour  élargir  les  vête- 
ments de  la  Reine.  Bibl.  Nat.  f.  fr.  5. 086,  n"   110. 

-  Achat  de  deux  draps  d'or  racamas,  le  ij  octobre.  «  pour  la  royne 
en  son  pèlerinage  de  Saint-Sentin-lez-Chartres  pour  offrir  par  la 
dicte  dame  a  la  dicte  église  de  Saint-Sentin...,  XXXII,  liv.  par.  — 
Arch.  Nat.  KK.  21,  {'>']\y°.  —  Achat  d'un  coffre  pour  mettre  et  porter 
les  robes  de  la  royne  <iu  voyage  par  elle  fait  nouvellement  a  Saint- 
Scntin  »   ibid.,  f"  76  V. 

'  Arch.  Nat.  KK  3o,  f»  98  r". 

'  La  FertéAlais,  ch.-l.  de  canton,  arr.  d'Etampcs.  dép.  de  Seîne- 
ct-Oise.  —  La  Reine  était  installée  à  l'abbaye  de  Villiers,  le  19  oc- 
tobre, date  où  elle  y  recevait  un  message  de  Charles  VI  envoyé  de 
l>eauvais.  Arch.  Nat.  KK  3o,  f"  98  r».  —  Le  29  octobre,  achat  de 
drap  pour  mettre  sur  les  bureaux  du  Roi  et  de  la  Reine  ;  Charles  VI 
étant  ù  Beauvais.  la  reine  à  Villiers.  Arch.  Nat.  KK.  21,  f"  20  v». 
—  Achat  pour  la  reine  de  deux  draps  d"or  de  racainas  poTir  offrir 
à  l'abbaye  de  Villiers,  le  jour   de  la  Toussaint,  ibid.,  f"  7.(  v°. 

'^  Le  Père  Anselme,  Histoire  î^cncalogique  de  la  jiiaison  de  France, 
l.   I,  p.  Il  J. 


LKs    DKRN  1 1;  i{  i;s    m:  l;  m:  L  sKs    annkks      179 


Les  documents  ne  permettent  pas  de  con- 
naître, par  le  menu,  les  faits  et  gestes  de  la 
Reine  pendant  les  dix-huit  mois  qui  vont 
suivre .  Ses  déplacements  périodiques  et 
quelques  fêtes  auxquelles  elle  assista  sont  les 
seuls  détails  que  nous  ayons  sur  sa  vie  pen- 
dant ce  temps. 

Ainsi,  le  10  avril  1391,  des  réjouissances 
sont  données  à  Saint-Pol,  «  en  présence  du 
Roi  et  de  la  Reine  »,  à  l'occasion  des  noces  de 
Marie  d'Harcourt,  jeune  femme  de  grande 
noblesse  dont  le  nom  a  été  cité  au  premier 
rang  des  demoiselles  d'honneur  de  la  Reine  ^ 

En  septembre,  Isabeau  accomplit  son  pèle- 
rinage, pour  ainsi  dire  annuel,  à  Chartres  et 
à   Saint-Sanctin".  Coïncidence  curieuse  :   au 

'Marie  d'Harcourt  épousait  en  secondes  noces  Golart  d'Estoute- 
ville,  seigneur  de  Torcy,  chevalier  banneret,  chambellan  du  Roi, 
sénéchal  de  Toulouse  et  d'Agcn.  (le  Père  Anselme,  Histoire  i^énéa- 
logique,  t.  V,  p.  i3i  et  t.  VIII,  p.  97.)  —  Charles  VI  voulut  qu'i7 
y  eut  un  grand  tournois  —  il  y  jouta  lui-même,  comme  le  prouve 
un  mandement  de  mai  1391  par  lequel  il  accorde  une  gratification 
de  100  francs  «  aux  chovaucheurs,  armeuriers.  peintres  et  varlet 
de  son  grand  cheval,  qui  le  servirent  aux  joustes  derrenièrement 
faictes  à  Paris  ».  Cataloij^uc  des  Archii'es  du  baron  de  Joursuiivaulf-, 
t.  I,  n°  6.Ï3. 

-  Arch.  Nat.  KK  22,  f  7)  r".  La  Reine  offrit  à  l'église  de  Saint- 
Sanctin,  quatre  pièces  de  drap  d'or  racanias. 


i8o  ISABEAU     DE     BAVIERE 

moment  où  ses  vœux  la  ramènent  aux  pieds 
de  Notre-Dame,  elle  doit  donner  à  ses  servi- 
teurs, comme  elle  l'a  fait  Tannée  précédente, 
à  la  même  époque,  des  ordres  pour  qu'ils 
transforment  sa  garde-robe  %  car  sa  cinquième 
grossesse  est  devenue  apparente. 

Elle  passe  la  fin  de  cette  année  loin  du 
Roi  qui,  en  novembre  et  décembre,  voyage 
de  son  côté  pour  affaires  politiques  ou  pour 
son  plaisir-;  le  premier  janvier  1392,  il  est 
encore  à  Tours,  retenu  par  le  règlement  des 
affaires  de  Bretagne^  ;  c'est  de  cette  ville 
qu'il  envoie  à  Isabeau  son  cadeau  d'étrennes  \ 

A  ce  propros,  rappelons  que  le  premier 
jour  de  janvier  de  chaque  année,  les  Princes 
échangeaient  entre  eux  de  riches  présents  '%  et 
que  le  Roi  et  la  Reine  gratifiaient  de  cadeaux 


'  Bibl.  Nat.  n.  acq.  fr.  5  086,  n"  m. 

"  E.  Vêtit,  Séjours  de  Charles  VI,  p.    5i  et  Sa. 

^  Ibid.,  p.  52. 

*  Bibl.  Nat.   f.  fr.  25  706,  f»  326. 

•'  A  Rome,  le  i'"'  janvier  était  le  point  de  départ  de  l'année  civile, 
et  il  était  d'usage  d'échanger  ce  jour-là  des  présents  plus  ou  moins 
importants,  en  les  accompagnant  de  témoignages  d'amitié  et  de 
vœux  de  bonheur.  Au  moyen  âge,  dans  la  plupart  des  pays,  on 
fit  commencer  l'année  à  d'autres  époques  ;  en  France,  le  style  usité 
jusqu'à  l'édit  de  Paris  i564,  fut  celui  de  Pâques;  cependant  le 
1»'  janvier  demeurait  par  tradition  le  point  de  départ  de  l'année 
astronomique  et  le  jour  des  étrennes. 


LES     DERNIERES     HEUREUSES     ANNEES        lai 

les  officiers,  les  dames  et  les  serviteurs  de 
leurs  Hôtels. 

Pour  nous  renseigner  à  ce  sujet,  nous  avons 
une  intéressante  lettre  royale,  datée  précisé- 
ment de  janvier  1892  ;  elle  nous  donne  l'inven- 
taire des  étrennes  qui  viennent  d'être  distri- 
buées par  Isabeau  et  dont  la  somme  totale  ne 
s'élève  pas  à  moins  de  deux  mille  huit  cents 
francs  \ 

Cette  année,  la  Reine  offrait  à  Charles  VI 
un  collier  garni  de  rubis,  de  diamants  et  de 
perles;  à  chacune  des  petites  princesses, 
Isabelle  et  Jeanne,  elle  donnait  un  fermaillet 
d'or"  avec  un  balais  et  trois  grosses  perles  ;  le 
duc  et  la  duchesse  de  Touraine  recevaient 
chacun  une  bague  d'or  où  était  enchâssé  un 
gros  diamant.  Dix-sept  anneaux  d'or  étaient 
distribués  aux  dames  de  la  Maison  et  à  celles 
de  l'entourage.  Marguerite  de  Landes  et  Jeanne 
de  Soisy  étaient  plus  favorisées,  car  leurs 
bagues  étaient  ornées  de  saphirs.  D'autres, 
comme  Madame  de  Savoisy  et  Madame  de  Hain- 


*  LcUrcs  (le  Charles  VI,  Tours,   i<j  janvier  ilga.  Bibl.  Nat.  f.  fr. 

9. f)  70(1,  r»  ''tv.C). 

-  l'ii  fri  iiuiiUct  élait  uv.c  jiclile  Lfiiiclc  de  coinlurc. 


i8i  ISABEÂU     DE     BAVIÈRE 

ceville  recevaient  un  lianap  d'argent  doré,  etc. 
Personne  n'était  oublié,  ni  le  confesseur  d'Isa- 
beau,  ni  Femmette  la  femme  de  chambre, 
auxquels  étaient  attribués  des  gobelets  d'ar- 
gent, tandis  que  l'ouvrière  de  l'atour  et  la 
lavandière  recevaient  toutes  les  deux  une 
tasse  d'argent  \  On  remarque  que  la  Reine 
garde,  pour  elle-même,  un  anneau  d'or  à  rubis, 
un  autre  à  diamants,  un  reliquaire  d'or  à 
perles,  une  croix  d'or  à  pierreries,  deux  pate- 
nôtres etc.,  presque  tous  joyaux  de  piété". 

Le  5  février,  Charles  Yl  rentrant  de  la  Tou- 
raine^  rejoignait,  à  l'hôtel  Saint-Pol,  sa  femme 
qui,  depuis  quelques  jours  déjà,  attendait  sa 
délivrance. 

Le  lendemain,  mardi,  vers  sept  heures  du 
soir,  la  Reine  donnait  un  dauphin  à  la  France  \ 
La  nouvelle,  répandue  dans   Paris    a   entour 


'  La  Reine  donna  aussi  des  cadeaux  aux  chcvauchcurs  ciui  lui 
apportèrent  les  étrennes  du  Roi,  du  duc  de  Touraine  et  du  roi 
d'Arménie. 

-  Bibl.  IS'at.  f.   fr.    2,").7oC),  f"  32  r». 

■'  E.  Petit,  Séjours  de  Charles  VI.]).  :ri.  —  Jarry,  Vie  poli(it/iic  de 
Louis  d'Orléans,  p.  7S. 

^  Arch.  Nat.  Registres  du  Parlcniont.  \i'i',7('),  f"  riio  v"  —  le 
Père  Anselme,  Ilisloire  Généalogique..,,  t.  ],  ji.  ii'i.  —  Vallot  do 
Viriville,  Note  sur  l'état  des  princes...  (Bibl.  Kr.  dos  (jharlos,  1SJ7- 
iS.-i.S.  p.   477I. 


L  K  S     D  E  H  N  I  K  H  i:  S     1 1  K  V  W  K  U  S  l<:  s     A  N  N  h  KS        i  S 3 

Iciirc  du  couvre-feu  »,  y  cause  une  grande 
émotion  ^  ;  toutes  les  cloches,  mises  en  branle, 
sonnent  à  grande  volée.  A  cet  appel,  les  Pari- 
siens accourent  dans  les  églises  pour  rendre 
leurs  grâces  au  ciel,  tandis  que  des  cour- 
riers partent  dans  toutes  les  directions  pour 
publier  Tévénement.  Dans  les  carrefours,  des 
grands  feux  de  joie  sont  allumés,  autour  se 
groiipent  les  gens  du  voisinage  en  habits  de 
fête,  et  des  danses  s'organisent,  pendant  que 
d'autres  gens  parcourent  les  rues  à  la  lueur  des 
torches  et  aux  sons  des  instruments  ;  sur  les 
places,  des  jeunes  filles  et  des  baladins  impro- 
visent des  pantomimes.  Bientôt,  de  distance 
en  distance,  des  tables  sont  dressées,  char- 
gées de  vins  et  d'épices  ;  des  femmes  de  la  bour- 
geoisie auxquelles  viennent  se  mêler  des  dames 
d'un  plus  haut  rang,  font  aux  passants  les  hon- 
neurs de  ces  soupers  improvisés  ;  de  tous  les 
côtés,  sur  les  quais,  dans  les  grandes  rues, 
dans  les  ruelles,  retentissent  les  Noëls  et  les 
chants  d'allégresse  qu'accompagnent  et  sou- 
tiennent les  joyeux  carillons  des  cloches  ;  ccl- 

'   Rt'lig'iciix  (io  Saial-Ui'iiis,  Chi  onii/ue  <lc  Charles  VI.  1.  I.p.7j'). 


(84  ISABEAU     DE     BAVIERE 

les-ci  ne  cesseront  d'annoncer  riieureuse  nais- 
sance qu'à  une  heure  très  avancée  de  la  nuit^ 
Le  lendemain,  entre  trois  et  quatre  heures 
de  Taprès-midi,  le  nouveau-né  fut  porté  à 
l'église  Saint-Paul  pour  y  recevoir  le  bap- 
tême". L'archevêque  de  Sens^  l'attendait, 
entouré  de  dix  prélats  ;  il  lui  administra  le 
sacrement  en  présence  de  toute  la  Cour  :  le 
maréchal  de  Sancerre ''^  offrit  le  sel,  pen- 
dant que  le  maréchal  de  Boucicaut^  tenait  le 
cierge  allumé.  Les  parrains  étaient  le  duc  de 
Bourgogne  et  le  comte  de  Dammartin  ;  c'est  le 
nom  de  ce  dernier  a  Charles  »  qui  fut  donné  à 

*  Religieux  de  Saiiil-Donis,  Chronhiuc... .  t.  I,  p.  ~'\1,.  «  Et  firent 
les  gens  feus  es  quarre fours  et  toute  nuit  feste...  l'on  sonna  par 
toutes  les  églises  de  Paris  presque  toutes  ensemble  jusquez  a 
X  heures  de  nuict  ou  près.   »  Arch.  Mat.   W^   i47(>)   f-  5o  v". 

-  Religieux  de  Saint-Denis,   Clironiqne t.    1,   p.   7jj. 

^  Guillaume  de  Dormans,  seigneur  de  Lisy,  de  Monceaux,  etc..., 
fils  du  chancelier  de  France  sous  Charles  V,  —  évoque  de  Meaux  en 
1378,  général  conseiller  sur  le  fait  des  aides  en  iSgo,  avait  été 
promu  la  môme  année  archevêque  m.étropolitain  de  Sens  (Le  Père 
Anselme,  Histoire  Gcnealvgiqiie...,  t.  VI,  p.  334-  —  Gallia  C/tris- 
iiana,  t.  VIII,  col.  163;). 

*  Louis  de  Sancerre,  né  vers  i34'-î.  compagnon  de  jeux  de  Charles  V, 
frère  d'armes  de  Du  Guesclin  et  de  Glisson,  avait  été  nommé 
en   i36()  maréchal  de  France. 

*  Jean  le  Maingre,  sire  de  Boui-ic-aut,  né  en  i3(54,  placé  par 
Charles  V  auprès  du  dauphin  Charles  comme  camarade  d'en- 
fance, avait  combattu  sous  Du  Guesclin  et  sous  (]lisson.  Aussi 
aventureux  que  brave,  il  avait  fait  une  expédition  en  Prusse  avec 
les  Chevaliers  Teutoniques,  et  à  son  retour  en  France,  il  venait 
d'être  promu  maréchal,   i);)!. 


LES     DERMERES     HEUREUSES    ANNEES       i8d 

Tenfant,  suivant  la  volonté  expresse  du  Roi\ 
La  fête  et  les  actions  de  grâces  n'étaient  pas 
encore  terminées  le  jeudi,  car,  à  la  date  du 
8  février,  on  lit  aux  registres  du  Parlement  : 
«  ce  jour,  par  Tordonnance  de  Messeigneurs 
fu  célébré  une  messe  solempnelle  du  Saint- 
Esprit  en  la  salle  du  palais  pour  la  solempnité 

de  la  nativité et  les  plaidoieries  cessèrent 

à  neuf  heures  .  ■» 

Le  dimanche  24  mars,  la  Reine,  accompagnée 
de  la  duchesse  de  Touraine,  de  Mademoiselle 
Marie  dUarcourt  et  des  dames  de  sa  Maison, 
se  rendit  en  grande  pompe  à  Notre-Dame  pour 
y  célébrer  ses  relevailles.  Sur  son  passage,  la 
foule  s'empressa,  acclamant  la  mère  du  Dau- 
phin et  curieuse  de  veoir  «  l'estatet  honneur  » 
que  les  chanoines  faisaient  à  Isabeau,  à  son 
entrée  dans  la  cathédrale^  Le   Roi  n'assista 


'  Religieux  de  Saint-Donis.  Chronique  de  CItailes  VI,  t.  I,  p.  735. 
—  Arch.    Nat.  X^»   1476;  f»  5o  v". 

-  Arch.  Nat.  Xi».  i47('),  f°  51  r».  «  Pour  cause  de  la  nativité 
Monseigneur  le  Dauphin,  le  Roi  accorda  aux  prisonniers  du  Chà- 
lelot  des  grâces  et  des  remises  de  peines.  Registre  du  Chdtclet, 
t.  II,  p.  491  cl  5o4. 

^Registre  du  Châtelel.  t.  II,  p.  457-458.  —  Un  vagabond,  nommé 
Girart  de  Sanceurre  «  se  prit  et  tint  au  charriot  de  Mademoiselle 
de  Harecourt,  l'aignant  qu'il  l'eust  son  serviteur.  »  Les  maîtres 
d'hôtol  de  la  Reine  lui  <-ommandèrent  de  se  retirer  ;  et  comme  il 
refusait,  on  dut  l'ùter  de  force,  tandis  qu'il  criait  «  à  baulte  voix 


i86  ISABE.VU     DE     BAVIERE 

pas  à  la  cérémonie;  depuis  une  semaine,  il 
était  parti  pour  conférer  à  Amiens  avec  le  duc 
deLancastre  et  les  ambassadeurs  anglais^;  de 
retour  à  Paris,  un  peu  avant  T Ascension,  il 
rejoignit  à  Thôtel  Saint-Pol  la  Reine  et 
Madame  de  Touraine  qui  y  étaient  demeurées 
en  son  absence^. 

Le  i4  juin,  jour  de  la  fête  du  Saint-Sacre- 
ment, Charles  VI,  dans  ce  palais,  tint  cour 
ouverte  de  ses  barons  et  des  seigneurs  pré- 
sents à  Paris  '.  Isabeau  et  ses  dames  qui,  tou- 
jours, étaient  «  en  humeur  de  solacier  '  et  le 
jour  persévérer  en  joie  »,  assistèrent  aux 
joutes  que  donnèrent,  dans  Fenclos  Saint-Pol, 
de  jeunes  chevaliers  et  écuyers  qui  combat- 
tirent «  fort  roidement  jusques  au  soir  ».  Au 
souper,  quand  il  s'agit  de  décerner  le  prix  de 
la  lutte,  la  Heine,  d'accord  avec  sa  belle-sœur 


que  pour  Dieu  il  ne  l'cusl  pas  mené  prisonnier  ou  Chiislollel  el  (luc 
s'il  y  esloil  menez,  il  seroit  mort.  »  Traduit  devant  le  lieutenant 
du  Prévôt  il  prétendit  o  que  par  simplesse  et  non  sens,  il  s'éloit 
prins  au  chariot.  »  —  Ses  juges  lui  prouvèrent  qu'il  était  o  homme 
oyseux.  sans  estât  »,  et  qu'il  avait  commis  plusieurs  crinu^s.  Il  l'ut 
condamné  et  pendu.  Registre  du   Chatelet,  ibid. 

*  Jarry,    Vie  politique  de  /.ouis  d'Orléans,  p.  71). 

-  Froissart.  Chroniques...,  liv.   IV.  eh.  xwii,  1.  Xlll.   [).    l'i. 

■'  Ibid..  p.    ,^5. 

'  Se  divertir. 


LES     DKR?<IKIU:S     H  KU  RE  USES     ANNEES        187 

Yalentine  et  les  liérauts  «  à  es  ordonnes  » 
insista  pour  qu'il  fut  adjugé  au  comte  de 
Namur,  Guillaume  de  Flandre  \  Après  le  fes- 
tin, il  y  eut  «  danses  et  caroles  »  jusqu'à  une 
heure  après  minuit. 

Le  Roi  et  la  Reine  venaient  de  se  retirer 
dans  leurs  appartements  lorsque  leur  parvint 
une  stupéfiante  nouvelle  :  en  sortant  du  bal, 
le  connétable,  Olivier  de  Glisson,  avait  été 
traîtreusement  frappé  par  son  ennemi  Pierre 
de  Craon".  Trois  semaines  après,  Charles  W  et 
son  frère  prenaient  congé  d'isabeau  ^  ;  ils 
allaient  combattre  le  duc  de  Bretagne,  cou- 
pable d'avoir  donné  asile  à  l'assassin  \  Cette 
fois,  en  partant,  le  Roi  ne  se  contenta  pas 
d'assurer,  pour  la  durée  de  son  absence,  la 
sécurité  de  la  ville  de  Paris;  il  voulut  que  la 


'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Cliarles  VI,  t.  II,  p.  '!-<). 
■ —  Guillaume  de  Flandre,  comte  de  Namur,  seigneur  de  Bethunc, 
de  l'Ecluse,  etc.,  fils  aîné  de  Guillaume  de  Flandre,  marié  en  ij84 
à  Alarie  de  Bar,  (le  Père  Anselme,  Histoire  Généalogique,  t.  \'. 
p.  :Ji4.) 

"  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d' Orléans,  p.  <)|.  —  Religieux 
de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  U,  ji.  <.)-ii. 

^  Au  moment  du  départ,  Charles  VI  reçut  disaheau,  comme 
cadeau  d'adieu  un  chapelet  de  grosses  perles.  Froissavt,  Chro- 
niques..., liv.  IV,  ch.  XXIX,  t.  XIH,  p.  71. 

'  En  i388,  lors  du  voyage  d'Allemagne,  Charles  VI  n'avait  pas 
constitué  de  garde  à   la  Reine. 


i88  ISA  BEAU     DE     BAVIERE 

Reine  elle  Dauphin  fussent  spécialement  pro- 
tégés ;  en  même  temps  que  Jean  de  Blaisy 
était  maintenu  capitaine  de  la  ville  à  la  tète 
de  vingt  hommes  d'armes,  le  vieux  et  sage 
comte  Charles  de  Dammartin  était  chargé  «  de 
la  garde  et  seurté  des  corps  et  personnes  de 
la  royne  et  de  Monseigneur  le  Dauphin  de 
Viennois  »,  et,  à  cet  effet,  plusieurs  cavaliers 
avec  leurs  écuyers  et  vingt  hommes  d'armes 
étaient  placés  sous  son  commandement  \ 


De  1389  à  1392,  Isaheau,  sans  paraître 
prendre  aux  affaires  une  part  plus  directe 
qu'auparavant,  s'intéresse  pourtant  aux  évé- 
nements politiques,  elle  peut  d'ailleurs  les 
considérer  de  très  près  depuis  que  Charles  VI 
exerce  lui-même  le  souverain  pouvoir  ;  sa  per- 


*  «  Mons.  Charles,  comte  de  Dampmarlin,  chevalier  banneret... 
retenu  à  X  hommes  d'armes  et  I1I<^  fr.  par  mois  pour  Testât  de  sa 
personne,  Iny,  VII  chevaliers,  VIII  escuiers.  —  Mons.  Hervé  le 
Loich.  chevalier  banneret,  retenu...  avec  ledit  contedeDampmartin 
à  VI  hommes  d'armes  et  IX^"  frîins  par  mois  pour  Testât  de  sa 
personne,  luy,  VI  escuior.  —  Mons.  Robert  de  Boissay,  chevalier, 
retenu  avec  le  dit  comte  de  Dampmarlin  à  ilil  honiiiu's  d'armes 
cl  IX^'^  f[rans]  par  mois,  luy,  III  escuier.  »  Bii)I.  N'ai,  f.  fr.  i-i.fVio. 
1"   I20   V». 


LES     DKRNIKHES     HEUREUSES     ANNEES       i89 

sonne  étant  plus  en  vue,  les  chroniqueurs 
s'en  occupent  davantage  ;  ils  citent  parfois  son 
nom  à  propos  de  circonstances  autres  que  les 
bals  et  les  réceptions.  Par  exemple,  ils  notent 
que,  lors  de  son  entrée  à  Paris,  les  bourgeois 
espéraient  que^  pour  son  joyeux  avènement, 
elle  ferait  remettre  une  partie  des  impôts  qui 
pesaient  si  lourdement  sur  la  ville,  ou  qu'elle 
obtiendrait  cette  remise  de  Charles  VP  ;  comme 
il  n'en  avait  rien  été,  qu'au  contraire  la  gabelle 
avaithaussé  après  le  départ  du  Uoi  en  Langue- 
doc', la  déception  éprouvée  par  les  bourgeois 
est  soulignée.  Les  si  coûteuses  fêtes  de  Saint- 
Denis  et  de  Paris  avaient  eu  lieu  au  moment 
où  la  misère  du  peuple  menaçait  de  devenir 
extrême.  Or  pendant  ce  temps  non  seulement 
Isabeau  n'avait  pas  su  procurer  aux  malheu- 
reux le  soulagement  sur  lequel  ils  comptaient, 
mais  on  ne  la  voyait  diminuer  en  rien   son 


'  Religieux  de  Saint-Denis,   Chronique...,  t.  II,  p.  6i5. 

-  Et  môme  «  l'on  fit  annoncer  par  la  voix  du  héraut  que  la  mon- 
naie d'argent  de  douze  et  quatre  deniers  qui  avait  eu  cours  dans 
les  marchés  depuis  le  règne  du  feu  roi  était  prohibée  sous  peine 
de  mort.  Cette  mesure  tourna  réellement  au  préjudice  du  pauvre 
peuple  et  des  petites  gens  ;  pendant  quinze  jours  il  ne  se  trouva 
personne  qui  voulût...  leur  fournir  des  vivres  et  des  vêtements  en 
échange  de  cette  monnaie,  à  moins  de  la  prendre  au-dessous  de  sa 
valeur.  »  Religieux  de  Saint-Denis.  Chronique. ...  t.  I.  p.  (117. 


lOo  IS.VBEAU     DE     BAVIERE 


luxe  ;  aussi  peut-on  faire  remonter  à  cette 
année  1889  l'origine  delà  mésintelligence  qui, 
plus  tard,  apparaîtra  si  profonde  entre  la  Reine 
et  les  Parisiens.  Un  jour  pourtant,  elle  avait 
semblé  compatir  au  sort  des  humbles  :  c'était 
à  Saint-Germain-en-Laye,  au  moment  où  éclata 
le  fameux  orage  dont  nous  avons  parlé;  le 
Conseil  délibérait  sur  une  nouvelle  levée  de 
deniers  pour  les  besoins  de  FEtat.  Quand  la 
tourmente  fut  un  peu  calmée,  la  Reine,  en 
larmes  et  encore  toute  tremblante,  vint  se  jeter 
aux  pieds  de  Charles  VI,  lui  remontra  que 
l'oppression  du  peuple  avait  causé  la  colère  de 
Dieu,  et  le  supplia  de  renvoyer  le  Conseil  et 
d'ajourner  la  discussion,  demande  à  laquelle 
le  Roi  accéda*.  Mais  en  cette  circonstance, 
Isabeau  était  poussée  par  une  terreur  supers- 
titieuse et  passagère  ;  nous  n'avons  pas  trouvé 
si  son  bon  mouvement  avait  été  suivi  de  quel- 
que bienfaisant  effet  ;  mais  nous  savons  que 
ses  dépenses  au  compte  de  l'Argenterie  conti- 
nuèrent d'augmenter. 

Parmi  les  événements  politiques  de  cette 

'  Religieux  do  Saint-Denis.   CItroiilqtie.. . .  t.  1,  p.   (iSj. 


LES     DE  UNI  Km:  S     HEURE  us  ES     ANNEES        191 

époque  citons  les  deux  suivants  qui  inté- 
ressèrent Isabeau  comme  mère  et  comme 
reine. 

Le  4  décembre  1391,  à  Argentan,  Pierre, 
comte  d'Alencon  et  du  Perchée  seigneur  de 
Fougères,  vicomte  de  Beaumont,  et  Marie  sa 
femme,  donnaient  procuration  aux  seigneurs 
deBonnétable,  de  la  Ferté,  et  d'Auvilliers  pour 
traiter  le  mariage  de  leur  fils  Jean  avec  Isa- 
belle de  France,  âgée  de  deux  ans,  fdle  aînée 
du  Roi  -  ;  ainsi  se  trouveraient  cimentées  les 
bonnes  relations  du  comte  d'Alençon  avec  la 
couronne  de  France,  Toutefois  cette  union 
demeura  à  Tétat  de  projet,  et  c'était  mieux 
qu'une  couronne  comtale  qui  devait  échoir  un 
jour  à  Isabelle  de  France.  Un  autre  mariage, 
le  mariage  breton  fut  inventé  pour  sceller 
une  réconciliation.  Par  haine  contre  Olivier 
de  Glisson,  le  duc  Jean  V  de  Bretagne,  pen- 
dant longtemps,    sétait  déclaré  l'ennemi  du 


'  Pierre  II,  comte  d'Alençon,  surnommé  le  Noble,  fils  de  Charles  II 
de  Valois,  le  frère  du  roi  Philippe  VI,  avait  été  l'un  des  lieutenants 
de  Charles  V  dans  la  guerre  de  succession  de  Bretagne  et  contre 
les  Anglais.  11  avait  épousé,  en  1371,  Marie  de  Chaniaillart  vicom- 
tesse de  Beaumont  en  Maine  (le  Père  Anselme,  Histoire  Géncalo 
gif/ue...,  t.  I,  p.  271). 

■  Arch.  Nat.  J  ^27,  pièce  83. 


i92  ISABEÂU     DE     BAVIERE 

Roi  de  France,  et  il  avait  ouvert  ses  places 
fortes  aux  Anglais.  En  i388,  il  fit  hommage  à 
son  suzerain  ;  mais  malgré  cet  acte  de  soumis- 
sion, ce  ne  fut  qu'au  prix  des  plus  grands 
efforts  qu'on  le  décida,  à  la  fin  de  iSqi,  à  se 
rendre  à  Tours  pour  se  réconcilier  définitive- 
ment avec  Charles  VI*.  Après  maintes  ter- 
giversations, la  paix  parut  enfin  conclue,  et 
Isabeau  eut  la  joie  d'apprendre  que,  par  un 
traité  de  mariage,  signé  le  26  janvier,  sa 
petite  Jeanne  avait  été  promise  à  Jean  de 
Montfort,  fils  et  héritier  du  duc  Jean  de  Bre- 
tagne. 

Jeanne  recevait  du  Roi  une  dot  de  cent  cin- 
quante mille  francs  d'or,  supérieure  d'un  tiers 
aux  dots  que  Charles  V  avait  données  à  ses 
filles.  Sur  cette  somme,  cent  dix  mille  francs 
étaient  destinés  à  acheter  des  terres  qui  cons- 
titueraient les  propres  de  la  jeune  femme.  Le 
père  du  futur  assignait  à  Jeanne  un  douaire 
de  huit  mille  francs,  pour  le  cas  où  le  comte  de 
Montfort  mourrait  avant  lui,  et  de  douze  mille 
francs,  si  le  fiancé  décédait  duc  de  Bretagne'. 

1    Religieux  de    Saint-Denis,    Chronique ... ,  t.    I,   p.    '^■Ai--'i'i. 
-  Arch.  IS'at.  J  4?.'i,  pièce  7J. 


LES     DERNIERES     HEUREUSES     ANNEES        i93 

La  petite  promise,  qui  avait  à  peine  un  an, 
continua  de  demeurer  avec  sa  sœur  Isabelle 
dans  la  Maison  et  «  aux  despens  de  la  Reine 
de  France  *  ». 


POLITIQUE     EXTERIEURE 

L'Italie  fut,  à  cette  époque,  le  théâtre  d'évé- 
nements politiques  qui  fournirent  à  Isabeau 
l'occasion  de  révéler  ses  opinions  person- 
nelles, de  marquer  ses  préférences;  dès  lors, 
on  vit  poindre  ses  tendances  à  la  politique  de 
famille  qu'elle  pratiquera  plus  tard  avec  une 
ardeur  singulière. 

En  i385,  Bernabo,  grand'père  d'Isabeau, 
était  duc  incontesté  de  Milan  et  le  plus  puis- 
sant seigneur  de  l'Italie  du  Nord.  A  la  fin  de 
cette  même  année,  il  tombait  dans  une  embus- 
cade que  lui  avait  dressée  son  neveu  Jean 
Galéas,    comte  de  Vertus  "  ;    et,    haï    de  ses 


'  Arch.  Nat.  Comptes  de  l'Ai-gcnterie  de  Charles  VI,  KK  22,  pass. 

-Jean  Galéas  Visconti,  fils  de  Galéas  II,  né  en  1 347,  marié  en  i364 
à  Isabelle  de  France,  fille  du  roi  Jean  II,  seigneur  d'Asti  en  1879 
par  la  mort  de  son   père,  vicaire   impérial  en    i'582,  possédait  en 

i3 


i94  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

sujets,  qu'il  rançonnait  durement,  il  ne  trou- 
vait pour  le  défendre,  qu'un  chevalier  alle- 
mand, son  écuyer  de  corps,  qui  se  fit  tuer  en 
le  protégeant.  Peu  de  temps  après,  jeté  dans 
une  prison  de  Milan,  le  duc  y  périssait  empoi- 
sonné \ 

Bientôt  le  comte  de  Vertus  chassait  les 
enfants  de  Bernabo  et  les  dépouillait  de  leur 
héritage,  afin  de  réunir  toute  la  Lombardie 
sous  son  autorité.  Mais  il  n'était  pas  capable 
que  de  violences  et  de  coups  d'audace,  car  dès 
i386,  en  diplomate  avisé,  il  sollicitait  l'alliance 
de  Charles  VI  ;  et,  le  27  janvier  1387,  sa  fille 
Valentine  était  fiancée  au  duc  de  Touraine'. 

Isabeau,  très  jeune  alors,  ne  put  intervenir 
dans  ces  négociations  ;  mais  les  faits  posté- 
rieurs prouvent  que,  profondément  irritée  du 
meurtre  de  son  aïeul,  elle  avait  voué  à  l'as- 
sassin   une   haine   mortelle  ;    d'ailleurs,    elle 


France,  du  chef  de  sa  femme,  le  comté  de  Vertus  (arr.  de  Chàlniis, 
dép.   de   la  Marne)  dont  il  portait  le  titre. 

'  Froissart,  Chroniques...,  liv.  II,  ch.  ccxxiv.  t.  I\,  p.  (37-71.  — 
Burckard  Zeugg  de  Memmingen,  Chronicon  Augunlanum,  (dans 
Œfele,  Rerum  Doicarum  scriptores,  t.  I,  p.  anc)).  — Arth.  Desjardins, 
Négociations  de  la  France  avec  la  Toscane,  dans  la  Coll.  des  Doc. 
Inéd.  (Paris  1839-1886,  in-4")  t.  I.  p.  29. 

"  Jarry,    Vie  politif/ne  de  Louis  d'Orléans,  p.  3o. 


LES     DERNIERES     HEUREUSES     ANNEES        i95 

n'ignorait  pas  que  le  duc  Etienne  son  père  et 
son  oncle  Frédéric  méditaient  de  se  venger 
de  Jean  Galéas. 

Le  courroux  de  la  famille  de  Bavière,  et  en 
particulier  le  ressentiment  d'isabeau  étaient 
si  connus  que  Florence  songea  à  les  exploiter. 

Cette  république,  qui  redoutait  l'ambition 
du  comte  de  Vertus,  ne  voulait  pas  que  Milan 
s'alliât  avec  la  France  ;  elle  avait  donc,  dès 
i386,  envoyé  à  Charles  VI,  l'un  de  ses  plus 
fameuxambassadeurs,FelippoCorsini,  homme 
aussi  disert  que  rusé\  La  démarche  fut  vaine  ; 
le  Roi  et  ses  ministres  ne  se  rendirent  pas  aux 
bonnes  raisons  de  l'habile  avocat  et  décli- 
nèrent les  propositions  de  la  République  tos- 
cane"; mais  son  passage  à  la  cour  avait  suffi 
à  Felippo  Corsini  pour  pénétrer  les  plus 
secrètes  pensées  de  la  jeune  Reine  ;  à  son 
retour,  il  fit  part  à  son  gouvernement  de  ce 
qu'il  avait  observé  et  deviné. 

En  1389,  Florence,  effrayée  par  la  chute  de 
Vérone,  de  Vicence  et  de  Padoue  aux  mains 


*  Desjardins,   iVegocialions  de   la   France   at'ec   la    Toscane^  t.    1, 
p.   26,  27,  29. 
-  Ibid. 


i96  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

de  Jean  Galéas,  risqua,  d'accord  avec  Bologne, 
l'envoi  d'une  nouvelle  ambassade  en  France^ 
Le  23  juin,  Felippo  Alamanno  Caviccuili, 
chargé  des  pleins  pouvoirs  de  la  Baillie  des 
Dix  et  accompagné  de  Tenvoyé  de  Bologne, 
partit  pour  Paris  ;  il  était  porteur  d'instruc- 
tions précises  "  :  les  offres  et  les  requêtes 
qu'il  devait  transmettre  et  présenter  à  Charles 
VI  étaient  formelles;  à  l'égard  des  Princes 
(considérés  comme  favorables  à  l'alliance 
avec  Milan,)  il  agirait  pour  le  mieux,  tentant 
à  la  cour  telles  démarches  et  y  nouant  telles 
relations  qu'il  jugerait  convenables  ou  utiles  ; 
la  conduite  qu'il  devait  tenir  à  l'égard  de  la 
Reine  lui  était  prescrite  en  termes  ex])rès  ;  il 
en  solliciterait  des  audiences  privées,  au  cours 
desquelles  il  réveillerait,  chez  la  petite-fille  de 
Bernabo,  les  souvenirs  et  les  sentiments  de 
famille;  il  la  supplierait  d'obtenir  du  Roi  la 
protection  que  Florence  demandait,  et  si 
elle  refusait  son  intercession,  Caviccuili  était 
autorisé  à  déclarer  qu'au  défaut  de  l'alliance 
française,    les   Dix  de  la  Baillie   de  Florence 

'   Jarry,    Vie  i>iiliii<jue  de  Louis  t/'Orlcarm.  p.    6j-()/|. 
-  Bibl.  Nal.  f.  ital.  iC.Sa,  f"  afï-ap. 


LES     DEllNIKUKS     II  E  U  II  K  L  S  E  S     ANNEES        l97 

accepteraient  ramitié  de  Tempère ur  Wen- 
ceslas,  rennemidesWittelsl)ach,etquemême, 
ils  se  réconcilieraient  avec  Jean  Galéas  ;  cette 
menace  impressionnerait  certainement  Isa- 
beau  qui,  pour  venger  le  meurtre  de  son  aïeul, 
comptait  sur  la  complicité  de  Florence \ 

Gaviccuili  ne  réussit  pas  plus  que  Corsini, 
son  ambassade  tombait  en  France  dans  un 
moment  inopportun,  le  duc  deTouraine  atten- 
dait la  venue  de  sa  fiancée  Valentine"  et,  loin 
d'être  favorable  aux  projets  de  Florence,  il 
méditait  précisément  d'amener  Charles  VI  à 
une  alliance  politique  avec  Milan". 

On  comprend  que,  dès  son  mariage,  Valen- 
tine Visconti,  fille  du  meurtrier,  fut  sus- 
pecte à  Isabeau,  petite-fille  de  la  victime  ; 
indépendamment  de  la  dissemblance  de  leurs 
caractères,  une  haine  de  famille  les  séparait. 
De  là,  cette  froideur  d'isabeau  à  l'égard  de 
l'attachante  Valentine,  de  là,  le  manque  d'in- 
timité de  ces  toutes  jeunes  femmes  dans  leurs 
rapports  presque  quotidiens. 

^  Bibl.  Nat.,  f.  ital.    1G82,  f"  arl-sg.  —  Voy.  Desjardins,  ISdgocia- 
tions  de  la  France  avec  la  Toscane,  t.  I,  p.  29. 

"  Jarry.  Vie  politique  de  Louis  d' Orléans,  p.  'J.^-49. 
^  Ibid.,  p.  G4-(Jj. 


I  (j8  I  S  A  B  E  A  U     DE     BAVIÈRE 

Après  son  échec,  Florence  se  réconcilia,  le 
5  octobre,  avec  Galéas,  mais  Tentente  ne  pou- 
vait durer,  et  dès  février  iSqo,  Fclippo  Cor- 
sini  a[)portait  de  nouveau,  à  Paris,  les  dolé- 
ances de  la  Commune.  Cette  troisième  tenta- 
tive n'eut  pas  un  succès  plus  heureux  que  les 
autres;  la  volonté  du  duc  de  Touraine  et  de 
Yalentine  restait  ferme,  et  d'ailleurs  le  Roi 
était  mécontent  des  avances  que  la  Répu- 
blique avait  récemment  faites  au  Pape  de 
Rome  \ 

Pour  que  le  Conseil  de  France  accepte  Tal- 
liance  de  la  Toscane,  il  faudra  attendre  encore 
six  années,  c'est-à-dire  Tépoque  où  l'interven- 
tion d'Isabeau  dans  les  affaires  diplomatiques 
seia  efficace. 

Toutes  leurs  combinaisons  pour  gagner 
Tappui  de  la  France  ayant  échoué,  les  Floren- 
tins, par  dépit,  essayèrent  de  reprendre  les 
négociations  de  paix  avec  JMilan;  les  pourpar- 
lers, engagés  péniblement,  furent  rompus  en 
mai  1890,  les  deux  partis  en  étant  venus  aux 
mains. 

Cependant  les  ambassadeurs   de  Florence 

'  Riezler,    Gcschiclite  Baicnis.  t.  III,  p.   if)i. 


LES     DERNIKUKS     HEUREUSES    ANNEES        199 

étaient  allés  solliciter  ralliancc  des  princes 
bavarois,  gendres  de  Bernabo  ^  Ils  avaient 
pressenti  d'abord  Etienne  III,  pensant  qu'il 
serait  facile  à  convaincre,  en  raison  de  sa  haine 
si  vivace  contre  Jean  Galéas  ^  Mais  le  duc 
refusait  de  passer  les  monts,  s'il  ne  devait 
retirer  de  cette  expédition  que  la  platonique 
satisfaction  de  s'être  vengé.  Il  exigeait  donc 
80  000  ducats^  ;  et,  pour  prouver  que  ses  pré- 
tentions étaient  légitimes,  il  faisait  valoir  sa 
réputation  de  guerrier  très  illustre,  ses  nom- 
breuses alliances  et  surtout  sa  qualité  de  beau- 
père  du  Hoi  de  France.  La  Seigneurie  lui 
ayant  promis  des  monceaux  d'or\  il  consentit 
à  descendre  en  Italie,  accompagné  de  son 
frère  Frédéric;  mais  lorsc[u'il  eut  fait  parader 
dans  les  villes  sa  troupe  de  chevaliers,  lors- 
qu'il eut  assuré  tous  les  ennemis  de  Jean  Galéas 
de  sa  protection  et  engagé  avec  l'armée  de 


'  Riezicr,  Gcscbichle  Baicrns,  l.  III,  p.  i3i. 

■  Etienne  III  sollicité  dès  i388  par  Antonio  délia  Scala  avait 
fait  une  réponse  évasive,  tout  en  gardant  l'argent  qu'on  lui  avait 
remis  par  provision. 

^  Sur  l'ambassade  de  Franz  de  Carrare  et  la  réception  en  mu- 
sique que  le  duc  de  Bavière  fit  à  son  hôte,  voy.  Riezler.  ibid. 

*    Jubaniios   Turnuiir,   Anna/iuni  lioiorum    Ubii    Vif...,  liv.   VII, 

p.  :(•>:. 


ISA BEAU     DE     BAVIERE 


celui-ci  quelques  escarmouches,  il  déclara 
ne  pas  vouloir  servir  plus  longtemps  une 
République  ingrate  qui  ne  lui  payait  pas  les 
sommes  convenues,  et  il  s'en  alla  à  Venise 
dépenser,  dans  le  plaisir  et  la  compagnie  des 
dames,  la  solde  de  ses  chevaliers  ;  après  quoi, 
il  signa  la  paix  avec  le  comte  de  Vertus  ^ 

Les  affaires  d'Italie  tournaient  à  l'imbroglio  ; 
nous  devions  en  rapporter  les  phases  princi- 
pales, parce  qu'elles  furent  pour  Isabeau  une 
sorte  d'initiation  aux  intrigues  et  aux  manœu- 
vres diplomatiques.  De  même,  une  certaine 
mission  qui  faillit  échoir  au  duc  Etienne,  pen- 
dant sa  course  en  Italie,  mérite  d'être  signalée, 
car,  à  son  propos,  le  nom  de  la  reine  Isabeau 
fut  souvent  prononcé. 

Le  pape  de  Rome,Boniface  IX-,  successeur 
d'Urbain  VI,  était  persuadé  que  le  règlement 
de  la  question  du  schisme  à  son  profit,  ferait 
un  grand  pas  si  la  Reine  de  France  intercé- 
dait pour  lui  auprès  de  Charles  VI.  Il  cher- 
chait par  quels  moyens  il  pourrait  intéresser 


'  Riezler,  Gcschiclite  Baicrns.  p.   ii)i. 

*  Boniface  IX  avait  été  élu  par  les  c-ardinaux  du  parli  romain, 
à  la  mort  d" Urbain  VI,  en  i3S(). 


LES     DERNIÈRES     HEUREUSES     ANNEES        20I 

Isabeau  à  sa  cause.  Or,  le  duc  Etienne  III,  venu 
précisément  à  Rome  pour  les  fêtes  du  Jubilé 
pontifical,  offrait  de  s'entremettre.  Il  avait, 
disait-il,  un  grand  ascendant  sur  sa  lîlle  et  le 
crédit  dont  il  jouissait  auprès  de  son  gendre 
Charles  VI  et  de  la  cour  de  France  lui  per- 
mettait d'espérer  que  sa  médiation  aurait  un 
heureux  succès  ^  Boniface  le  crut  volontiers  ; 
il  en  écrivit  à  tous  les  princes  de  l'Europe  ;  il 
alla  même  jusqu'à  charger  Etienne  d'offrir  au 
pape  d'Avignon,  Clément  VII,  le  vicariat  géné- 
ral de  l'Eglise  en  France  et  en  Espagne,  s'il 
voulait  renoncer  à  la  tiare ^  Mais  le  duc  de 
Bavière  jugea  sans  doute  l'entreprise  impos- 
sible, car  on  ne  voit  pas  qu'il  ait  donné  suite 
à  ses  projets.  D'ailleurs  il  était  pressé  de  rega- 
gner ses  Etats  pour  y  recueillir  le  bénéfice  de  sa 
bonne  volonté,  le  pape  romain  lui  ayant  accordé 
la  levée  d'un  décime  sur  les  Eglises  de  Bavière. 
Gomme  il  était  sans  ressources  pour  faire  le 
voyage,  il  prit  la  gourde  et  le  bâton,  et  c'est 
en  pèlerin  qu'il  remonta  d'ItaIieenAllemagne^ 

*  Riezler,  Gescliichte  Baieras,  t.  III,  p.    i,ï8. 

'  N.  Valois,   La    France  et   le  Grand  Schisme  d'Occident,  t.  II, 
p.  "597.  note  2. 

^Riezler,  Geschichte  Baierns,  t.  III,  p.  i53. 


202  ISAREAU     DE     RAVI  ERE 

De  son  côté,  Clément  VII  ne  négligeait  rien 
pour  conserver  le  suffrage  de  Charles  VI  et 
complaire  à  la  Reine.  En  ijHq,  il  abandonnait 
au  Roi  la  nomination  en  France  à  un  très 
grand  nombre  de  bénéfices  et  soixante  d'en- 
tre eux  devaient  être  pourvus  au  nom  d'Isa- 
beau.  Jamais  pareille  faveur  n'avait  été  accor- 
dée à  la  reine  Jeanne  de  Bourbon  \  En  mai 
1892,  Clément  VII  octroyait  un  subside  de 
120.000  florins  au  comte  Eberhard  III  de  Wur- 
temberg qui  avait  épousé  Antonie  Visconti, 
fdle  de  Bernabo  et  tante  d'Isabeau'.  Une  telle 
libéralité  envers  un  seigneur  allemand  était 
bien  faite  pour  concilier  au  pape  avignonnais 
lesbonnes  grâces  de  la  Reine  de  France. 


De  i38()à  1392,  Isabeau  entretint  certaine- 
ment par  correspondance  des  relations  direc- 
tes avec  sa  famille;  mais  aucune  des  missives 
échangées  entre  Paris,  Munich  ou  Ingolstadt 


'  N.   Valois,   La   France  et   le   Grand  Schisme  f/'Occiden/.  t.   H. 
p.   if)?). 

-  Ibul.,  p.   294. 


LES     DERNIERES     HEUREUSES     ANNEES        2o3 

n'a  été  conservée  dans  les  Archives  de  la  Bavière 
ni  dans  les  nôtres.  Nous  n'avons  donc,  pour 
justifier  notre  assertion,  que  les  quelques 
mentions  trouvées  dans  les  rares  Comptes  qui 
restent  de  ces  années,  et  de  vagues  allusions 
de  chroniqueurs. 

Cette  note  d'un  scribe  de  la  Chambre  des 
Comptes  «  Aux  menestrelz  au  père  de  la 
royne,  en  don  par  le  roy,  5o  francs'.  »  nous 
apprend  que  le  duc  Etienne  envoyait  à  sa  fdle 
des  chanteurs  pour  lui  redire  les  lieds  qui 
avaient  bercé  son  enfance  ;  et  cette  bague, 
ornée  d'une  fleur  de  «  ne  m'oubliez  pas  », 
offerte  par  Isabeau  à  un  chevalier  allemand 
qui  retournait  en  Bavière,  nous  prouve  que  si 
les  cosses  de  genêts  et  les  fleurs  de  lis  à  la 
devise  de  Charles  VI  s'étalaient  à  profusion 
sur  ses  colliers  et  sur  les  manches  de  ses 
houppelandes,  la  Reine  leur  préférait  secrè- 
tement le  pâle  myosotis  qui  lui  rappelait  les 
humides  prairies  du  pays  natal. 

D'autres  dons  octroyés  à  des  seigneurs  et 
chevaliers  bavarois  témoignent  que  la  Reine 

t  Bibl.   A'at.  f.  fr.   23  2ri7,  f"  38. 


2o4  ISA  BEAU     DE     BAVIERE 

reçut  des  messages  et  des  ambassades  d'Alle- 
mairne^  Louis  de  Bavière  lui-même  était  à 
Paris  en  janvier  1392,  car  sa  sœur  lui  donna 
alors  en  cadeau  d'étrenncs  un  fermail  d'or 
a'arni  de  deux  rubis,  deux  diamants  et  trois 
grosses  perles-. 

Bien  que  son  nom  ne  figure  pas,  à  cette 
date,  sur  la  liste  des  pensions,  ce  prince  a  dès 
lors  son  rang  marqué  parmi  les  seigneurs  de  la 
cour,  et  en  mars  1892,  lorsque  le  Roi  se  rend  à 
Amiens  pour  conférer  avec  les  ambassadeurs 
anglais,  il  emmène  son  beau-frère;  et  si,  dans 
Tarmée  que  Charles  VI  conduit  en  Bretagne, 
Louis  de  Bavière  n'est  pas  compté  parmi  les 
chefs,  c'est  qu'il  n'est  pas  encore  armé  che- 
valier. On  peut  admettre  qu'Isabeau  appela  son 
frère  à  la  Cour  afin  de  l'associer  à  sa  haute 
fortune,  mais  on  peut  prétendre  aussi  que 
le  règlement  des  graves  affaires  d'intérêt, 
dont  les  trois  ducs  Wittelsbach  étaient 
occupés  à  cette  époque,  déterminèrent  le  fils 
d'Etienne  III  à  quitter  la  BaA^ière  pour  se  fixer 
en  France. 

'  Bibl.  Nat.  f.   fr.  23  aS;.  f"  39. 
-  Bibl.  Nat.   f.  ir.  a5  70(3,  f»  jaG. 


LES     DERNIERES     HEUREUSES     ANNEES        2o5 


Jusqu'alors  la  volonté  d'Etienne  le  Vieux 
avait  été  respectée  par  ses  trois  fils  ;  laissant 
le  duché  indivis,  ils  l'avaient  gouverné 
ensemble;  mais  en  1392,  pour  des  raisons 
restées  obscures,  ils  se  partagèrent  l'héritage 
paternel.  Jean  reçut  Munich  avec  le  pays 
environnant;  Frédéric,  Landshut  ;  et  Etienne, 
toute  la  partie  du  duché  située  aux  bords  du 
Danube  avec  la  redoutable  ville  forte  d'Ingols- 
tadt  pour  capitale  \  De  plus,  ils  adoptèrent 
le  principe  de  la  succession  par  les  mâles  ;  de 
sorte  que  si  l'un  des  trois  frères  mourait  sans 
laisser  de  fds,  son  patrimoine  ferait  retour  aux 
deux  autres  ;  quant  aux  fdles,  en  compensa- 
tion de  leur  incapacité  d'hériter,  elles  devaient 
recevoir  une  dot,  fixée  à  trente-deux  talents. 
Isabeau  qui,  comme  on  se  le  rappelle,  n'avait 
pas  reçu  de  dot  au  moment  de  son  mariage, 
réclama-t-elle,  en  1392,  ces  trente-deux  ta- 
lents ?  Nous  savons  que  vingt-cinq  ans  plus 
tard,  elle  possédait  en  Allemagne,  au  bord 
du  Danube,  des  terres  et  des  domaines  très 

'   Riezier,  Geschichte  Baicrns,  t.  HT,  p.  1 63- 166. 


206  ISABEAU     nE     BAVIERE 

étendus,  mais  aucun  texte  n'indique  depuis 
combien  de  temps  elle  en  était  maîtresse,  et 
nous  n'avons  pas  trouvé  si  elle  les  avait 
acquis  de  ses  deniers,  ou  si  quelques-uns 
ne  représentaient  pas  la  contre-valeur  des 
trente-deux  talents  auxquels  lui  donnait  droit 
sa  qualité  de  fille  de  Bavière \ 

Le  partage  du  duché  était,  pour  Louis, 
prince  cupide  et  ambitieux,  un  événement 
très  fâcheux  ;  sa  situation  politique  s'en  trou- 
vait amoindrie  et  ses  ressources  peut-être 
diminuées;  aussi  pensa-t-il,  dès  1391 ,  à 
gagner  la  cour  de  France  où  l'affection  d'une 
sœur  lui  procurerait  les  richesses  et  les  hon- 
neurs dont  il  était  avide. 

Au  moment  où  finit  la  période  que  nous 
avons  appelée  «  Les  dernières  heureuses 
années  delà  Reine  »,  constatons  que  son  per- 
sonnage a  acquis  du  relief;  plusieurs  des 
traits  de  sa  physionomie  morale  se  sont  ou 
accusés  ou  dessinés  ;  mais,  pour  le  moment, 
Isabeau  ne  s'occupe  encore  des  affaires  poli- 

■*  Les  Archives  générales  de  Munich  renferment  quelques  docu- 
ments importants  sur  les  biens  qu  Isabeau  avait  en  Bavière.  Xous 
examinerons  cette  importante  question  dans  notre  prochaine  étude 
sur  la  Heine  réqente,  la  Reine  douairière . 


LES     DERN'IKRES     HEUREUSES    AÎ^NKES       207 

tiques  qu'avec  nonchalance  ;  elle  ne  s'inté- 
resse réellement  qu'à  celles  où  sa  famille  a 
quelque  part.  Sauf  les  charges  que  lui  impose 
la  maternité,  et  les  scrupuleuses  pratiques  de 
sa  dévotion,  elle  ne  semble  connaître  aucun 
grave  souci,  aucune  préoccupation  sérieuse. 
Elle  jouit  pleinement  du  luxe  qui  l'entoure  et 
ne  songe  qu'à  l'augmenter.  Sa  responsabilité 
est  grande  dans  les  dépenses  excessives  de  la 
couronne  à  cette  époque;  elle  ne  s'étonne, 
ni  ne  s'émeut  des  fêtes  les  plus  coûteuses,  des 
libéralités  les  plus  inutiles.  Elle  ne  tente  rien 
pour  arrêter  Charles  VI,  entraîné  sur  la  pente 
fatale  des  plaisirs.  Quand  elle  n'accomplit  pas 
quelque  pèlerinage,  ou  que  ses  couches  ne  la 
contraignent  pas  au  repos,  elle  vit  comme 
dans  un  tourbillon  d'amusements  folâtres,  de 
splendides  réjouissances.  Et,  pendant  que  le 
Roi  gaspille  ses  forces,  compromet  sa  dignité, 
se  gâte  l'intelligence,  elle-même  s'expose,  par 
des  fatia^ues  immodérées,  à  ne  donner  au 
Royaume  que  des  enfants  chétifs. 


TROISIEME  PARTIE 

FORMATION 
DU  CARACTÈRE  POLITIQUE  D'ISABEAU 


ï4 


CHAPITRE  PREMIER 

■  LA    FOLIE   DE   CHARLES   YI 

En  juillet,  le  Roi  était  parti  pour  la  Bre- 
tagne, malade,  et  contre  Tavis  des  médecins  ; 
quand  Isabeau  le  revit,  il  était  frappé  d'un 
mal  incurable'. 

Le  5  août,  en  traversant  la  plaine  du  Mans, 
Charles  VI  avait  été  pris  d'un  accès  de  fré- 
nésie furieuse  qui,  après  l'avoir  porté  aux 
pires  violences,  l'avait  fait  tomber  inerte  et 
comme  foudroyé  entre  les  bras  de  ses  cham- 
bellans. Sa  prostration  dura  de  longs  jours, 
pendant  lesquels   il   resta   «   sans   sonner   ni 

'  Voy.  :  Froissart,  Chroniques...,  liv.  IV,  ch.  xxix,  t.  XIII,  p.  Qj-qS. 

—  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  II,  p.  ig-aS. 

—  Cf.  aussi  :  D''  Chereau,  De  la  maladie  du  roi  Charles  VI  et  des 
médecins  qui  ont  soigné  ce  prince  dans  VUnion  médicale  (année  1862, 
t.  XIII,  p.  321,  369,  4'7-  465  et  suiv.).  —  D''  Lizé  Description  et 
nature  de  la  maladie  de  Chartes  VI  dans  le  Bulletin  Soc.  agriculture 
de  la  Harthc  (l.  XIII,  année  1872,  p.  345-357) 


212  I  S  A  U  E  A  U     D  K     15  A  \'  I  K  R  E 

répondre  paroles  »,  tandis  que  les  yeux  lui 
tournaient  «  moult  merveilleusement  en  la 
tète  ». 

D'après  Froissart,  la  première  pensée  des 
Princes  aurait  été  de  cacher  à  la  Reine  l'état 
de  Charles,  et,  la  nouvelle  de  son  mal  s'étant 
répandue  très  rapidement,  Philippe  de  Bour- 
gogne aurait  ordonné  à  tous  et  à  toutes  de  la 
chambre  d'Isabeau  de  n'en  faire  aucune  men- 
tion en  la  présence  de  celle-ci.  Mais,  comme 
le  chroniqueur  donne  pour  seule  raison  de 
ces  ordres  a  que  la  lieine  était  durement 
enceinte  »,  avançant  ainsi  d'une  année  la 
sixième  grossesse  d'Isabeau,  on  peut  douter 
que  le  silence  prescrit  ait  été  fidèlement 
observé.  La  Reine  dut  revoir  le  Roi  quand, 
l'esprit  toujours  dérangé  et  le  corps  dans  un 
abattement  extrême,  il  traversa  Paris  pour  se 
rendre,  sous  la  conduite  de  son  frère,  à  Creil 
où,  espérait-on,  le  bon  air  et  la  vue  du  beau 
et  calme  pays  de  l'Oise  hâteraient  sa  gué- 
rison*.  D'ailleurs  il  est  invraisemblable  qu'on 


<  Jarry.  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  jj.  9").  —  Cluirles  VI  et 
le  duc  d'Orléans  traversèrent  Paris  le  i"''  septembre.  «  Telle  fut 
la  gravité  de  cette  première  attaque  que  Charles  tenta  un  jour 
de  se  jeter  par  la  l'enètre  de  la  chambre  qu'il  occupait  à  Creil,  et 


L.V    FOLIK     DE     CHARLES     VI  2i5 

ait  pu  dissimiilcM'  longtemps  la  vérité  à  la 
Heine,  car  peu  après  révéncnient  les  oncles  de 
Charles  \l  prirent  la   direction   des  affaires. 

Dès  qu'Isabeau  connut  le  malheur  qui  la 
frappait,  elle  gémit  et  pleura  abondamment. 
Pourtant  la  nouvelle  que  Charles  était  devenu 
fou  ne  pouvait  être  absolument  inattendue 
pour  sa  femme  ;  plusieurs  signes  avant-cou- 
reurs avaient  fait  présager  une  catastrophe 
plus  ou  moins  prochaine  et  Tévénement  fatal 
venait  seulement  d'être  précipité  par  une 
frayeur  mystérieuse  et  une  insolation. 

L'agitation  d'esprit  du  Roi,  son  continuel 
besoin  de  mouvement,  l'ardeur  excessive  de 
ses  désirs  et  la  soudaineté  de  ses  dégoûts,  sa 
soif  de  distractions  de  tout  espèce,  étaient  les 
indices  certains  d'un  organisme  déséquilibré. 
Etait-il  travaillé  par  un  mal  héréditaire  ? 
Charles  V,  valétudinaire  dès  sa  jeunesse,  était 
mort  à  quarante-trois  ans,  le  corps  usé  ;  la 
cause   de  ses   souffrances    restant    inconnue, 


uti  médecin  do  province  fit  construire  à  !a  fenêtre  de  cette  cliam- 
bre  un  balcon  grillagé  en  saillie  sur  la  cour  et  d'où  le  prince 
pouvait  sans  danger,  voir  jouer  à  la  paume  dans  les  fossés  du 
château.  »  D''  Ghereau,  De  la  ma/ndie  du  roi  Charles  VI  (Union 
niédic,  t.  \\\\.     p.  32l). 


2i4  ISAHEAU     DE     BAVIERE 

on  avait  parlé  criin  poison  que  Charles  le 
Mauvais  lui  aurait  donné  dans  son  enfance  ; 
mais  nous  savons  que,  jeune  homme,  il  avait 
commis  de  dangereux  excès  dont  il  porta,  sans 
doute,  la  peine  tout  le  reste  de  sa  vie. 

Charles  VI,  comme  son  frère  Louis,  parais- 
sait physiquement  très  sain  ;  mais  le  plus  sou- 
vent il  n'agissait  que  par  humeur  et  ses  goûts 
étaient  bizarres  ;  dès  Tadolescence,  il  pré- 
tendit satisfaire  toutes  ses  fantaisies  et  par- 
tant se  surmena.  De  sa  tournée  dans  le  luxu- 
rieux Languedoc,  il  revint  plus  nerveux,  plus 
agité  que  jamais.  A  Avignon,  une  parole  pro- 
phétique avait  été  prononcée  à  son  sujet  par 
le  duc  de  Bourgogne  :  C'était  au  moment 
où  Charles  congédiait  ses  oncles  qui,  à  sa 
demande,  Lavaient  assisté  jusque-là,  et  décli- 
nait formellement  leur  offre  de  l'accompagner 
plus  avant,  car  il  voulait  poursuivre  son  voyage 
en  toute  liberté  :  «...  et  sachez,  dit  Philippe, 
que  la  conclusion  n'en  sera  pas  bonne  ^  ». 

Cependant  Isabeau  avait  vu  mourir  deux 
de  ses  enfants,  et  la  santé  du  petit  Charles 
paraissait  très  pauvre.  Enfin  un  prodrome  de 

'  Froissart,  Chronirjues...,  liv.   IV,  ch.  IV,  t.  XII,  p.  4(). 


L\    FOLIE     DE     CHARLES     VI  213 

la  maladie  que  couvait  le  Roi  avait  été  cons- 
taté à  son  retour  trAmicns  ;  en  proie  à  un  accès 
de  fièvre  chaude,  il  avait  dû  s'arrêter  à  Beau- 
vais  et  s'y  faire  soigner  ^  Isabeau  n'avait  pu 
ignorer  ce  fait  ;  de  plus,  bien  qu'il  se  prétendît 
guéri,  c'était  dans  les  pires  conditions  cjue 
Charles  était  parti  pour  la  Bretagne";  l'ar- 
deur étrange  qui  l 'entraînait  à  cette  expédi- 
tion décelait  un  état  morbide. 

A  Greil,  les  princes  avaient  placé  auprès  de 
Charles  VI  un  savant  médecin,  Guillaume  de 
Harselly,  dont  les  soins  et  les  remèdes  rame- 
nèrent assez  promptement  le  malade  «  en  sens 
et  bonne  mémoire  ».  Bientôt,  Isabeau  apprit 
cj[u"une  des  premières  pensées  du  Roi  avait 
été  pour  elle  :  il  avait  exprimé  le  désir  de  la 
revoir  ainsi  que  le  Dauphin.  Elle  se  rendit 
donc  à  Creil  avec  l'enfant,  et  Charles  VI  les 
reçut  «  à  grand'chère  et  les  accueillit  liement  "*  » . 


'  Froissart,  Chroniques,  liv.  IV,  ch .  XXLX,  t.  XIII,  p.  80.  —  Les 
médecins  avaient  alors  conseillé  à  Charles  VI  de  changer  d'j.ir,  et 
il  était  revenu  à  Paris,  le  al  mai,  «  tout  fort  et  bien  en  point  ». 
D"^  Chereau,  De  la  maladie  du  roi  Charles  VI... 

'  Pendant  tout  le  mois  de  juillet  ijya,  le  roi  avait  été  mal  poin- 
tant ;  à  Saint-Germain  en  Lave,  il  avait  donné  des  signes  de  démence, 
à  son  passage  au  Mans,  les  médecins  l'avaient  trouvé  hors  d'état 
de  chevaucher,  mais  il  avait  refusé  de  prendre  du  repos.  Ibid. 

'  Froissart,  Chroniijues....  liv.  lY,  ch.  XXX,   t.  XIII,  p.   iJa. 


2i6  TSABEAU     DE     RAVI  ERE 

Lorsque  Guillaume  de  llarselly  en  se  reti- 
tirant,  remit  le  Roi,  à  peu  près  guéri,  entre 
les  mains  de  la  Reine  et  des  Prinees,  il  leur 
dit  :  ((  du  moins  que  vous  le  pouvez  si  le 
«  chargez  et  travaillez  de  conseils  ;  déduits 
«  oubliances  et  déports  par  raison  lui  sont 
«  plus  profitables  que  autres  choses  ».  Pres- 
criptions c[ui  plurent  à  la  fois  au  duc  de  Bour- 
gogne et  à  Isabeau.  En  elfet,  pour  qu'elles 
fussent  suivies  à  la  lettre,  Philippe  n'avait  qu'à 
continuer  à  gouverner,  pendant  que  la  Reine 
se  chargerait  d'organiser  des  fêtes  qui  pus- 
sent distraire  le  convalescent 

Quand  octobre  eut  ramené  le  ménage  royal 
à  Paris,  une  série  de  réjouissances  et  de  diver- 
tissements s'ouvrit  pour  la  jeune  cour.  L'hôtel 
Saint-Pol  était  la  résidence  habituelle  de  la 
troupe  folle  ;  chaque  soir,  dans  le  somptueux 
palais,  c'étaient  «  danses,  caroUes  et  ebatte- 
ments  »,  conduits  par  Isabeau  et  le  char- 
mant duc  d'Orléans*.  Quant  aux  oncles  du  Roi, 


'  Le  4  juin  1892.  le  duc  Louis  avait  résigné  eu  la  main  du  Roi 
son  (l'ère  le  duché  de  Touraine  cl  il  avait  reçu  en  échange  le 
duché  d'Orléans.  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  8y.  — 
«  Si  nommerons  d'ores-cn-avant,  dit  Froissarl.  le  duc  qui  fut  de 
Touraine  cluc  d'Oi'léiins.  >»  {Clironit/nrs,    i.    XMI.  ]>.  77). 


L  \    i'  ()  1. 1  !•:    1)  !•:    c  H  A  n  i.  k  s   ^•  i  217 

ils  se  tenaient  en  leurs  hôtels,  désapprouvant 
ces  mœurs,  mais  laissant  faire,  car  tant  f[ue 
l'insouciante  Heine  et  le  gracieux  duc  danse- 
raient, ils  ne  seraient  ni  dangereux,  ni 
même  o-ônants. 

o 

Pendant  Tune  des  fêtes  de  nuit,  Isabeau 
éprouva  une  émotion  terrible  :  le  Roi  faillit 
périr  sous  ses  yeux,  et  dans  des  circonstances 
où  le  burlesque  se  mêlait  au  tragique. 

L'amie  d'enfance  de  la  Reine,  Catherine, 
dite  TAUemande,  veuve  dusirede  Hainceville, 
venait  d'être  pourvue  d'un  troisième  mari 
par  les  soins  de  Charles  VI  lui-même  \  Isabeau 
voulut  que  les  nouvelles  noces  de  sa  chère  con- 
fidente fussent  célébrées  lavec  un  éclat  extraor- 
dinaire ;  les  Princes  furent  invités,  ainsi  que 
toutes  les  dames  et  tous  les  seigneurs  présents 
à  Paris'.  Le  jour  du  mariage  (28  janvier  i393), 
la  Reine  en  personne  tint  l'état  pour  le  souper 
et  les  danses  qui  durèrent  toute  la  journée  et 
fort  avant  dans  la  nuit;  puis,  quand  les  ducs 


'Catherine  épousaitun  riche  seigneur  d'Allemagne.  —  Religieux 
de  Saint-Denis,   Chronique  de  Clientes  VI,  t.  H.  p.  71. 

-  Le  duc  et  la  duchesse  d'Orléans  donnèrent  une  vaisselle  d'argent 
doré  à  la  dame  de  Hainceville  pour  le  jour  de  ses  noces.  Caia- 
logiiedcsAichircsdtibciroiideJoursanraiillA.    I.  ]>.   \>.\. 


2i8  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

de  Bourgogne  et  de  Berry  se  furent  retirés 
en  leurs  hôtels,  une  extravagante  mascarade 
commença.  Six  chevaliers,  déguisés  en   sau- 
vages, firent  irruption  dans  la  salle  des  fêtes, 
et  se  mirent  à  danser  et  à  intriguer  les  dames. 
Imprudemment,   le  duc    d'Orléans    approcha 
une  torche  de  ces  aimables  bouffons  ;  leurs 
maillots,     faits     d'étoupes,     s'enflammèrent. 
Aux  premiers  cris   de   souffrance  que  pous- 
sèrent ces  malheureux  jeunes  gens,  Isabeau 
fut  glacée  d'épouvante,  car  elle  savait  que  le 
Uoi  était  l'un  des  six  :  elle  s'évanouit;  et  pen- 
dant que  les  seigneurs  et  les  dames  s'empres- 
saient  autour   d'elle,   la   jeune   duchesse   de 
Berry  sauvait  Charles   en  étouffant  sous   sa 
robe,    les  flammes    dont  il  était   enveloppé. 
Quand  elle  l'eut  forcé  à  se  nommer,  elle  lui 
dit  la  douleur  de  la  Heine;  puis  se  rendit  tout 
de  suite  auprès  de  celle-ci  pour  lui  apprendre 
que  le  Roi  était   vivant.    Quelques   instants 
après,  Charles  rejoignait  sa  femme,  qui,  à  sa 
vue,  tombait  de  nouveau  en  syncope.  Cette 
double  émotion  de  terreur  et  de  joie  la  mit 
dans    un    état    de    faiblesse   tel    qu'il    fallut 
la  relever  et   la   porter  en  sa   chambre,    où 


LA    rOLIK     DK     CHARLES     VI  219 

le  Uoi  demeura  longtemps  à  la  réconforter'. 

Charles  Yl  sortait  sain  et  sauf  de  Taven- 
ture  ;  mais  ses  compagnons  avaient  péri. 
Quand  les  Parisiens  connurent  les  détails  de 
ces  faits,  ils  les  commentèrent  sévèrement. 
Depuis  quelque  temps  déjà,  ils  blâmaient  les 
Princes  de  négliger  leur  devoir  en  laissant 
les  gens  de  la  Cour  agir  à  leur  guise;  ils 
déploraient  qu'on  maintînt  Charles  VI  «  en 
huiseuses  ',  que  trop  en  faisoit  et  avoit  fait, 
lesquelles  ne  appartenoit  point  à  faire  à  un 
roi  de  France  -  » . 

Dans  les  tavernes,  on  commençait  à  mur- 
murer contre  le  luxe  et  la  prodigalité  de 
«  l'Etrangère  »  ;  et,  le  lendemain  même  du 
triste  accident  de  Thôtel  Saint-Pol,  quand 
Philippe    de     Bourgogne,    interrogé    sur    ce 


'   Religieux  de  Sa\nt-T)cnis,  Chrojiique  de  Charles  VI.  t.  II,  p.  71. 

—  Froissart,   Chroniques...,  liv.  IV,  ch.  xxxii,  t.  XIII,  p.  i43-i47- 
"  Huiseuses  :  distractions  frivoles. 

^  Froissart,  Chroniques...,  liv.  IV,  ch.  xxxii,  t.  XIII.  p.   147-148. 

—  Dès  que  la  nouvelle  de  l'incendie  se  fût  répandue  dans  le  voi- 
sinage, les  bourgeois  croyant  le  Roi  mort  «  se  réunirent  au  nombre 
de  cinq  cents  et  se  présentèrent  à  l'hôtel  Saint-Pol  dont  ils  se 
firent  ouvrir  les  portes  de  force.  Ils  se  préparaient  à  venger  sur 
les  gens  de  la  cour  la  mort  de  leur  maître  bien-aimé,  lorsque  le 
Roi  se  montra  sous  le  dais  royal  et  calma  leur  fureur  de  la  voix 
et  du  geste  ».  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI, 
t.  II,  p.  71. 


I  s  A  R  E  A  U     DE     BAVIERE 


qu'on  disait  de  par  la  ville,  répondit  au  Roi  : 
((  Jà  ne  s'en  peuvent  les  vilains  taire,  et  disent 
que,  si  le  mesclieffut  tourné  sur  vous,  ils  nous 
eussent  tous  occis'  »,  Isabeau  dut  se  sentir 
visée  par  la  violente  menace  des  Parisiens. 
Mais  son  orgueil  ne  pouvait  admettre  cette 
censure  ;  les  critiques  et  le  jugement  de  ces 
bourgeois  n'étant  à  ses  yeux  qu'une  intolé- 
rable licence.  Au  reste,  ne  paraissait-elle  pas 
sourde  à  tous  les  avertissements  ?  Celui  que 
Charles  avait  reçu  dans  la  plaine  du  Mans  et 
que,  dans  sa  superstition,  elle  crut  donné  par 
Dieu  même,  n'était-il  pas  depuis  longtemps 
oublié  ;  du  jour  où  le  Roi  avait  semblé  guéri, 
c'était  elle  qui  avait  favorisé  et  encouragé  de 
nouvelles  imprudences. 

Mais  il  faut  considérer  qu'à  cette  époque, 
la  femme,  chez  Isabeau,  l'emportait  encore 
sur  la  Reine  ;  le  bonheur  conjugal  recouvré 
l'occupait  tout  entière  ;  et  quand,  au  commcn- 


*  Froissart,    C/irnnû/ur l.   Xllf,  p.    148.  —  Pour  remercier  le 

oiel  du  salut  du  Roi,  et  aussi  pour  apaiser  la  colère  du  peuple, 
les  ducs  de  Berry,  de  Bourgogne  et  d'Orléans  allèrent  ce  même 
jour,  uu-pieds,  en  procession  de  la  porte  Montmartre  à  l'égliso 
iS'otre-Dame,  où  ils  assistèrent  à  une  uiesse  d'actions  de  grâces  ; 
de  son  côté,  Charles  VI  se  rendit  à  cheval,  à  la  cathédrjile.  Reli- 
gieux  de   Saint-Denis,  C/iro/iii/rir... ,   t.    II.   j),  71. 


L.V     FOLIK     DK     CHAULES     VI  U2i 

cernent  de  i3()3,  elle  se  sentit  enceinte,  elle 
ne  douta  plus  que  le  ciel  ne  lui  accordât  de 
nouveau,    et    pour    toujours,     sa    protection. 

Pour  que  Tissuc  de  sa  sixième  grossesse 
lut  heureuse,  elle  redoubla  de  ferveur  dans 
ses  exercices  de  piété  et  dans  ses  pèlerinages  ; 
c'est  alors  qu'elle  se  fit  fabriquer  un  u  Agnus 
Dei  à  mettre  pains  à  chanter  »  pour  le  porter 
jusqu'à  sa  délivrance  \ 

Au  mois  de  juin,  le  malheur,  qu'elle  croyait 
à  jamais  écarté,  la  frappait  de  nouveau. 
Charles  VI  étant  à  Abbeville,  pendant  que 
ses  oncles  négociaient  la  paix  avec  l'Angle- 
terre aux  conférences  de  Lelinghen,  eut  une 
seconde  attaque  de  folie,  et  on  le  ramena  au 
paisible  séjour  de  Creil  ". 

Le  22  août,  sur  les  dix  heures  du  soir,  la 
Reine  accoucha  d'une  fille,  au  château  de 
Vincennes  ;    et,   le    lendemain,   au   baptême. 


'  Isabeau  se  rendit  en  pèlerinage  à  Chartres.  «  L'an  mil  GCCIll^^ 
et  Xni  fut  la  raine  de  France  à  Chartres  et  fusmes  paies  du  vin 
et  du  pain  le  jeudi  XV»  jour  du  nioys  de  inay  ».  Cartulaire  rouge 
de  la  léproserie  du  Grand  Beaulieu  à  Chartres,  Bibl.  Nat.,  nouv- 
acq.  lutines  608,  p.  aoj. 

-  Froissart,  Chronùjues,  liv.  IV,  eh.  xxv,  t.  XIII.  p.  1G7-188.  — 
Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  117-118.  —  Peut-être, 
est-ce  à  cette  seconde  attaque  de  folie  du  Roi  qu'il  faut  rapporter 
ce  que  dit  Froissart  du  secret  gardé  envers  la  reine  en  août  ijQa. 


I s  A  B  E  A  U     DE     B  A  V 1ERE 


l'enfant  reçut  le  nom  de  Marie  \  pieusement 
porté  par  une  tante  de  Charles  VI  %  abbesse 
du  monastère  de  Poissy.  Ce  nom  fut  choisi  par 
Isabeau  elle-même,  et  elle  promit,  en  même 
temps,  de  consacrer  sa  fdle  à  Notre-Dame,  si 
le  Roi  approuvait  son  vœu. 

Mais  cette  fois,  Charles  était  irrémédiable- 
ment atteint;  huit  mois  se  passèrent  sans 
qu'il  parût  seulement  revenir  à  la  santé  ^; 
puis  une  amélioration  se  produisit,  qui  fut 
bientôt  suivie  d'une  rechute  ;  et  il  en  sera 
ainsi  durant  vingt-neuf  ans,  jusqu'à  ce  que  la 
mort  délivre  enfin  le  malheureux  prince.  Pour 
ne  parler  que  des  premières  années  de  cette 
affreuse  maladie,  rappelons  que  le  Roi  fut 
tout  l'été  et  tout  l'automne  de  iSqj  dans  un 
état  désespéré;  et  qu'en  i'o[)C),  par  exemple, 
il  retomba  six  fois  dans  son  délire;  et  cha- 
que accès  était  plus  grave  que  le  précé- 
dent. 


'  Le  Père  Anselme,  Hisioire  ^ent-a/oi^ii/iic...  t.  l,p.  114.  — ^allct 
de  Viriville,  Aoies  sur  l  Etat  civil  des  princes  et  princesses  nés  de 
Charles  VI  et  d'Isabeau  de  Bavière.  (Bibl.  Ec.  Chartes.  4«  série, 
t.   IV,  p.  477)- 

Marie  de  Bourbon,  élait  une  su-ur  delà  reine  de  Franee  Jeanne, 
femme  de  Charles  V. 

D'  Ghcreau,  ouv.  eité. 


LA     FOLIE     DE     CHARLES    Yl  -iiS 

Le  caractère  intermittent  de  ce  mal  était 
particulièrement  pénible  pour  Isabeau;  Char- 
les devenait  subitement  insensé.  Tout  à 
riieure,  il  aA^ait  présidé  le  Conseil,  répondu 
aux  ambassadeurs  avec  beaucoup  de  sens  et 
d'aménité  et,  soudain,  il  se  mettait  à  courir 
comme  s'il  eût  été  percé  de  mille  aiguillons  ; 
puis,  pleurant  et  tremblant,  il  disait  ses  tor- 
tures, annonçait  que  la  crise  allait  venir  :  «  Au 
nom  de  Jésus-Christ,  g'émissait-il,  en  se 
traînant  à  genoux,  s'il  en  est  parmi  vous  qui 
soient  complices  du  mal  que  j'endure,  je  les 
supplie  de  ne  pas  me  torturer  plus  longtemps 
et  de  me  faire  promptement  mourir  ». 

Si  douloureux  que  fût  ce  spectacle,  Isabeau, 
à  force  de  volonté  ou  de  résignation,  pouvait 
le  supporter  ;  mais  son  cœur  saignait  quand 
elle  se  voyait  repoussée  par  son  mari  comme 
un  objet  d'aversion  ;  non  que  Charles,  en  ces 
années,  la  maltraitât,  seulement  elle  lui  faisait 
horreur;  il  la  fuyait,  et  si  elle  réussissait  à 
l'approcher,  il  disait  :  «  quelle  est  cette  femme 
dont  la  vue  m'obsède  ?  sachez  si  elle  a  besoin 
de  quelque  chose  et  délivrez-moi,  comme  vous 
pouvez,  de  ses  persécutions  et  de  ses  impor- 


224  ISABEAU     DE     BAVIERE 

tunités  afin  qu'elle  ne  s'attache  pas  ainsi  à 
mes  pas  ». 

Il  reconnaissait  son  frère,  ses  oncles  et  ses 
familiers  ;  il  se  rappelait  les  noms  d'anciens 
serviteurs,  morts  depuis  longtemps;  mais 
il  semblait  avoir  perdu  tout  souvenir  de  sa 
femme,  et  de  ses  enfants  ;  et,  quand  il  aperce- 
vait les  armes  de  Bavière  à  côté  des  siennes, 
sur  les  vitraux  de  ses  palais  ou  sur  les  pièces 
d'argenterie  de  sa  table,  il  dansait  devant  avec 
des  gestes  inconvenants  et  les  effaçait,  décla- 
rant ne  pas  savoir  ce  que  c'était  que  ces  écus- 
sons'.  Mais  le  comble  de  l'humiliation  pour  la 
fière  Wittelsbach,  ainsi  dédaignée  et  rejetée 
par  le  Roi,  c'était  d'entendre  celui-ci  pronon- 
cer sans  cesse  le  nom  de  Valentine:  la  duchesse 
d'Orléans,  en  effet,  était  la  seule  femme  qui 
pût  soigner  et  apaiser  le  pauvre  fou-. 

L'amoureux  attachement  d'isabeau  pour 
son  mari  résista  longtemps  à  ces  dures 
épreuves.  Pendant  les  premières  années  de  la 
folie,  à  chaque  crise,  elle  témoigna  un  vif  et 
profond  chagrin,  et  son  zèle,  pour  la  guéri  son 

*  Religieux  de  Saint-Denis,  Clironiqiw  de  Charles  17,  t.  U,  p.  4o3. 

*  IbicL,  p.  407. 


LA    FOLIE     DE     CHARLES     VI  223 

du  patient  ne  se  ralentit  pas  \  Sa  joie  fut 
grande,  lorsque  Arnaud  Guillaume,  person- 
nage à  mine  d'ascète,  lui  promit  d'arracher 
le  Uoi  aux  magiques  influences  cjui  l'avaient 
ensorcelé  "^  ;  mais  bientôt  désabusée  sur  les 
mérites  de  ce  charlatan,  grossier  et  brutal,  elle 
eut  recours  à  la  prière  et  voulut  que  tous  s'as- 
sociassent à  elle  par  des  supplications.  C'est 
ainsi  c{ue  dans  l'hiver  de  iSqS,  des  proces- 
sions solennelles  étaient  faites  dans  Paris, 
ordonnées  par  la  Reine  et  les  Princes  ;  et 
que,  dans  les  carrefours,  des  frères  prêcheurs 
invitaient  les  fidèles,  qui  les  suivaient  pieds 
nus,  à  réformer  leurs  mœurs,  afin  d'obtenir 
la  clémence  du  cieP.  En  même  temps,  sur 
l'ordre  d'isabeau,  un  grand  nombre  de  prélats 
de  France  et  des  pays  voisins  faisaient  une 
neuvaine  pour  la  santé  du  Roi  '. 

*  Le  chroniqueur  de  Saint-Denis  parle  à  plusieurs  reprises  du 
chagrin  et  du  dévouement  de  la  Reine.  Ce  n'est  qu'en  i4o4-i4o5 
que  le  Religieux,  jusqu'alors  lavorable  à  Isabeau,  lui  deviendra 
hostile. 

"Arnaud  Guillaume  déclara  à  la  Reine  et  aux  princes  «  qu'on 
avait  ensorcelé  Charles  VI  et  que  les  auteurs  de  ce  maléfice  tra- 
vaillaient de  toutes  leurs  forces  pour  empêcher  le  succès  de  sa 
guérison.   »  Religieux  de  Saini-Qetùs,  Chronique...,  t.  II,  p.  yi. 

^Ibid.,  p.  93. 

■*  Religieux  de  Saint-Denis,  Chroaii/ue...,  t.  II,  p.  yi .  —  Chro- 
nique et  Istore  de  Flandre,  t.  II,  ji.   4i.^. 


226  ISABEAU     DE     BAVIERE 

Dans  respérance  cFattirer  sur  elle  et  sur  le 
Prince  malade,  la  bénédiction  céleste,  la  Reine 
accordait  des  aumônes  plus  nombreuses,  fai- 
sait des  donationsplus  riches  qu'auparavant'. 
Sa  fondation  pieuse  à  Senlis  mérite  plus 
qu'une  simple  mention"  : 

Dans  l'église  de  cette  ville,  il  y  avait  un 
autel  «  empres  l'ymage  de  Notre-Dame  (appe- 
lée l'ymage  de  la  pierre) ,  devant  laquelle  les 
bonnes  gens  avaient  accoutumé  d'apporter 
leurs  offrandes  ».  Bien  des  fois,  Isabeau  y  avait 
prié  dans  les  heureuses  années  de  son  ma- 
riage ;  elle  résolut  d'y  instituer  un  office 
exceptionnel  qui  attestât  à  jamais,  «  l'hon- 
neur et  révérence  qu'elle  avait  à  Notre-Sei- 
gneur  et  à  la  glorieuse  Vierge  Marie  ».  Elle 
fonda  donc,  à  cet  autel  vénéré,  une  messe  per- 
pétuelle qui,  chaque  jour,  avant  heure  de 
prime,  devait  être  célébrée  par  un  des  chape- 
lains ou  un  des  chanoines  de  l'église  de  Senlis. 

D'abord  les  petites  cloches  tinteraient  pour 

'  Les  mai'guilliers  de  l'église  Sainl-Jean  en  Grève  à  Paris  reçu- 
rent l'emplacement  de  la  maison  de  Pierre  de  Craon,  pour  en  faire 
un  cimetière, —  moyennant  l'obligation  de  dire  plusieurs  services 
pour  le  Roi  et  la  Reine.  Arch.  Nat.  J  365,  pièce  lo. 

*  Lettres  d'Isabeau,  datées  de  Paris,  septembre  1395.  Arch.  IS'at. 
J.  161,  pièce  21. 


LA    FOLIE     DE     CHARLES     VI  127 

inviter  les  fidèles  à  la  prière;  puis,  quand  le 
prêtre  se  préparerait  à  se  rendre  à  l'autel, 
une  des  grosses  cloches  sonnerait  trois  coups, 
«  afin  que  ceux  qui  auront  devocion  de  oyr 
la  messe  puissent  savoir  quand  on  la  devra 
dire  ».  Aux  cinq  grandes  fêtes  de  Notre- 
Dame,  le  service  serait  plus  important.  Aus- 
sitôt matines  dites,  les  chapelains  ou  le  cha- 
pitre se  rendraient  en  procession  devant 
l'autel,  y  chanteraient  une  antienne  et  diraient 
une  première  oraison,  puis  une  seconde  pour 
le  Roi  et  la  Reine  ;  après  quoi,  serait  célébrée 
lagrand'messeànotes,  avec  diacre,  sous-diacre 
et  deux  «  choriaux  en  chape  » . 

Mais  il  fallait  que  le  service  et  Tentretien 
d'une  fondation  aussi  importante  fussent  con- 
venablement assurés.  A  cet  effet,  «  très  noble 
et  très  excellente  dame,  Madame  Ysabeau  de 
Bavière,  royne  de  France,  achetapourelleetses 
hoirs  à  Bernart,  dit  Racaille,  l'ostel  de  la  voyrie 
de  Senlis  *  »,  moyennant  huit  cent  soixante 
livres  tournois,  suivant  acte  passé  par  devant 
les  notaires  du  Ghàtelet,  le  i6  septembre  i3g5, 
et,  immédiatement,  elle  en  transporta  la  pos- 

*  Arch.  Nat.  J    161,  pièce  2j. 


228  ISABEAU     DE     BAVIERE 

session  au  doyen,  chanoines  et  chapitre  de 
Senlis\  La  messe  instituée  fut  dite  aussi  long- 
temps, sans  doute,  que  la  somme  fut  payée  ; 
et,  pendant  le  reste  du  règne,  Isabeau  envoya, 
à  deux  reprises,  des  ornements  sacrés,  des 
vêtements  sacerdotaux  pour  l'autel  de  Notre- 
Dame  de  Senlis  et  ses  desservants". 

A  chaque  rechute  du  Roi,  on  ne  savait  plus 
à  qui  s'adresser  pour  donner  enfin  des  soins 
efficaces.  Dans  le  choix  des  médecins  et  celui 
des    remèdes,    on    passait    d'un    extrême    à 

^  L'hôtel  de  la  voirie  était  un  grand  édifice  avec  cour  et  jardin, 
il  contenait  la  prison  du  bailliage,  et  celle  de  la  prévôté  foraine. 
(Le  prévôt  forain  avait  juridiction  sur  les  personnes  étrangères  à 
la  ville  où  il  siégeait).  Le  propriétaire  de  l'hôtel,  Bernart,  était 
valet  de  chambre  du  Roi  et  du  duc  d'Orléans;  il  cumulait  les  fonc- 
tions de  voyer  de  Senlis  et  celle  de  garde  des  prisons.  Ces  der- 
nières surtout  étaient  d'un  bon  rapport,  car  pour  chaque  prison- 
nier non  noble,  Bernart  percevait  cinq  sous  parisis,  pour  chaque 
prisonnier  noble,  dix  sous,  sans  compter  quatre  deniers,  pour 
chaque  nuit  qu'un  détenu  passait  dans  un  lit,  et  deux  pour  celui 
qui  «  ne  gist  pas  en  lit  ».  Par  contre,  la  maison  était  grevée  de 
quelques  redevances  et  servitudes.  Arch.  Nat.  J  i6i,  pièce  28.  — 
Bientôtles  donataires  adressèrent  une  requête  au  Roi,  pour  «  l'aug- 
mentacion  et  seurté  de  la  fondacion  »  de  la  Reine  (ijgS).  Ils  vou- 
laient obtenir  la  promesse  formelle  que  les  prisons  seraient  toujours 
dans  l'hôtel,  ou  du  moins  que  les  profits  demeureraient  au  Cha- 
pitre, qui  pourrait  bailler  à  ferme  les  services  de  voirie,  de  geôle, 
et  de  sergenterie.  Arch.  Nat.  J  iGi,  pièce  22.  —  Mais  les  exigences 
des  chanoines  devinrent  à  la  longue  si  grandes,  que  le  Conseil 
royal  craignit  qu'elles  ne  fussent  une  cause  de  difficultés  avec 
les  officiers  de  la  région  ;  et  il  racheta  au  Chapitre,  au  nom  du 
Roi,  l'hôtel  de  la  voirie  de  Senlis,  moyennant  soixante  francs  de 
revenu   annuel   (3i    janvier    IJ96).   Arch.  Nat.  J  i5i,  pièce   19. 

-  Cf.  Comptes  de  l'Argenterie  de  la  Reine,  Arch.  Nat.  KK.  4'.  4^, 
4'3,  passirn. 


L\    FOLIE     DE     CHARLES     Vl  aag 

l'autre,  c'est-à-dire  qu'on  essa^^ait  des  régimes 
les  plus  opposés.  Par  moments,  la  Ueine 
désespérée  n'avait  plus  foi  que  dans  un 
miracle,  et,  en  iSgG,  quand  Charles  fut  repris 
d'une  attaque,  les  plus  fameux  médecins  de 
la  cour,  le  célèbre  Renaud  Fréron  y  compris, 
furent  congédiés  '  ;  et,  l'année  suivante,  Isa- 
beau  témoigna  quelque  confiance  à  deux 
empiriques  de  Guyenne  qui  prétendaient  gué- 
rir le  mal  du  Roi  à  l'aide  de  breuvages  pré- 
parés avec  des  métaux  '.  A  cette  époque  les 
docteurs  en  Sorbonne  et  les  prélats  demandent 
vainement  que  l'on  poursuive  et  que  l'on  pu- 
nisse les  sorciers.  Le  chroniqueur  qui  signale 
le  fait,  insinue  que  ceux-ci  sont  soutenus  à  la 
Cour,  a  par  certaines  personnes^  »  qu'il  ne 
nomme  pas,  mais  qui  devaient  être  la  Reine  et 
le  duc  d'Orléans. 

Dans  ses  jours  de  lucidité,  Charles  VI  a  la 
volonté  de  reprendre  son  rôle  de  Roi,  avec 
toutes  ses  charges  ;  il  s'occupe  des  affaires, 
et  voyage.  Isabeau,  maintenant  moins  prompte 


'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  II,  p.  403. 
-  [bld. 
^  Ibid. 


23o  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

à  s'illusionner,  le  surveille  de  loin,  lorsqu'il 
s'est  déplacé.  En  1898,  il  s'est  rendu  à  Reims 
pour  y  recevoir  l'empereur  Wenceslas  ^  ;  mais 
la  fatigue  des  conférences  lui  cause  une  nou- 
velle crise'.  Par  trois  fois,  dans  le  courant  de 
mars,  quatre  fois  en  avril,  la  Keine  dépêche 
des  courriers  qui  lui  rapporteront  des  nou- 
velles du  Uoi^. 

Du  reste,  pendant  le  temps  où  Charles  jouit 
de  sa  raison,  il  reprend  avec  sa  femme  la  vie 
commune  ;  le  plus  sûr  témoignage,  à  cet 
égard,  est  la  naissance  de  trois  enfants  qu'Isa- 
beau  mit  au  monde  de  iSqS  à  i3()8. 

Le  II  janvier  ioqS^  à  l'hôtel  Saint-Pol,  elle 
eut  une  fille  que  l'on  baptisa  du  nom  de  Mi- 
chelle,  à  cause  de  la  grande  dévotion  du  Iloi 
pour  Monseigneur  l'archange''. 

Le  22  janvier  i3f)7,  «  sous  le  signe  du  ver- 

'  A.  Leroux,  Relations  politiques  de  la  France  arec  l'Allemagne 
(1.378-1480),  p.  24. 

*  Jarry,   Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  204. 
'^  Arch.  Nat.   KK  4,1,  f»  3,  4,  5. 

*  L'enfant  naquit  à  huit  heures  du  soir,  ot  fut  baptisée  le  len- 
demain. Cf  le  Père  \nsehne,  Histoire  Généalogique....  t.  II,  p.  IK). — 
YalletdeViriville,  ouv.  cité  (Bibl.  Ec.  Chartes,  4»  série,  t.  IV)  p.  479. 

°  Saint  Michel  était  regardé  comme  le  Patron  du  Royaume  de 
France  ;  les  rois  l'honoraient  d'un  culte  spécial  ;  en  i394,  Charles 
VI  avait  fait  un  pèlerinageà  «  Saint  Michel  au  péril  de  mer»,  c'est 
à-dire  au  monastère  du  mont  Saint-Michel. 


LA     FOLIE     DE    CHAULES     VI  53 1 

seau  »,  entre  huit  et  neuf  heures  du  soir,  la 
Reine  accoucha  d'un  fîlsi,  à  la  grande  joie  du 
Royaume,  car  la  succession  du  Roi,  de  plus 
en  plus  malade,  ne  paraissait  pas  assurée  dans 
la  personne  du  Dauphin  Charles,  si  débile.  Le 
lendemain,  le  nouveau-né  reçut  le  baptême 
dans  l'église  Saint-Paul",  ses  parrains  étaient 
le  duc  d'Orléans  qui  lui  donna  son  nom,  et 
Messire  Le  Bègue  de  Villaines^  ;  il  eut  pour 
marraine  Mademoiselle  de  Luxembourg,  de- 
moiselle d'honneur  d'Isabeau  qui  s'était  con- 
sacrée à  Dieu\ 

Dix-huit  mois  plus  tard,  un  courrier  était 
envoyée  l'abbaye  de  Coulombs"  avec  mission 
de  prier  un  religieux  d'apporter  à  la  Reine  le 
((  circonciz  Notre-Seigneur*'  pour  le  travaille- 

'  ReligieuK  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  II,  p.  SaB-âa:).  —  Le 
Pèi'e  Anselme...,  t.  I,  p.    ii3.  — Vallet  de  Viriville...,  p.  479- 

"  Le  prélat  officiant  fut  Jean  de  Norry,  archevêque  de    Vienne. 

'  Pierre  de  Villaines,  dit  le  Bègue,  seigneur  de  Tourny  et  comte 
de  Ribadeo  depuis  la  campagne  de  Castille  de  i366-i369,  dans 
laquelle  il  avait  accompagné  Du  Guesclin.  avait  été  l'un  des  con- 
seillers les  plus  écoutés  de  Charles  V.  En  i388,  après  la  retraite 
des  princes,  il  fut  l'un  de  ceux  que  Charles  VI  «  advisa  qu'il  vou- 
loit  avoir  près  de  lui  ».  Cf.  H.  Moranvillé,  Etude  sur  la  vie  de  Jean 
le  Mercier,   p.   irg    et  note  4- 

*  Religieux  de  Saint-Denis.  Chronique...,  t.  II,  p.  523-525. 

^  Coulombs  (cant.  de  Nogent-le-Roi,  arr.  d'Evreux,  dép.  de 
l'Eure)  était  une  abbaye  bénédictine  du  diocèse  de  Chartres.  Gallia 
Christiana,  t.  VIII,  col.  i  248. 

"  Une  des  nombreuses  fausses  reliques  inventées  au  moyen  âge. 


I  s  A  B  E  A  U     DE     BAVIERE 


ment  de  la  dite  dame  ^  »  ;  et,  quelque  temps 
après  la  réception  de  cette  relique,  le  3i  août, 
Isabeau  mettait  au  monde  un  autre  fds  qui 
reçut  le  nom  de  Jean-. 


Aucun  chroniqueur  ne  nous  a  dépeint  Isa- 
beau  dans  son  rôle  de  mère  ;  mais  nous  voyons, 
par  les  Comptes,  que  les  Enfants  de  France 
étaient  entourés  de  tous  les  soins  et  de  tout  le 
luxe  qui  convenaient  à  leur  rang^  La  Reine 
s'occupait  alors  avec  sollicitude  de  ses  fds  et 
de  ses  filles  ;  le  plus  souvent  ils  étaient  en  sa 
compagnie,  sauf"  Madame  Marie,  vouée  à  Notre- 
Dame,  et  qui,  à  quatre  ans,  était  entrée  au 
monastère  de  Poissy.  Quand  «  nosseigneurs 
et  dames  les  enfants  »  étaient  éloignés  d'elle, 
leur  mère  leur  écrivait  ou  envoyait  des  chevau- 
cheurs  s'informer  de  leur  santé  ;  elle  adressait 

'  Arch.  Nat.  KK  45,  f"  iGv». 

-  Jean  de  France  naquit  à  l'hôtel  Saint-Pol,  vers  les  cinq  heures 
du  soir.  Jl  eut  pour  parrain  le  duc  Jean  de  Berry.  Cf.  le  Père 
Anselme, ///s^o/re  Généalogique...,  t.  I,  p.  114.  —  Vallet  de  Viri- 
ville...,  (Bibl.  Ec.  Chartes,  année  i8.57-i858,  p.  480.) 

'  Voy.  Arch.  Nat.  KK  4r)  et  46,  (Comptes  de  lllôtol  disabeau 
de  Bavière),  41,  42,  43,  (Comptes  de  son  Argenterie). 


LA    FOLIE     DR     CHARLES    VI  233 

surtout  des  messages  au  Dauphin,  qui  pouvait 
mieux  comprendre  ses  conseils,  et  dont  la 
santé  et  la  «  nourryture  »  réclamaient  plus 
de  soins  ^ 

'  Le  24  octobre  i'îqS,  Isabeaii  alors  à  l'hôtel  Saint-Pol  éerit  au 
Dauphin  à  Meaux.  Comptes  de  l'Hôtel  de  la  Reine.  (Arch.  Nat.  KK 
45,1°  17  r")  — 2()  août  r399,  «  Jehannin  le  Charron  envoyé  porter 
lettres  de  la  Royne  à  Monseigneur  le  Daulphin.  à  Vernon  sur  Saine. 
...  la  royne  à  Maubuisson  ».  (Ibid.  ("  !^^  \°)  — 4  décembre  ik);),  n  Bri- 
tot,  chevaucheur,  envoyé  porter  lettres  à  Monseigneur  le  Daulphin^ 
à  Gaillon  ou  illec  environ  ».  (/A/J.  f» 49 r") — 3i  décembre  1399.  «Jac- 
quemin...  envoyé  porter  lettres  à  Messeigneurs  et  dames  les  enffans, 
à  Evreux..,  la  royne  à  Mante.  {Ibid.)  5  janvier  1400,  «  Jehan  le  Char- 
ron, porteur  de  l'escuierie  de  la  royne...  à  Messeigneurs  Messire 
lioys  et  Jehan  et  noz  dames  ses  sœurs  enffans  de  France,  à  Evreux.., 
la  royne  à  Mante  ».  (Ibid,,  f"  ()3  v")  —  Quand  les  enfants  étaient, 
longtemps  absents,  la  Reine  allait  les  voir  et  leur  apportait  des 
cadeaux. 


CHAPITRE   II 

LES   PRÉOCCUPATIONS    ÉGOÏSTES 
DE    LA   REIxXE 

Du  mois  de  décembre  i388  au  mois  d'août 
1892,  le  royaume  avait  été  gouverné  par 
Charles  VI,  assisté  des  cinq  conseillers  qu'il 
s'était  choisis  :  Bureau  de  la  Rivière,  Jean  le 
Mercier,  le  connétable  Olivier  de  Clisson, 
Jean  de  Montagu  et  le  Bègue  de  Villaines\ 
personnages  de  médiocre  extraction  que  les 
Princes,  évincés  du  pouvoir,  avaient  sur- 
nommés, par  dérision,  «   les  Marmousets"  ». 

Dès  les  premiers  jours  delà  maladie  du  Roi, 


*  Voy.  Siméon  Luce,  La  France  pendant  la  guerre  de  Cent-Ans 
2»  série  :  Etude  sur  Perrette  de  la  Rivière,  p.  i55-i62.  — H.  Moran- 
villé,  Étude  sur  la  vie  de  Jean  le  Mercier,  p.  119-150,  L.  Merlet, 
Jean  de  Montagu  (Bibl.  Ec.  Chartes,  année    i852,  p.  2.57-261). 

■  Les  Marmousets  étaient  de  petites  figures  grotesques  sculptées 
sur  les  murs  et  au  portail  des  églises. 


236  ISABEAU     DE     BAVIERE 

(Août  1392),  Philippe  de  Bourgogne  prit  en 
mains  les  rênes  du  gouvernement,  avec  le 
concours  nominal  des  ducs  de  Berry  et  de 
Bourbon^  ;  toute  autorité  fut  refusée  au  duc 
d'Orléans,  sous  prétexte  qu'il  était  trop  jeune  "; 
les  Marmousets,  furent  destitués  et  dépouillés 
de  leurs  biens  ^. 

Dans  ce  nouvel  état  de  choses,  aucune  place 
ne  fut  réservée  à  Isabeau,  aucune  part  de 
pouvoir  ne  lui  fut  concédée  pour  le  pré- 
sent. 

En  novembre,  le  Conseil  royal  renouvela 
l'ordonnance  de  Charles  V  qui  avait  fixé,  à 
quatorze  ans,  la  majorité  des  Rois  ;  et  au 
mois  de  janvier,  la  question  de  la  tutelle  et 
de  la  régence  fut  étudiée  et  réglée  ;  le  rôle  et 
les  devoirs  qui  incomberaient  à  la  Reine,  en 
cas  de  décès  du  Roi,  furent  alors  déterminés 
suivant  l'esprit  et  la  lettre  des  édits  de 
Charles  V '*. 

«  Selon  raison  escripte  etnaturelle,  disaient 

^  Froissart,  Chi-oniques...,  liv.   IV.  ch.  XXX,  t.  XIII,  p.  102. 

■  Jari-y,    Vie  polilique  de  Louis  (VOrléans,  p.  9G. 

^  Froissart...,  t.  XIH,  p.  107-130.  —  Jarry....  p.  9^-97. 

*  Ordonnances  des  rois  de  France (Paris,  i  72.I- 1847,  2')  vol.  in-f°) 

t.  VII,  p.  53o-5ir). 


PRÉOCCUPATIONS    ÉGOÏSTES    DE    LA    REINE       237 

les  lettres  royales,  la  mère  a  greigneur  et 
plus  tendre  amour  a  ses  enfans  et  a  le  cuer 
plus  doulz  et  plus  soigneux  de  les  garder  et 
nourrir  amoureusement  que  quelconque  autre 
personne.  »  Aussi,  au  cas  où  le  Roi  viendrait 
à  mourir,  avant  que  le  Dauphin  Charles  eût 
atteint  sa  quatorzième  année,  la  Reine  devait 
avoir  «  principalement,  la  tutelle  garde  et  gou- 
vernement »  de  son  fils  aîné  et  de  ses  autres 
entants.  Dans  cette  lourde  tâche,  elle  serait 
aidée  et  conseillée  de  ses  plus  proches 
parents,  tout  dévoués  eux  aussi  aux  enfants  de 
France  :  les  ducs  de  Berry,  de  Bourgogne,  de 
Bourbon  et  le  duc  Louis  de  Bavière  ;  d'accord 
avec  eux,  elle  ferait  tout  ce  qu'à  «  tuteurs 
appartient  de  raison  et  de  coutume  -». 

Si  elle  mourait,  si  elle  contractait  un  second 
mariage,  ou  si,  par  suite  de  quelque  empêche- 
ment de  maladie  ou  autre,  elle  ne  pouvait  rem- 
plir les  charges  de  sa  tutelle,  les  ducs  de 
Berry  et  Bourgogne  la  remplaceraient  ;  de 
même  que,  les  ducs  morts  ou  empêchés,  elle 
resterait  tutrice,  fût-elle  seule. 

Pour  «  la  nourryture  »  des  enfants,  pour 
Tétat    et  gouvernement   d'elle-même   et  des 


i38  ISABEAU     DE     BAVIERE 

Princes,  la  Reine,  dès  que  le  Roi  serait  mort, 
prendrait  Senlis,  Melun,  le  duché  de  Norman- 
die, la  ville  et  la  vicomte  de  Paris,  sauf,  en 
celle-ci,  la  cour  du  Parlement  et  autres  res- 
sorts supérieurs  de  justice  qui  resteraient  en 
la  main  du  Régent. 

Au  cas  où  les  revenus  de  ces  domaines  ne 
suffiraient  pas,  Isabeau  et  les  ducs  devraient 
s'en  choisir  d'autres  dans  le  Royaume. 

La  Reine  et  les  Princes  seraient  entourés 
d'un  Conseil  de  douze  personnes  :  trois 
prélats,  six  nobles  et  trois  clercs,  que  leur 
sagesse  désignerait  au  choix  des  tuteurs  et 
qui  se  tiendraient  continuellement  en  leur 
compagnie  et  service  \ 

Enfin,  quoiqu'il  fût  certain  que  la  Reine 
aimait  ses  enfants  «  comme  mère  peut  et  doit 
aimer  les  siens  »,  il  fallait  cependant  qu'elle 
leur  prêtât  un  serment  d'amour  et  de  fidélité, 
soit  du  vivant  du  Roi,  soit  aussitôt  après  son 
décès,  en  présence  des  princes  tuteurs. 

Les  ducs  de  Bcrry,  de  Bourgogne,  de 
Bourbon  et  de  Bavière  étaient  astreints  à  la 


'  Dans  l'ordonnance  de  Charles  V  de  1374,  les  membres  du  futur 
conseil  de  régence  étaient  désignés  d'avance. 


PRÉOCCUPATIONS    KGOÏSTES    DE    LA    REINE       -iSg 

même  formalité,  en  présence  de  la  Reine  et 
des  conseillers  qui,  eux  aussi,  devaient 
prendre  engagement,  «  envers  Madame  la 
Royne  et  les  ducs.   » 

Peu  de  jours  après  que  cette  ordonnance 
eût  été  rendue,  Isabeau  prononça  le  serment 
qu'on  exigeait  d'elle,  les  termes  en  étaient 
singulièrement  graves  et  austères  ^:  «  Aux 
saintes  évangiles  de  Dieu  »,  et  sur  les  reli- 
ques qui  lui  furent  présentées,  la  Reine  jura 
que,  «  si  la  mort  du  Roi  et  le  jeune  âge  de 
son  fils  aîné  mettaient  entre  ses  mains  la 
garde,  tutelle  et  nourrissement  des  enfants 
de  France,  d'accord  avec  les  ducs,  elle  nour- 
rirait et  gouvernerait  le  Dauphin  et  ses  autres 
enfants,  curieusement  et  diligemment,  au  bien, 
honneur  et  prouffit  de  leurs  personnes  ,  ensei- 
gnement et  bonne  doctrine  »,  et  en  même 
temps,  elle  jura  de  se  conformer  fidèlement 
aux  prescriptions  du  conseil  de  tutelle. 

Suivant  une  seconde  ordonnance,  rendue 
également  en  janvier,  le  duc  d'Orléans,  au 
cas  où  Charles  VI  mourrait,  recevait  la  régence 


'   Ordonnances   des  Rois...,  t.   VIT,  p.  535.   —    Le  serment  de  la 
Reine  commençait  par  ces  mots  :  «  Je  Elisabeth  de  Bavière...  » 


24o  ISA  BEAU     DE     BAVIÈRE 

avec  le  gouvernement  du  Royaume,  à  la  con- 
dition qu'il  jurerait  de  défendre  de  toute  sa 
puissance  la  Reine  et  le  jeune  Roi*.  —  Dès 
février  i3c)3^  le  duc  prêta  ce  serment'. 

Ces  dispositions,  en  cas  de  minorité  du 
Dauphin,  n'accordaient  à  Isabeau  que  l'ombre 
du  pouvoir.  Son  autorité,  dans  les  affaires  du 
Ro3^aume,  resterait  nulle,  elle  serait  seule- 
ment la  présidente  d'un  conseil  de  famille, 
à  peine  placée  au-dessus  des  ducs,  que  leur 
serment  engageait  envers  leur  neveu,  mais 
point  envers  sa  mère.  Si  la  volonté  venait  à  la 
tutrice  de  prendre  quelque  part  au  gouverne- 
ment du  Royaume,  il  lui  faudrait  briser  les 
liens  dont  elle  était  enveloppée.  En  attendant, 
tant  que  son  mari  vivait,  Isabeau  comme 
Reine,  n'avait  aucun  pouvoir,  aucun  droit  :  sa 
personne  était  reléguée  à  l'arrière  plan  de  la 
scène  politique. 

Se  contenta-t-elle  de  ce  rôle  effacé?  La 
réponse  sera  affirmative  si,  pour  résoudre  la 
question,  l'on  s'en  rapporte  aux  seuls  témoi- 
gnages des  chroniqueurs.  Suivant  le  Religieux 

^  Ordonnances  des  Rois...  t.   VII,  p.   535. 

"  Jai'i'y,    Vie  poliii(/itc  de  Louis  d'Orléans,  p.  102. 


PRÉOCCUPATIONS    KGOÏSTES    DE    LA    HEINE       241 

de  Saint-Denis,  Isabcau  n'était  alors  que 
réponse  bien-aimée  de  Charles  VI  ;  il  la  montre 
gémissant  sur  la  folie  du  Roi,  priant  pour  sa 
guérison  et  distraite  seulement  de  son  cha- 
grin et  de  ses  pratiques  religieuses  par  les 
devoirs  de  la  maternité  et  les  exigences  de  la 
représentation \  Pour  Froissart,  la  bonne  reine 
de  France  était  une  vaillante  dame  «  qui  Dieu 
doutoit  et  aimoit  »,  qui  avait  été  en  grande 
affliction  du  mal  de  son  époux  et  en  «  avait 
fait  faire  plusieurs  belles  aumônes  et  proces- 
sions et  par  especial  en  la  cité  de  Paris  ■  ».  En 
dehors  de  ces  allusions  au  malheur  de  la 
Reine,  les  deux  annalistes  ne  parlent  d'elle 
qu'à  propos  des  fêtes,  des  cérémonies  et 
des  réceptions  d'ambassades  auxquelles  elle 
assiste,  sans  jamais  donner  de  détails  carac- 
téristiques sur  son  attitude  ou  sur  sa  con- 
duite. De  leur  silence,  l'on  pourrait  inférer 
qu'Isabeau,  pendant  ces  dix  années,  mena 
au  point  de  vue  politique,  une  vie  toute 
passive,  et  que,  tout  d'un  coup,  en  i4o2,  elle 
révéla  des  aptitudes  de  souveraine.  En  vérité, 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  II,  p.  8g. 

^  Froissart,  Chroniques,  liv.  IV,  ch.xxxvi,  t.  XIII,  p.  189. 

16 


24i  ISABEAU     DE     BAVIERE 

de  1892  à  i4o2,  aucun  événement  n'étant  venu 
modifier  le  régime  institué  par  les  Princes  \ 
elle  ne  fut  l'auteur  d'aucun  acte  digne  d'être 
consigné  dans  les  chroniques.  Mais  les  docu- 
ments d'archives,  pourtant  si  secs,  nous  ont 
fourni  quelques  traits  de  la  physionomie  que 
nous  essayons  d'esquisser;  grâce  à  eux,  nous 
avons  suivi  Isaheau,  à  cette  époque,  dans 
certaines  de  ses  démarches  publiques  et  pri- 
vées, et  nous  pouvons  affirmer  que  sous  son 
apparente  soumission  à  la  volonté  des  ducs, 
elle  couvait  d'ambitieux  désirs.  Pour  l'ins- 
tant, elle  ne  paraissait  avoir  que  des  visées 
bornées  à  l'accroissement  de  ses  richesses  ; 
mais  pour  édifier  la  fortune  qu'elle  rêve,  elle 
déploie  une  énergie  remarquable,  on  peut 
entrevoir  déjà  de  quelle  étonnante  persévé- 
rance sera  capable  son  égoïsme.  Cependant 
si  sa  volonté  est  tenace,  son  observation  est 
courte,  aussi  la  voit-on  changer  fréquem- 
ment de  moyens,  tenter  des  voies  différentes, 


'  La  Franco  était  en  paix  avoc  l'Angleterre,  elle  poursuivait 
d'aclives  négociations  avec  l'Italie  et  l'Allemagne,  clic  était  gou- 
vernée avec  fermeté  par  l'habile  et  sage  Philippe  de  Bourgogne  et 
on  pourrait  dire  que  cette  période  fut  relativement  prospère,  si  les 
impôts  n'y  étaient  devenus  excessifs. 


IMIEOCCUPATIONS    KGOlSTES    DE    LA    H  E  I  ^  E       'i^J 

parfois  opposées,  pour  atteindre  son  but.  Au 
même  temps,  le  jeu  des  partis  l'intéresse,  les 
intrigues  et  les  négociations  diplomatiques 
l'attirent  ;  la  part  qu'elle  prend  à  ces  der- 
nières, pour  secrète  qu'elle  soit,  est  très 
active.  En  somme,  au  sortir  de  ces  dix  années, 
Isabeau  apparaîtra  femme  d'expérience,  et 
l'ascendant  qu'elle  aura  pris  sur  la  cour  sera 
tel,  que  ceux-là  même  qui,  en  1392,  lui  refu- 
saient la  plus  petite  parcelle  d'autorité,  la 
placeront  à  la  tète  du  pouvoir. 


Charles  VI,  dans  le  dernier  paragraphe  de 
son  testament  daté  du  mois  de  janvier  iSqS', 
exprimait  sa  volonté  que  le  douaire  de  la  Reine 
fut   stipulé  conformément  aux   ordonnances. 

'  U  y  a  deux  testaments  de  Charles  YI  identiques  dans  la  forme  : 
le  premier,  daté  de  Paris,  janvier  iSgl.  (Bibl.  Nat.,  f.  fr.  i.5Co3, 
fol.  88),  le  second,  daté  de  Paris,  septembre  ijgj.  (Bibl,  Nat.,  f.  fr. 
23707,  fol.  35'2-3.î4)-  — Dans  ce  testament,  le  nom  de  la  Reine  se, 
rencontrait  plusieurs  fois.  A  propos  de  sa  sépulture  à  Saint-Denis, 
le  Roi  ordonnait  qu'en  «  la  ditte  chapelle  sa  très  chière  et  très 
aimée  compagne  fut  enterrée,  s'il  lui  plaîst  »,  que  sa  sépulture  fut 
ordonnée  comme  il  avait  fait  de  la  sienne  propre  ;  et  il  ajoutait 
«  tant  pour  nous  comme  pour  luy  ordonnons  cent  livres  parisis  de 
rente  pour  y  fonder  messes  ou  obiz  ».  Plus  loin,  c'était  une  dona- 
tion de  six  cents  francs  à  Thôpital  Saint-Antoine-lès-Paris,  ù 
laquelle  Isabeau  était  associée,  pour  la  célébration  de  deux  messes 
du  Saint-Esprit  et  plus  tard  d'un  obit. 


2/(4  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

Aussi,  au  commencement  de  cette  même 
année/  le  Conseil  royal  décida-t-il  que  «  par 
considéracion  et  mémoire  des  très  grandes, 
parfaites  et  vraies  amours,  fidélité  et  obéis- 
sance qu'elle  avait  portés  au  Roi,  des  plaisirs 
qu'elle  lui  avait  faits  et  continuerait  à  lui 
faire  »,  un  douaire  serait  assigné  à  Isabeau  ; 
et,  pour  que,  si  elle  survivait  à  son  mari,  elle 
eut  ((  dont  soy  gouverner  et  maintenir  hono- 
rablement son  état  ainsi  qu'il  affiert  et  appar- 
tient à  royne  de  France  »,  l'importance  du 
douaire  fut  fixée  à  vingt-cinq  mille  livres 
tournois  de  rente  annuelle;  ^  suivant  la  tradi- 
tion, ajoutons-nous,  puisque  môme  somme 
avait  été  autrefois  assignée,  par  Philippe  VI  de 
Valois,  à  sa  première  femme  Jeanne,  (août 
i328^)  et  par  Charles  V,  à  Jeanne  de  Bourbon*. 
En  cette  année  iSgS,  la  Reine  Blanche, 
seconde  femme  de  Philippe  VI,  jouissait  d'un 

*  Quand  en  février  iSgS,  le  duc  d'Orléans  prêta  le  serment, 
dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  il  jura  de  garder  le  douaire  de 
la  Reine  «  tel  comme  il  lui  est  ou  sera  ordonné  ».  [Ordonnances 
des  Rois  de  France...,  t.   VII,  p,  535.) 

*  Arch.  Nat.  J  Sgo,  pièce  i5. 
^  Arch.  Nat.  J  357. 

*  Charles  VI,  dans  ses  lettres,  invoquait  l'exemple  de  son  père 
«  ainsi  que  fist  nostre  très  chier  seigneur  et  père  de  semblable 
somme  nostre  très  aimée  dame  et  mère,  dont  Dieu  ait  les  âmes  ». 
Arch.  Nat.  J  390,  pièce  i5. 


PRÉOCCUPATIONS    ÉGOÏSTES    DE    L.V    REINE       345 

revenu  équivalent  ;  les  vingt-cinq  mille  livres 
tournois  devaient  être  assignées  en  argent 
ou  en  terres  sur  le  Royaume  et  sur  le  Dauphiné  ^ . 
La  Chambre  des  Comptes,  dès  que  l'ordre 
lui  en  eût  été  donné  par  les  lettres  royales 
du  21  février  i393",  s'occupa  de  déterminer 
les  fonds  sur  lesquels  cette  rente  serait  assise. 
La  tâche,  difficile  en  elle-même,  était  encore 
compliquée  par  l'existence  du  douaire  de  la 
reine  Blanche  ;  il  fallait  se  garder  de  confondre 
les  deux  douaires.  Au  bout  d'un  an  et  demi 
le  travail  fut  terminé  ;  Isabeau  put  connaître 
quels  lieux  et  quelles  terres  fourniraient 
chaque  année  à  ses  dépenses  si  elle  deve- 
nait veuve  ;  la  liste  que  lui  soumirent  les  gens 
des  Comptes  était  longue  ^ 

Dans  l'Ile  de  France,  au  pays  des  bords  de 
la  Seine,  elle  avait  :  Moret,  Fontainebleau, 
Samois  \  Pont-sur-Yonne  %  Nemours  ®  «  avec 

'  Arch.  Nat.  J  390,  pièce  i,5. 

-Jbid.  «  Assignacion  de  aSooo  liv.  tournois  de  rente  à  Elysabeth 
de  Bavière  reyne  de  France,  pour  son  douaire  avec  injonction  aux 
gens  des  comptes  d'avoir  à  faire  une  assiette  convenable  desdites 
2.^000  liv.  tour,   de  rente.  »  Arch.  Nat.  PP  117,  n"  iii'J.fol.  3o8  v". 

^  Arch.  Nat.  J  390,  pièce  i5. 

*  Samois,  cant.  etarr.  de  Fontainebleau,  dép.  de  Seine-et-Marne. 

^  Pont-sur-Yonne,  ch.-l.  de  cant.,  arr.  de  Sens.  dép.  ^de  l'Yonne. 

"  Nemours, ch.-l.  de  cant..  arr.  de  Fontainebleau,  dép.  de  Seine- 
et-Marne. 


246  ISÂBEAU     DE     BAVIERE 

la  revenue  et  emolumens  du  pont  de  Tarche 
de  Melun  ». 

La  Champagne  et  la  Brie  devaient  lui  rap- 
porter plus  de  cinq  mille  livres  tournois,  par 
les  revenus  des  villes  et  châtellenies  de  Saint- 
Florentin',  Pont-  etNogent-sur-Seine,Meaux, 
avec  les  produits  du  marché  ;  les  droits  payés 
chaque  année  par  les  abbés  de  Saint-Faron\ 
Sainte-Céline  '  et  Lagny  ^  «  pour  cause  des 
gardes  de  leurs  dictes  abbaies  ;  »  Crécy*'  avec 
son  château;  la  ville  de  Château-Thierry,  qui, 
à  elle  seule,  fournirait  près  de  deux  mille 
livres  tournois. 

Les  châtellenies  de  Coulommiers  et  de  Bar- 
sur-Seine  devaient  être  comprises  dans  le 
douaire,  mais  comme  les  revenus  en  étaient 
alors  affectés  à  la  duchesse  deBaret  àTamiral 


*  Snint-Florcnlin,  ch.-l.  de  canl,.,  arr.  d'Auxerre,  dép.  de 
r Yonne. 

'  Pont-sur-Seinc,  cant.  et  arr.  de  jN'ogent-siir-Seine,  dép.  de 
rAubc. 

^  Saint-Faron,  comni.  Le  Plcssy-Placy,  cant.  de  Lizy-sur-Ourcq, 
arr.  de  Meaux,  dép.  de  Seine-et-Marne. 

■•  Sainte-Céline,  abbaye  bénédictine  du  diocèse  de  Mcaux,  sup- 
primée en  i658.  Gallia   Clulstiaiia,  t.   VUl,  col.    iCty:") 

*  Lagny,  ch.-l.  de  canton,  arr.  d(>  Meaux.  dép.  de  Seine-et- 
Marne, 

"  Crécy,  ch.-l.  de  canton,  ixvv.  de  Meaux,  dép.  de  Soine-ct- 
Marne. 


PREOCCUPATIONS    KGOÏSTES    DE    LA    REINE       247 

Jean  de  Vienne,  on  avait  déclaré  qu'Isabeau 
serait  assignée  pour  la  somme  équivalente 
sur  la  vicomte  de  Rouen,  jusqu'à  ce  que  les 
dites  cliâtellenies  eussent  fait  retour  au  Roi. 

Elle  recevait  encore  en  Normandie  Pont- 
de-l'Arclie,  la  vicomte  de  Montivilliers  \  les 
rentes  et  revenus  de  la  ville  et  sergenterie  de 
Harfleur  -,  la  vicomte  de  Caudebec  ^  et  celle 
de  Ouques  \ 

Le  Dauphiné  lui  donnerait,  avec  les  revenus 
de  sept  cliâtellenies  du  Briançonnois,  les 
profits  et  émoluments  des  gabelles  du  Vien- 
nois, du  Valentinois  ^  et  aussi  le  pacage  de 
Pizançon  ^  de  sorte  que  cette  province  fourni- 
rait à  elle  seule  le  quart  des  vingt-cinq  mille 
livres. 

Isabeau  se  plaignit  que  ses  futures  pro- 
priétés fussent  situées  à  de  trop  grandes  dis- 

*  Montivilliers,  ch.-l.  de  canton,  arr.  du  Havre,  dép.  de  Seine- 
Inférieure. 

-  Harfleur,  cant.  de  Montivilliers,  arr.  du  Havre,  dép.  de  Seine- 
Inférieure. 

^  Caudebec,  ch.-l.  de  canton,  arr.  d'Yvetot,  dép.  de  Seine-Infé- 
rieure. 

*  Ouques,  aujourd'hui  Ilouquetot,  cant.  de  Goderville,  arr.  du 
Havre,  dép.  de  Seine-Inférieure. 

^  Valentinois,  comté  de  Valence  en  Dauphiné. 
^    Pizançon,    comm.   de   Chatuzange,   cant.   de    Bourg-de-Péage. 
arr.  de  Valence,  dép.  de  la  Drôme. 


248  ISABEÂU     DE     BAVIÈRE 

tances  les  unes  des  autres;  et  c'est  sans  doute 
pour  faire  droit  à  ses  réclamations  qu'un  der- 
nier article  des  lettres  royales  de  juillet  1894 
lui  accorde  la  faculté  d'échanger,  après  la 
mort  de  la  reine  Blanche,  quelqu'une  des 
châtellenies  primitivement  fixées  contre  le 
pays  de  Vernon-sur-Seine  ^  ;  la  richesse  du 
sol  normand  lui  était  un  sûr  garant  de  la  régu- 
larité des  revenus. 

Dès  lors,  la  Reine  eut  en  ses  coffres  un  livre 
où  était  consignée  l'assiette  de  son  douaire. 
Ce  relevé  avait  été  fait  par  l'un  de  ses  clercs", 
suivant  l'ordonnance  du  Trésorier  François 
Chanteprime. 

Mais  si  le  Roi  venait  à  mourir,  peut-être 
que  les  Princes  réclameraient,  pour  la  tutelle 
des  Enfants  de  France,  une  partie  des  revenus 
de  la  reine  douairière?  La  prévoyante  Isaheau 
demanda  donc  à  Charles  VI,  et  en  obtint,  (jan- 
vier 1397)  des  lettres  où  il  était  expressément 
ordonné  que  la  Reine  aurait  pour  elle-même 


*  Vcrnon,  ch.-l.  de  cant.,  arr.  d'Evrcux,  déji.  de  l'Eure. 

■  Ce  clerc  s'appelait  Perrin  Beaujart.  Le  travail  lui  fut  payé 
10  livres,  i6  sous  parisis,  le  i6  septembre  1394.  (Comptes  de  l'Ar- 
genterie de  la  Reine,  premier  Compte  d'Hémon  Raguier  :  com- 
munes choses.  —  Arch.  Nat.  KK  41,  f»  65  r".) 


PRÉOCCUPATIONS    KGOÏSTES    DE    L\    REINE       249 

vingt-cinq  mille  livres  tournois  de  rente, 
nonobstant  que  <(.  certaines  des  terres  ou  reve- 
nues attribuées  au  douaire  aient  été  ou  puis- 
sent être  données  pour  la  tutelle,  garde  et 
nourrissement  de  enfants  de  France^  ». 

Il  ne  faut  pas  croire  que  le  Roi,  par  cette 
déclaration,  autorisait  sa  femme  à  entrer 
immédiatement  en  jouissance  de  son  douaire, 
il  confirmait  seulement  les  lettres  de  1894,  en 
spécifiant  que  la  Reine  devenue  veuve,  serait 
personnellement  rentée  de  vingt-cinq  mille 
livres  tournois. 

L'année  suivante,  la  reine  Blanche  mourait^  ; 
Isabeau  s'intéressa  aux  opérations  de  l'impor- 
tante succession,  car  elle  expédia  un  message 
à  Néauphle  aux  exécuteurs  testamentaires  ^ 
Quand  tout  fut  réglé,  Charles  VI  ordonna 
que  les  terres,  autrefois  données  à  lareine 
Blanche,  fussent  remises  en  leur  premier  état 
pour  retourner  à  leur  ressort  ordinaire,  et  que 
leurs  recettes  rentrassent  dans  les  caisses  des 


'  Arch.  Nat.  J  36o,  pièce  7. 

-  La  reine  Blanche  mourut  le  8  octobre   1398  (le  Père  Anselme, 
Histoire  Généalogique  de  la  Maison  de  France...,  t.  I,  p.   io5). 

^  La  Reine  envoya  le  chevaucheur  Thevenin  Gourtin.  Arch.   Nat. 
KK  45,  f°  17  ro. 


25o  ISABE.VU     DE     BAVIERE 

vicomtes  dont  elles  dépendaient  ancienne- 
ment. 

Isabeau,  depuis  longtemps  à  Taffùt  d'une 
belle  occasion,  rappela  alors  que  Vernon  lui 
avait  été  promis,  et  de  nouveau  fit  remar- 
quer que  Tassiette  de  son  douaire  «  était  en 
divers  païs  et  moult  distans  les  uns  des 
autres  »  ;  elle  préférait  qu'il  «  fust  plus 
ensemble  et  en  lieux  plus  prochains  les 
uns  des  autres  ».  Son  rêve  était  d'échanger 
plusieurs  de  ses  chàtellenies  éparses  dans  le 
Royaume,  contre  de  productives  terres  nor- 
mandes'. Nous  ignorons  si,  jusqu'en  i4oi, 
des  satisfactions  partielles  lui  furent  données  ; 
mais  le  7  janvier  de  cette  année,  des  lettres 
royales  lui  accordèrent  la  liberté  de  boule- 
verser et  de  fixer,  à  son  gré,  pour  le  présent  et 
pour  l'avenir,  le  fonds  de  son  douaire  ;  elle  pou- 
vait «  quitter  »  les  chàtellenies  du  douaire 
primitif  qui  ne  lui  plaisaient  pas  et  choisir 
parmi  celles  de  la  reine  Blanche. 

Le  Roi  disait  aux  gens  des  Comptes  :  «  la 
c(  dite  première  assiette  des  vingt-cinq  mille 
((  livres  tournois  de  terre  ou  de  rente  et  les 

'  Ar.h.  Kal.  J  364. 


PRKOCCUPATIONS    KGOÏSTES    DE    L\    KEINE       'i)! 

a  lettres  sur  ce  faites  demeurent  en  leur  force 
«  et  vertu,  en  et  tele  condicion  et  manière  que 
«  icelle  notre  compaigne  y  puisse  retourner 
((  ou  temps  avenir,  se  bon  lui  semble,  et 
«  reprendre  touttefoiz  qu'il  lui  plaira  les 
«  terres  de  la  dite  première  assiette  ou  partie 
«  d'icelles,  en  en  délaissant  autant  dans  icelles 
«  qui  furent  à  notre  dite  dame  et  mère  la 
«   royne  Blanche  S). 

Bientôt  un  nouvel  état  du  douaire  de  la 
Reine  fut  dressé"  :  les  terres  dans  Tlle  de 
France  et  la  Champagne,  qui  avaient  été  pri- 
mitivement désignées,  furent  abandonnées 
pour  des  biens-fonds  en  Normandie,  et  afin  de 
parfaire  les  vingt-cinq  mille  livres  tournois, 
une  partie  des  rapports  de  certains  étangs  et  vi- 
viers de  cette  région  fut  attribuée  à  Isabeau  : 
à  Bellosanne^  à  Montlouvet  %  à  Gournay\ 

Le  jour  même  où,  par  ces  revenus  complé- 
mentaires, le  douaire  se  trouvait  expressément 


'  Arch.  Nat.,  J  3G4. 
-  Bibl.  Nat.  f.  iv.  Gjj;,  n»  iif). 
*  (Bellosanne)  ?  lieu  dit,  proche  de  Montlouvet. 
^  Montlouvet,  conim.  de  Luy-Saint-Fiacre,  canton  de  Gournay. 
"  Gournay,  ch.-l.  de  canton,  arr.  de  N'eufchùtel,  dép.  de  la  Seine- 
Inférieure. 


I  s  A  B  E  A  L'     DE     BAVIERE 


et  définitivement  stipulé,  la  Reine  jugea  qu'elle 
pouvait  demander  davantage.  Mais  nous  som- 
mes en  i4o3,  la  situation  qu'lsabeau  a  su 
s'assurer  lui  permet  de  disposer  du  Royaume. 
Elle  remontra  donc  que  la  dernière  concession 
royale  garantissait  strictementl'intégralité  des 
vingt-cinq  mille  livres  tournois  de  rente  ;  que 
les  profits  à  tirer  des  étangs  normands  seraient 
un  perpétuel  sujet  de  discussion  entre  les  offi- 
ciers de  la  Reine  douairière  et  ceux  du  Roi 
son  fds  ;  que  peut-être  même,  on  lui  contes- 
terait les  deux  cents  livres  de  revenus  sur 
les  viviers,  et  que  cependant  ceux-ci,  «  point 
repayez  et  appoissonnés,  viendraient  à  non 
valoir  ».  Comme  il  fallait  à  tout  prix  que  la 
Reine  eut  un  domaine  parfaitement  entier,  on 
lui  abandonna,  en  plus  des  vingt-cinq  mille 
livres  tournois,  tous  les  émoluments  des 
étangs,  à  condition  qu'elle  tiendrait  ceux-ci 
en  bon  état  u  comme  douairière  doit  faire  ^  ». 
La  Reine  put  se  croire  dès  lors  bien  pourvue 

*  Bibl.  Nat.  f.  fr.  6Ï37.  n°  ii.ï.  —  Les  registres  de  la  Chambre 
des  Comptes  mentionnent  à  la  date  de  i4o3  «...  assignation  à  l/.a- 
belle  de  Bavière  de  a.ï.ooo  1.  t.  de  rente  pour  son  douaire  sur 
plusieurs  natures  de  biens  »  puis  «  autre  assignation  à  la  dite  reine 
pour  le  parfait  payement  de  son  dit  douaire  ».  Arch.  Ts'at.  PP  1 17, 
n"  1 182,  f"  52. 


IMIKOC  CUPATIONS    KGOÏSTES    DE    L\    REINE       253 

et  assignée  en  bons  lieux  pour  le  cas  où 
Charles  VI  disparaîtrait  ;  elle  avait  su  troquer 
ses  médiocres  terres  de  la  Champagne  et  de 
nie  de  France  contre  de  fertiles  campagnes 
de  Normandie  ;  la  destinée  devait  déjouer  ses 
prévoyants  calculs  ;  ce  riche  pays  sera  bientôt 
envahi  par  les  Anglais,  et  jamais  la  Reine 
douairière  n'en  retirera  un  seul  denier  !  ^ 

Les  précautions  d'Isabeau  pour  que  son 
douaire  ne  pût  être  entamé  et  lui  demeurât 
assigné  le  plus  richement  et  le  plus  com- 
modément possible,  n'étaient,  en  somme,  que 
le  fait  d'une  femme  avisée  et  circonspecte. 
Mais  si  nous  considérons  la  fortune  person- 
nelle qu'à  cette  même  époque,  la  Reine  s'effor- 
çait d'édifier,  si  nous  observons  que  le  plus 
constant  de  ses  soucis  était  alors  d'acquérir 
de  l'argent  et  des  biens-fonds,  nous  sommes 
induits  à  la  taxer  de  cupidité. 


Isabeau,  ainsi    que  le  duc  et  la  duchesse 

*  Lettre  d'Isubeau.  reine  douairière,  au  sujet  de  ses  vignobles 
d'Heilbronn,  7  février  i4'2j.  (Munich  :  Archives  Générales  du 
Royaume.) 


2  54  ISABEAU     DE     BAVIERE 

trOiléans  vivaient  sur  la  môme  Argenterie  que 
le  Roi  ;  chaque  année  une  somme  de  trente 
mille  francs  d'or  était  remise  à  Targentier 
Charles  Poupart,  pour  subvenir  aux  frais 
d'entretien  des  deux  ménages  ^ 

Profitant  de  la  situation  nouvelle  que  lui 
faisait  la  folie  du  Roi,Isabeau,  dès  les  premiers 
temps  de  cette  maladie,  voulut  se  rendre  maî- 
tresse absolue  non  seulement  de  ses  dépenses 
personnelles,  mais  aussi  de  celles  de  ses 
enfants  afin  d'exercer  plus  sûrement  sur  eux 
son  influence,  et  par  lettres  royales  datées 
d'Abbeville,  le  20  mai  i3f)3,  Charles  VI  ordonne 
que  la  Reine  «  ait  son  argenterie  à  part  et 
qu'elle  ait  pour  elle  et  pour  nos  diz  enfans  et  les 
siens  dix  mille  francs  d'or  par  an  des  XXX'" 
frans  dessus  diz  »,  indiquant  pour  motif  de 
cette  décision  que  «  notre  dicte  compaigne 
n'a  pas  eu  aucune  fois  si  promptement  comme 
eust  voulu,  et  que  besoing  en  étoit,  tant  pour 
elle  que  pour  nos  diz  enfans,  ce  qui  leur  appar- 
tenoit  de  la  dite  argenterie'  ».  Hémon  Raguier, 


1    Cf.   Comptes   de   l'Argenterie   de   Charles    VI.    Arch.  Nat.   KK 

18    à    2'2. 

-  Argenterie  de  la  Reine.  Arch.  Nat.  KK  41,  ("  2  r"  et  v».  —  Bien 


IMuioCC  L  TATIONS    ÉGOÏSTES    DE    LA    REINE       255 

clerc  de  la  chambre  aux  tleniers  trisabeau,  et 
maitrc  de  laCliambre  aux  deniers  du  Dauphin, 
fut  promu  Argentier  de  la  Reine  et  reçut  pour 
ses  nouvelles  fonctions  cent  livres  parisis  de 
gages  annuels  \ 

Le  3i  juillet  i3f)3,  Isabeau  prenait  la  direc- 
tion de  ses  revenus  et  de  ceux  de  ses  enfants  ; 
mais  ses  désirs  de  fortune  n'étaient  pas  satis- 
faits. Charles  VI,  dans  son  Argenterie,  avait 
riiabitude  de  faire  ce  qu'on  appelait  des 
ordonnances  au  comptant';  leur  nombre 
s'était  même  considérablement  accru  de  i389 

entendu,  les  lettres  de  Charles  VI  ne  faisaient  mention  ni  de  la 
volonté  de  la  Reine,  ni  de  son  calcul  politique.  D'ailleurs  le  pré- 
texte invoqué  par  Isabeau  était  plausible  ;  Charles  Poupart  était 
positivement  débordé  par  d'incessantes  demandes  d'argent,  et  le 
nombre  des  Enfants  de  France  s'accroissant,  le  désordre  commen- 
çait à  se  mettre  dans  l'Argenterie  royale.  On  voit,  par  le  compte 
d'août  ijOi  à  janvier  \3gi,  que  Charles  Poupart  avait  à  fournir 
«  aux  besognes  du  Roi,  de  la  Reine,  des  princesses  Isabelle  et  Jeanne 
de  France,  du'duc  et  de  la  duchesse  de  Touraine  »,  et  à  partir  de 
1392  du  Dauphin;  —  la  tenue  des  livres  laissait  à  désirer,  l'écri- 
ture et  la  disposition  du  compte  d'août  1391  à  janvier  1392  sont 
peu  soignées.  Voy.  Arch.  Nat.  KK  22. 

'  On  a  cru  que  Hémon  ou  Hémonnet  Raguier  appartenait  à  une 
famille  allemande  venue  en  France  à  la  suite  d'Isabeau.  M.  Moran- 
villé  a  prouvé  qu'il  était  d'origine  française.  Voy.  :  notes  de  l'édi- 
tion du  Songe  Véritable  [Méni.  Suc.  Histoire  de  Paris,  t.  XVII, 
p.  4'6.) 

-  Dans  les  Ordonnances  au  Comptant  le  Roi  avisait  les  gens  des 
des  Comptes  qu'il  avait  pris  «  pour  son  plaisir  »  une  certaine 
somme  d'argent  dont  il  indiquait  le  montant  mais  non  l'emploi.  Ces 
ordonnances  furent  la  principale  cause  du  désordre  des  finances 
sous  l'Ancien  Régime.  Cf.  Claniageran,  Histoire  de  Vlmpot  en 
France  (Paris,   1867-1876,  3  vol.  in-S"). 


256  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

à  1892,  au  grand  désespoir  de  la  chambre 
des  Comptes  \  La  Reine,  prétendant  jouir  du 
même  privilège,  représenta  au  Hoi  «  qu'il 
lui  étoit  nécessité  d'avoir  souvent,  tant  pour 
elle  que  pour  ses  enfants,  plusieurs  choses 
secrètes  »  et  le  i3  mars  i3r)4i  il  fut  ordonné, 
au  nom  du  Roi,  à  Hémon  Raguier  de  délivrer  à 
la  Reine  «  aune  fois  ou  à  plusieurs,  tant  et  tele 
somme  d'argent  comme  elle  vouldra  avoir  pour 
emploier  es  choses  dessus  dictes  à  sa  volonté 
et  plaisance  »  ;  et  les  gens  des  Comptes  de- 
vront se  contenter  de  recevoir  de  la  Reine  des 
cédules  ^  ordonnant  le  paiement  sans  qu'ils 
puissent  «  demander  déclaracion  aucune  des 
choses  en  quoy  ledit  argent  sera  emploie^  ». 
Vers  le  môme  temps,  Isabeau  s'était  plainte 
que  ses  dettes  restassent  impayées  ;  elle  les 
avait  contractées  par  ses  nombreux  achats  à 
crédit  alors  que  l'Argenterie  du  Roi  ne  lui 
fournissait  pas  assez  vite  ce  dont  elle  avait 
besoin  pour  elle   et  ses  enfants  ;   et  mainte- 

'  Charles  VI  usa  des  ordonnances  au  Comptant  surtout  à  l'époque 
du  sacre  de  la  Reine  (1389). 

-  Le  mot  cédule  était  au  moyen  âge  un  terme  générique  équi- 
valent à  peu  près  à  notre  mot  billet  ;  mais  on  a  très  souvent  désigné 
par  ce  terme  des  mandats  ou  attestations  de  paiement. 

^  Arch.  Nat.  KK  41,  f»  3  v  et  4  r». 


PllKOCC  UPATl  ONS     K  G  O  1  S  T  K  S    1)  K    LA    KEINK       21 


liant  elle  laissait  entendre  au  Uoi  qu'elle 
«  vouldroit  moult  que  les  marchands  en  fus- 
sent paiez  ».  Le  Conseil  royal,  que  présidait 
ce  jour-là  le  duc  de  Berry,  dont  Tindulgence 
égalait  la  prodigalité,  autorisa  Hémon  Raguier 
à  régler  purement  et  simplement  les  arriérés 
delà  Reine,  sans  examen  ni  contrôle \ 

Citons  encore  comme  détail  complémen- 
taire la  lettre  royale  du  ii8  août  i394  qui 
décidait  que  les  draps  de  laine  ou  de  soie  et 
autres  choses  de  TArgenterie  déjà  achetées  ou 
dont  on  devait  faire  Templette  à  l'avenir 
seraient  remises  à  la  Reine,  «  pour  les  faire 
garder,  détailler  emploier  et  dispencer  à  sa 
volonté  et  plaisance  »,  non  pas  au  fur  et  à 
mesure  de  ses  besoins,  mais  au  gré  de  ses 
désirs,  «  toutes  et  quantes  fois  qu'il  lui 
plaira'  ». 


Cependant  Isabeau  possédait  déjà  tout  un 
trésor    formé    des   cadeaux   que   lui    avaient 

'  Lettres  de  Charles  VI.  Paris,  14  mars  1394,  «  ainsi  signées  par 
le  Roy,  Monseigneur  de  Berry  et  le  sire  de  Lebret  (d'Albrel)  pré- 
sens... ».  Arch.  Nat.  KK  41,  1"  f  r"  et  v». 

-  Arob.  Nat.  KK  41,  f'  .)  r'   et  x". 

17 


2  58  ISABEAU     DE     HAYIERE 

offerts,  à  Toccasioii  des  fôtes,  des  étrennes  ou 
des  naissances  de  ses  enfants,  le  Roi  et  les 
seigneurs  français  et  étrangers,  sans  compter 
les  sommes  d'argent  qu'elle  s'était  fait  donner 
ou  qu'elle  avait  réussi  à  économiser. 

Elle  résolut  bientôt  de  soustraire  aux 
regards  des  indiscrets  et  à  la  tentation  des 
voleurs  «  ses  joyaux  et  ses  lettres  (de  pro- 
priété?). A  cet  effet,  elle  commanda  (6  octobre 
1394),  un  grand  coffre  de  noyer  «  fort  etespez 
garni  de  deux  serrures^  »,  elle  le  fit  ferrer 
tout  du  long  d'une  grande  bande  de  fer'-  ;  une 
fois  rempli,  des  gens  siirs  le  déposèrent  en  la 
grosse  tour  du  Temple'',  dans  une  certaine 
chambre  dont  l'entrée  fut  scellée  par  une 
grosse  barre  de  fer  à  deux  crampons  ^  Peu 
de  temps  après,  la  Reine   ordonna  de  trans- 

*  Le  coffre  fut  acheté  à  Raoullet  du  Gué.  hùchier,  demeurant  à 
Paris.  Arch.  Nat.  KK41,  f"  69  v". 

"  Les  ferrures  furent  fournies  par  le  serrurier  Thomas  le  Gosson. 
Ibid,  f»  70. 

^  La  clôture  du  Temple  comprenait  tout  le  terrain  qu'occupe 
actuellement  le  quartier  du  Temple;  ses  murailles  étaient  crénelées 
et  flanquées  de  tours.  La  grosse  tour  carrée  du  donjon,  avec  ses 
quatre  tourelles,  défendait  les  marais  qui  de  ce  côté  formaient  la 
ceinture  avancée  de  Paris;  pendant  le  xiii"  et  le  xiv"  siècles,  les 
rois  y  déposèrent  leurs  trésors.  Dcjiuis  la  suppression  de  l'ordre 
des  Templiers  (l'Jii),  les  bâtiments  du  Temple  étaient  devenus  la 
possession  des  Hospitaliers.  Leyrand,  l'uiis  en  l'JSi).  ]>.  .'5  î  et  note  4. 

^  Arch.  Nat.    KK  41.   f'  70. 


PRÉOCCUPATIO>S    ÉGOÏSTKS    DE    LA    REINE       sSg 

porter  son  trésor  de  la  tour  du  Temple  dans 
celle  de  la  Bastille  Saint-Antoine  S  où  les 
mêmes  précautions  furent  prises,  les  ser- 
rures changées,  et  «  deux  gros  verrous  neufs 
mis  en  deux  huis  de  la  dite  tour-  ». 

Les  motifs  de  ce  transfert  étant  restés 
inconnus,  faut-il  supposer  qu'en  digne  petite- 
fîlle  de  Bernabo  Visconti,  Isabeau,  qui  rési- 
dait alors  à  l'hôtel  Saint-Pol,  tint  à  ce  que 
ses  objets  précieux  fussent  placés  en  un  lieu 
à  la  fois  sur  et  très  proche  de  sa  demeure  de 
façon  qu'elle  les  eût,  pour  ainsi  dire,  sous  la 
main  ? 

Mais  les  joyaux,  les  meubles  de  prix  et  les 

*  «  Pour  la  paine  de  deux  valets  qui  ont  désassemblé  le  coffre  en 
la  tour  du  Temple  et  l'ont  rassemblé  en  une  tour  du  chatel  Saint- 
Antoine...  et  livré  deux  formes,  une  table  et  deux  tréteaux  pour 
cette  tour,  29  octobre.  »  Arcb.  Nat.  KK  41.  f"  (JQ  r".  —  La  Bastille 
Saint-Antoine  apjjartenait  à  l'enceinte  de  Charles  V.  La  première 
pierre  avait  été  posée,  le  22  avril  1370,  par  le  prévôt  de  Paris, 
Hugues  Aubriot  ;  mais  Charles  V  ne  fit  que  commencer  la  cons- 
truction de  l'édifice,  Chai'les  YI  l'acheva.  La  décision  prise  par 
la  prudente  Lsabeau  de  déposer  son  trésor  à  la  Bastille  Saint- 
Antoine  en  octobre  1394  jirouve  qu'à  cette  date  les  travaux  étaient 
terminés  et.  à  notre  avis,  fixe  définitivement  la  date  jusqu'ici  igno- 
rée de  l'achèvement  de  la  forteresse.  Voy.  F.  Bournon,  La  Bas- 
tille, p.  4-7. 

"  Arch.  Nat.  KK  41,  f"  70  r".  —  Pour  placer  dans  le  coffre  les 
lettres  et  les  joyaux,  la  Reine  avait  fait  acheter  42  livres  de  coton. 
Ibid. 


26o  ISABEAU     DE     BAVIERE 

monnaies  d'or  et  d'argent  ainsi  accumulés  ne 
pouvaient  constituer  la  grosse  fortune  que  la 
Reine  ambitionnait.  Aussi  la  voit-on  toute 
préoccupée  d'acquérir  des  biens-fonds  aux 
conditions  les  plus  avantageuses  possible  ; 
elle  désirait  surtout  posséder  en  propre  cer- 
taines résidences  royales  afin  de  les  aménager 
ou  de  les  transformer  suivant  ses  goûts. 

Déjà  elle  était  propriétaire  du  «  Val-la- 
Royne  »,  elle  l'avait  à  grands  frais  réparé  et 
embelli,  et  le  22  mai  i395,  elle  y  offrit  au 
Roi,  alors  dans  une  période  de  calme,  une 
très  belle  fête  de  printemps  ^ 

Les  grands  préparatifs  faits  pour  «  le  jour 
que  le  Roi  dina  »,  et  les  grosses  dépenses 
qu'occasionna  sa  réception  dans  cette  maison 
des  champs,  prouvent  que  Charles  VI  s'y  était 
rendu  escorté  d'une  nombreuse  suite  :  des 
chandeliers  d'or  tout  exprès  redressés  et 
entaillés  d'écussons  aux  armes  de  la  Reine 
éclairaient  le  festin;  dans  de  grands  hanaps 
d'or  buvaient  des  douzaines  de  convives  ;  des 
pots  d'argent,  des  aiguières  «  brunies  et 
lavées  »   pour  la  circonstance,  la  plus  riche 

*  Arcli.  Nal.   KK  41,  f"  Go  r»  el  v". 


P  H  K  O  (]  C  IJ  P  A  T  I  O  N  S    K  G  O  ï  S  T  I-:  S    ï)  K    L  A    R  E  I  N  K       -2.6  i 

des  vaisselles  de  la  Reine  décoraient  les 
tables. 

Des  surprises  avaient  été  ménagées  aux 
hôtes  :  une  houppelande  de  velours  noir 
fut  offerte  au  Roi\  et  les  personnages  de  son 
escorte  se  partagèrent,  chacun  suivant  son 
rang,  quinze  anneaux  d'or  émaillés  de  vert 
enchâssant  un  diamant,  et  des  tourets  '  pour 
longes  à  épervier,  les  uns  avec  une  grosse 
perle,  les  autres  en  argent  doré.  Ces  derniers 
présents  indiquent  qu'une  chasse  à  Toiseau 
fut  l'un  des  divertissements  de  la  journée. 

Dans  la  distribution  des  cadeaux,  aucun 
des  invités  ne  dut  être  oublié,  car  RouUand, 
lui-même,  le  bon  lévrier  du  Roi,  reçut  d'Isa- 
beau  un  collier  d'argent  doré  émaillé  aux 
armes  de  Charles  VI. 


Un  mois  environ  après  sa  visite  au  Val-la- 
Reine,  le  Roi  autorisa  sa  femme  «  à  prendre 

'  Un  collier  semé  de  cosses  de  genêt,  émaillé  de  noir  était  attaché 
la  houppelande,  Areh.  Nat.  KK  41,  f"  Go  r"  et  v. 

Un  touret  est  une  pièce  de  fer  ou  de  cuivre,  servant  à  tendre 
ou  à  détendre  une  corde. 


202  I  S  ARE  AU     DE     BAVIERE 

et  à  appliquer  à  elle  »,  une  certaine  maison 
sise  à  Paris,  en  face  de  Féglise  Saint-Paul, 
qu'elle  convoitait  depuis  quelque  temps. 
Quand  Jean  Dutrain,  qui  la  tenait  à  vie, 
moyennant  cent  sols  parisis  de  rente  \  tré- 
passa, Isabeau  rappela  que  cette  demeure 
avait  jadis  appartenu  à  la  reine  Jeanne  de 
Bourbon  ;  et  le  26  juin  i395,  elle  en  prit  pos- 
session ^ 

L'année  suivante  (septembre  i3r)G),  la  Reine 
ordonne  à  Jean  Menessier,  notaire  au  Châ- 
teletde  Paris,  de  dresser  vidimus^  des  lettres 
royales  touchant  Montargis,  Courtenay''  et 
autres  terres  avoisinantes  que  peu  aupara- 
vant, elle  avait  obtenues  de  Charles  VI  "  ;  et 
le  3i   octobre  le  même  notaire  établissait  un 


'  Ou  soixante  livres  cinq  sous  tournois,  c'est-à-dire  de  623  à 
650  francs,  valeur  intrinsèque. 

'  Sauvai,  Histoire  et  Recherches  des  Antiquités  de  la  Ville  de 
Paris,  (Paris,   1724,  3  vol.  in-f»)  t.  IH,  p.  aSg. 

3  Un  vidimus  était  une  expédition  authentique  d'un  document 
sous  la  garantie  d'une  autorité  constituée.  Le  nom  de  vidimus,  en 
usage  dans  la  chancellerie  royale  à  partir  du  xiv''  siècle,  venait  de 
la  formule  «  Noverint  universi...  quod  nos  vidimus  ».  (Sachent  tous 
que  nous  avons  vu)  qui,  dans  l'acte  confirmatif,  précédait  la  trans- 
cription du  document  primitif. 

*  Courtenay,  ch.-l.  de  <:anton,  arr.  de  Montargis,  dép.  du  Loiret. 

^  Arch.  ÎS'at.  KK41,  f»  121   v". 


PUi:  oc  eu  PAT  ION  s    KGOISTKS    DE    LA    lU-:  I  >' E       'id'i 

vidimus  de  la  donation  de  Crécy,  château  et 
pays,  faite  à  la  Reine  \ 

Mais  Crécy  et  Montargis,  belles  propriétés 
de  rapport  cependant,  ne  satisfont  qu'à  demi 
Isabeau,  qui  les  trouve  trop  éloignées  %  aussi 
le  3  décembre  1397,  «  afin  qu'elle  ait  hostel 
près  Paris  auquel  elle  se  puisse  aler  jouer  et 
esbattre  quand  bon  lui  semblera  »,  Charles  VI 
lui  donne  la  royale  et  superbe  résidence  de 
Saint-Ouen  appelée  «  la  noble  Maison  »,  que 
Charles  V  avait  ornée  et  décorée  avec  un  luxe 
qui  éclipsait  presque  celui  de  Vincennes\  Le 
château  de  Saint-Ouen  était  donné  à  la  Reine 
pour  sa  vie  durant  «  avec  tout  le  ménage,  gar- 
nisons et  autres  meubles  estans  en  icellui  », 

^  Arch.  Nat.  KK.  41.   f»   121   r». 

■  Isabeau  prenait  soin  de  la  chapelle  de  son  château  de  Mon- 
targis. En  effet,  on  lit  dans  les  Comptes  de  l'Argenterie  de  la  Reine, 
1401-1402  «...  un  autel  de  marbre  et  une  paix,  (la  patène  que  le 
prêtre  donne  à  baiser  à  l'offrande). . .  lesquelz  ont  este  portées  à 
Montargis  pour  servir  en  la  chapelle  du  Chastel  «  ;  —  «  un  estuy 
garni  de  drap  d'argent  et  de  corporaulx,  (linges  bénits  sur  lesquels 
le  prêtre  pose  le  calice)  baillé  à  Bouciquault  pour  porter  en  la 
chapelle  de  Montargis  ».  Arch.  Nat.  KK  42,   f"  4^  v». 

^  Le  roi  Philippe  VI  avait  hérité  de  son  père,  Charles  de  Valois, 
le  manoir  de  Saint-Ouen.  Jean  le  Bon  en  fit  une  de  ses  résidences 
favorites,  et  l'apjjela  «  la  îs'oble  Maison  »  après  qu'il  y  eut  fondé 
(ij5i)  l'ordre  de  chevalerie  de  l'Etoile.  Etienne-iMarcel  y  eut  une 
entrevue  avec  Charles  le  Mauvais,  roi  de  Navarre.  En  i374, 
Charles  V  donna  «  la  Noble  Maison  »  à  son  fils  le  dauphin  Charles 
((  pour  son  esbatemenl  ».  Lcbeuf,  Histoire  du  diocèse  de  Paris, 
t.  I,  p.  f>73. 


'i64  ISABEAU    DE    BAVIERE 

ensemble  les  jardins,  terres  et  vignes  «  sans 
rien  excepter  S). 

Isabeau  entendait  ne  perdre  absolument  rien 
de  ce  que  comportait  l'opulente  donation. 
S'étant  aperçue,  en  i/ioi,  que  dix  arpents  de 
terre,  sis  entre  Saint-Ouen  et  Glichy-la- 
Garenne,  et  dépendant  de  son  château,  res- 
taient affermés  à  un  jardinier  de  Thôtel  qui 
en  payait  la  rente,  six  livres,  au  domaine 
royal,  elle  fait  valoir  «  qu'elle  n'a  peu  ni  peut 
joïr  de  la  dicte  rente  combien  que  par  vertu 
du  don  royal  elle  doit  être  sienne  »,  et  le 
i8  octobre  i/joi,  Charles  VI  donne  des  lettres 
pour  qu'il  soit  fait  droit  à  cette  réclamation  ; 
les  gens  des  Comptes,  à  leur  tour,  ordonnent 
au  receveur  de  Paris  de  laisser  la  Reine  «  joïr 
sa  vie  durant  de  l'ostel  royal  de  Saint-Ouen, 
ensemble  les  six  livres  de  rente  »  (19  octobre 
i4oi)-. 

Usufruitière  de  cette  somptueuse  demeure, 
cadre  admirable  des  plus  brillantes  récep- 
tions, Isabeau  désira  posséder  une  ferme.  Le 
4  mars   13.98,   Charles  VI,  moyennant   quatre 

*  Bibl.  Nat.  f.  (r.  5GJ7.  n"  119. 
'  Ibid. 


1>  lU;  (  )  C  C  U  P  A  T  1  O  N  H    !•:  G  O  ï  s  T  K  S    D  E    L  A    U  K  I  N  !•:       265 

mille  écus  cror  à  la  couronne,  soit  dix  mille 
francs,  acquit  d'un  bourgeois  de  Paris,  Giles 
de  Glamecy  et  de  Catherine  sa  femme  «  cer- 
tains héritages  assis  et  situés  à  Saint-Ouen 
et  au  terrouer  d'environ  »,  et  il  en  fit  aussitôt 
le  transport  à  la  Reine,  qui  se  trouva  ainsi 
propriétaire  d'un  hôtel,  sis  en  face  de  la  noble 
Maison,  avec  grange,  étable,  bergerie,  colom- 
bier et  tout  le  pourpris  (jardin),  «  villes  et  îles 
et  une  immense  étendue  de  champ'  ». 

Isabeau,  dont  les  souvenirs  d'enfance  étaient 
si  A  ivaces  que  l'appétit  du  luxe  n'avaient  pu 
les  étouffer,  se  livra  à  ses  goûts  dans  l'hôtel 
des  Bergeries  ".  Elle  se  complut  à  jouer  à  la 
noble  fermière,  «  pour  son  esbatement  et 
plaisance,  elle  fit  faire  aucun  labourage,  et 
nourrir  de  la  volaille  et  du  bétaiT'  ». 

Ils  étaient  peut-être  aussi  destinésà  la  Reine, 
ces  domaines  avec  toutes  leurs  dépendan- 
ces, sis  à  Saint-Ouen,  que  Charles  VI  ache- 
tait à  la  même  date  (4  mars  1398),  de  l'admi- 
nistrateur  des  biens   de   l'Abbaye  de   Saint- 

'  Arch.  Nat.  KK  41,  f°  190  v. 

■    Hôtel    des   Bergeries    est    le    nom    qu'lsabcaii   donne    à    cette 
maison  dans  son  testament  du  2  septembre   i4ji. 
^  Arch.  N'at.  JJ.   i54,  f"  20  v». 


266  ISABEAU     DE     BÂViÉnE 

Denis  dûment  autorisé  pour  cette  cession  par 
l'abbé  Gui  de  Monceau  '. 

Si  le  doute  est  permis  au  sujet  de  Tattribu- 
tion  de  ce  dernier  achat  du  Roi,  par  contre, 
il  est  certain  qu'Isabeau  reçut  en  propre  les 
deux  hôtels  proches  de  Saint-Ouen  qui 
furent  acquis  de  Pierre  Varoppel,  bour- 
geois de  Paris  et  payés  quatre  mille  écus 
d'or  par  le  Trésor  royal".  Il  semblerait 
que  la  Reine  voulut  à  cette  époque  se  ren- 
dre propriétaire  de  toute  cette  région  au 
nord  de  Paris.  Le  i4  décembre  iSqS,  son  pre- 
mier écuyer,  Robert  de  Pont-Audemer,  qu'elle 
avait  nommé  concierge  du  château  de  Saint- 
Ouen,  lui  vendait  pour  mille  francs,  les  quel- 
ques terres  qu'il  possédait  près  de  Saucoyes''; 
et,  pour  que  ses  domaines  s'étendissent  jus- 
qu'aux portes  de  Paris,  elle  faisait  acheter 
tout  Clichy,  terres  et  seigneuries,  moyennant 
douze  mille  francs  \ 


^  Gallia  Christiana...,  t.   VU,  col.  401. 

-  Arch.   Nat.  KK  41.  f»   191. 

^  Arch.  Nat.  KK  41,  f"  i;)i  1°.  —  Saucoyes,  lieu  dit,  voisin  de 
Saint-Ouen.  Les  noms  de  terres  et  de  villages  dérivés  du  bas 
latin  salicetum  et  désignant  un  lieu  planté  de  saules,  une  saussaie, 
se  rencontrent  très  souvent  dans  les  actes  au  moyen  âge. 

^  Ces  terres  furent  acquises  de  Pierre  de  Giac,  conseiller  du  Roi 


PRÉOCGUP.VTIONS    KGOÏSTKS    DK    LA    U  K  I  >;  K       267 

Le  même  mois,  elle  obtenait  de  Charles  VI, 
non  pour  elle-même,  cette  fois,  mais  pour 
son  homme  de  confiance,  Hémon  Raguier,  et 
afin  qu'il  demeurât  dans  son  voisinage,  deux 
hôtels  sis  à  Saint-Ouen  \ 

Enfin,  dans  cette  année  de  iSqS,  Isabeau 
avait  vu  se  réaliser  un  autre  de  ses  rêves  :  elle 
possédait  à  Paris  sa  demeure  personnelle, 
riiôtel  Barbette' ;  partout  ailleurs,  en  effet, 
à  rhôtel  Saint-Pol,  au  Palais,  au  Louvre,  la 
Reine  n'était  pas  chez  elle,  mais  chez  le  Roi. 

Le  coûteux  entretien  de  ses  maisons,  hôtels 
et  domaines  ruraux  eût  certainement  obéré 


«  pour  accroîti-e  et  ajouter  à  l'augmentation  des  revenues  de  la 
noble  maison  de  Saint-Ouin  ».  Arch.  Nat.  KK41,  f"  ini  v°.  —  On  voit 
dans  le  même  compte  de  l'Argenterie  de  la  Reine,  février  i388  à 
janvier  i3g9,  que  Charles  VI  avait  acheté  d'autres  domaines  à 
Saint-Ouen  pour  les  ajouter  à  la  Noble  Maison.  Ibid.,  f»  132  r". 

*  Arch.  Nat.  JJ  i54,  n°  37. 

"  L'Hôtel  Barbette  était  situé  dans  la  partie  du  Marais  comprise 
entre  les  rues  des  Francs-Bourgeois,  VieilIe-du-Temple,  delà  i'erle 
et  de  la  rue  Elzévir.  Sur  cet  emplacement,  s'étendait,  au  début 
du  xiii"  siècle,  la  courtille  Barbette,  jardin  champêtre  ainsi  appelé 
de  la  maison  de  plaisance  que  le  riche  bourgeois  Etienne  Bar- 
bette y  avait  fait  bâtir.  Vers  i388,  Nicolas  de  Mauregard,  tré- 
sorier de  France,  commença  la  construction  du  nouvel  hôtel.  Jean 
de  Montagu  l'acquit  en  i3()o  ;  il  en  fit  une  résidence  magnifique  où 
Charles  VI  coucha  en  juillet  ijga,  à  la  veille  de  son  départ  pour 
la  Bretagne.  La  reine  Isabeau,  qui,  nous  l'avons  vu,  avait  séjourné 
à  plusieurs  reprises  à  l'hôtel  Barbette  ou  Montagu  de  1398  à  1400, 
l'acheta  en  1401.  Voy.  Charles  Sellier,  Le  (juariicr  Barbciie,  p.  3,  et 
32-35. 


268  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

son  Argenterie,  si  la  Reine  n'avait  su  se  faire 
défrayer,  en  grande  partie,  de  ses  charges  de 
propriétaire.  Le  i3  juin  i4oo,  par  exemple,  des 
lettres  ro3^ales  octroyaient  vingt-quatre  mille 
livres  tournois  pour  être  «  emploies  es  repa- 
racion  de  ses  châteaux  et  maisons  et  autrement 
ainsi  qu'il  lui  plaira^  ».  Toute  la  somme  fut 
touchée,  les  quittances  d'isabeau  en  font  foi". 

Cependant  ses  dépenses  augmentaient  avec 
le  nombre  de  ses  enfants,  et  ses  besoins  de 
luxe  qui  croissaient  aussi  d'année  en  année. 
Aux  recettes  primitives  de  son  hôtel  furent 
ajoutés  de  nouveaux  revenus,  assignés  en 
bons  lieux,  tels  que  la  recette  des  aides  de  cer- 
taines villes  de  Normandie,  les  greniers  de 
Paris,  de  Rouen,  d'Amiens,  et  huit  mille  francs 
à  prélever  sur  la  somme  des  aides  à  Paris  ^ 

Isabeau  paraît  avoir  veillé  personnellement 
à  l'exacte  rentrée  de  ses  revenus  :  Les  habi- 


'  Arch.  Nat.  KK  42,  f°  i-3. 

*  Hémon  Raguier  trésorier  des  guerres  et  Argentier  de  la  Reine, 
donne  quittance,  le  18  août,  au  receveur  Alexandre  le  Boursier  de 
la  somme  de  3  .5oo  francs  d'or  pour  les  mois  de  juin  et  de  juillet. 
Bibl.  Nat.,  Coll.  Clairamhault,  vol.  9'î,  pièce  720,1,  p.  41.  —  Le  même 
avait  déjà  donné  le  y.8  février  précédent  quittance  de  7  000  liv. 
tourn.   Ibid,  pièce  7'2oj,  p.  38. 

"  Cette  donation  fut  faite  le  2  aoùti4o5.  Arch.  Nat.  P  2297,  f"  33i. 


l'UKOCC  LPATIONS    K  G  O  I  S  T  K  S    D  K    LA    11  E  I  XK       .2(39 

taiits  crAmiens  ayant  été  condamnés  à  une 
amende  dont  le  montant  devait  être  versé  à 
son  Hôtel,  elle  les  fit  ajourner  à  comparaître 
devant  le  Parlement,  eux  et  Tabbé  de  Corbie  ', 
leur  seigneur  et  j3rocureur-. 

Mais,  quand  son  intérêt  n'était  pas  aussi 
directement  en  jeu,  Isabeau  savait  plaider  la 
cause  des  opprimés. 

Vers  1398,  les  habitants  d'Antony",  près 
Paris,  députèrent  quelques-uns  des  leurs 
auprès  du  Roi  et  du  Conseil  pour  transmettre 
leurs  plaintes  au  sujet  des  grandes  charges  et 
redevances  dont  ils  étaient  accablés  ;  la  plus 
lourde  était  la  rente  annuelle  de  douze  muids  * 
d'avoine  perçue  par  l'église  et  communauté 
de  Longchamp.  Il  faut  croire   que   dans   leur 


■*  Corbie,  ch.-l.  de  caiit.,  arr.  d'Amiens,  dép.  de  la  Somme. 

"  Isabeau  envoya  deux  fois  (19  juillet  et  3o  juillet  1398)  le  chevau- 
cheur  Thévenin  Colette  à  Corbie  et  à  Amiens.  (Comptes  de  l'Hôtel 
de  la  Reine,  Messages.  Arch.  Nat.  KK  45,  f"  16  v°).  Peut-être  les 
bonnes  gens  d'Amiens  avaient-ils  d'abord  résisté,  s'attendant  à  un 
peu  de  mansuétude  de  la  part  de  la  Reine,  qu'ils  savaient  professer 
une  très  grande  vénération  pour  le  saint  Jean-Baptiste  de  leur 
cathédrale. 

^  Antony,  cant.  de  Sceaux,  dép.  de  la  Seine. 

*  Le  muid ,  ancienne  mesure  de  capacité  de  France;  —  très 
variable  suivant  les  localités  et  les  époques,  selon  qu'il  s'agissait 
de  liquides  ou  de  matières  sèches  et  même  selon  la  nature  de  ces 
liquides  ou  de  ces  matières,  le  muid  était  d'environ  2  748  litres 
pour  l'avoine. 


270  IS.VBEAU     DE     BAVIERE 

supplique  ils  s'adressèrent  aussi  à  la  Reine 
dont  les  bonnes  relations  avec  Longchamp 
étaient  connues,  ou  que  celle-ci,  au  courant 
des  questions  soumises  au  Conseil,  s'intéressa 
particulièrement  à  cette  affaire,  car  dans  une 
lettre  close  '  qu'elle  envoya  à  Tabbesse  de 
Longchamp  ^ ,  elle  fit  une  longue  mention 
de  la  démarche  tentée  auprès  du  Roi  «  pour 
certaine  quantité  de  povre  peupple  nagaires 
habitant  et  demourant  en  la  ville  d'An- 
thoigny  »  ;  elle  rappela  leurs  doléances,  insis- 
tant sur  ce  «  qu'il  leur  a  convenu  du  tout 
laissier  la  dicte  ville  et  eulz  en  départir  sans 
espérance  de  jamais  y  retourner  pour  ce  que 


*  Les  lettres  closes  servaient  à  transmettre  les  ordres  secrets,  à 
traiter  les  affaires  confidentielles  et  surtout  à  la  correspondance 
privée.  Elles  se  distinguaient  des  lettres  patentes  en  ce  qu'elles 
étaient  expédiées  fermées  et  qu'elles  étaient  dépourvues  de  date 
d'année  ou  de  règne.  La  lettre  d'Isabeau  à  l'abbesse  de  Longchamp 
est  un  spécimen  intéressant  :  D'après  l'usage  suivi  à  la  chancel- 
lerie royale  depuis  Philippe  VI  (i328),  elle  est  écrite  en  français, 
sur  papier  ;  la  formule  «  Do  par  la  Royne  »  est  jslacée  en  vedette 
en  tète  du  document;  la  teneur  débute  par  «  Chière  et  bien  amée  » 
et  l'exposé  n'est  précédé  d'aucune  suscrijjtion  ;  après  le  dispositif, 
il  ni  a  n'y  formule  finale  ni  clause  de  garantie  d'aucune  sorte,  mais 
seulement  «  Chère  et  bien  amée,  le  saint  Esperit  vous  ait  en  sa 
sainte  garde  »,  la  lettre  est  datée  du  lieu,  Paris,  du  quantième  et 
du  mois,  le  XXVII"  jour  de  janvier,  sans  indication  d'année.  Comme 
les  anciennes  lettres  missives,  avant  l'usage  des  enveloppes,  elle 
est  pliée  et  l'adresse  écrite  au  dos  «  A  notre  chière  et  bien  amée 
l'abbesse  de  Lonechamp  », 

-  Arch.  Nat.  K  54,  pièce  57. 


PIIKOCCUPATIONS    ÉGOÏSTES    IIK    LA   REINE       -271 

nullement  ne  povoient  soustenir  les  dictes 
charges  »  ;  puis,  très  judicieusement,  elle 
signala  les  fâcheux  effets  que  pourrait  avoir  la 
désertion  d'une  ville  «  en  laquelle  soûlaient 
estre  cinq  cents  feux^  »,  et  «  qui  était  assise 
en  bonne  marche  et  grant  chemin  de  Paris  »  ; 
il  n'était  pas  douteux  qu'Antony,  désertée  par 
ses  habitants,  deviendrait  un  repaire  de  bri- 
gands ;  et  alors,  pour  les  voyageurs  et  les 
marchands,  il  y  aurait  là  un  très  dangereux  et 
périlleux  passage.  Afin  de  prévenir  ces 
funestes  conséquences,  Isabeau  priait  l'ab- 
besse  de  Longchamp  de  consentir  aux  habi- 
tants d'Antony  un  nouvel  accord,  à  des  con- 
ditions plus  douces,  ((  pour  leur  permettre  de 
retourner  et  demeurer  paisiblement  dans  la 
dicte  ville  ». 


La  longue  liste  des  messages  de  la  Reine, 
à  partir  de   1398%   nous  est  une   preuve   cer- 

*  Le  feu  était  une  subdivision  de  la  paroisse,  équivalant  en 
général  à  un  laénag-e  ou  à  une  famille.  —  Antony  contenait  donc 
environ  cinq  cents  familles. 

Les  Comptes  de  l'Hôtel  de  la  Reine  de  i385  à  iJgS  ne  sont  pas 
parvenus  jusqu'à  nous.  — Cf.  pour  les  messages d'isabeau  de  l'SgS 


I  s  A  B  E  A  U     DE     BAVIERE 


taine  qu'en  dehors  des  faits  d'ordre  privé,  et 
des  questions  d'affaires  auxquelles  nousl'avons 
vue  si  attentive,  elle  s'intéressait  aussi  aux 
événements  publics. 

Ses  relations  par  correspondance  avec  les 
plus  hauts  personnages  étaient  suivies.  Elle 
écrivait  très  souvent  à  Philippe  de  Bourgogne  : 
entre  iSgS  et  i4o2,  on  ne  relève  pas  moins  de 
quarante  messages  d'Isabeau  à  l'adresse  du 
duc  qui,  pourtant,  faisait  de  fréquents  et 
longs  séjours  à  Paris  et  dans  les  résidences 
royales.  Ces  lettres,  expédiées  pour  la  plupart 
de  l'hôtel  Saint-Pol  ou  de  la  Maison  Barbette, 
vont  rejoindre  Philippe  dans  les  lieux  les  plus 
divers  :  Meaux,  Corbeil,  Grécy,  Clermont  ; 
dans  maintes  villes  de  Norm:indie;  quelques- 
unes  lui  sont  adressées  dans  ses  Etats,  à 
Tournay  (janvier  iBgS),  à  Arras  (1398,  1399, 
i4oo)  ;  notamment  celle  que  lui  apporta 
Jaquet  «.  de  la  part  de  la  Royne  et  de  Monsei- 
gneur le  Dalphin  ».  Lorsque  quelque  grave 
affaire  est  en  cours,  les  messagers  se  succè- 
dent à  peu    de  jours   d'intervalle  et  parfois 


à  i405«.,  les   Comptes  de   l'IIôlcl   peiulant  ces  (jualrc  aiiiiéos.  Arcb. 
Nul.  KK  4.'),  f"  4,   17,  j-i,  7'.),  elc. 


PRÉOCCUPATIONS    ÉGOÏSTES    DE    LA    REINE       273 

deux  chevaucheurs  sont  dépêclics,  dans  la 
môme  journée,  vers  le  duc. 

Assez  nombreuses  aussi  sont  les  lettres 
qu'Isabeau  envoie  à  Louis  d'Orléans  et  à  Mon- 
seigneur de  Berry  ;  en  cas  d'urgence,  les  cour- 
riers vont  trouver  ce  dernier  jusqu'à  Bourges, 
jusqu'en  Auvergne. 

L'adresse  du  duc  de  Bourbon  est  très  rare  ; 
sa  compétence  et  son  autorité  étaient  infé- 
rieures à  celles  des  ducs  de  Bourgogne  et  de 
Berry,  et  la  Reine,  sans  doute,  le  consultait 
ou  le  renseignait  moins  souvent  que  ceux-ci. 

Plusieurs  missives  sont  expédiées  à  de 
nobles  dames,  momentanément  absentes  de 
la  Cour,  et  quand  la  reine  Blanche,  en  1398, 
est  atteinte  de  la  maladie  dont  elle  ne  se 
relèvera  pas,  un  courrier  d'Isabeau  est 
dépêché  à  Néauphle  pour  prendre  des  nou- 
velles^  —  Deux  membres  du  Conseil,  dont  les 
noms  figurent  au  bas  d'un  grand  nombre  d'or- 
donnances royales  de  cette  époque,  le  vicomte 
de  Meaux"  et  le  comte  de  Taiicarville  recoi- 


^  Arch.  Xat.  KK  45,  f°  .5  r". 

-  Philippe    de    Coucy,   seigneur    de    Condé  en    Brie,  vicomte  de 
Meaux  (cousin  d'Enguerrand  VU,  sire  de   Coucy)  marié  à  Jeanne 


274  ISABKAU     DE    BAVIÈRE 

vent,  à  plusieurs  reprises,  des  lettres  de  la 
Reine  \  ainsi  que  Févêque  de  Senlis",  grand 
ami  des  oncles  du  Roi. 

Malheureusement  aucun  de  ces  messages  ne 
nous  a  été  conservé  ;  mais  sans  nous  attarder 
à  de  hasardeuses  hypothèses  sur  leur  contenu, 
constatons  que  la  seule  liste  de  leurs  destina- 
taires ne  laisse  pas  que  d'être  très  significative. 
Isabeau  se  tenait  au  courant  des  choses  de  la 
politique,  et  elle  savait  s'adresser  aux  meil- 
leures sources,  car  la  plupart  de  ses  corres- 
pondants sont  des  princes  ou  des  conseillers 
ayant  tous  part  au  gouvernement. 

Il  faut  croire  qu'en  1892,  la  Reine  assista 
indifférente  à  la  chute  des  Marmousets  ;  en 
effet,  si  elle  avait  témoigné  quelque  déplaisir 
de  l'événement,  ou  si,  au  contraire,  elle  y 
avait  applaudi,  nous  le  saurions  comme  nous 

de  Cany.  Cf.  le  Père  Anselme,  Histoire  généalogique...,  i.  VIII. 
p.  546. 

'  Guillaume  IV  comte  de  Tancarville.  vicomte  de  Melun,  cham- 
bellan héréditaire  de  Normandie,  grand  bouteillier  de  France 
depuis  1397,  marié  à  Jeanne  de  Parlhenay,  dame  de  Semblancay 
en  Touraine.  Histoire  généalogique...,  t.  V,  p.  ■227. 

-  Arch.  Nat.  KK  45,  f»  49  r".  —  Jean  I  Dodieu,  évèque  de  Senlis 
depuis  i38o,  était  l'un  des  exécuteurs  testamentaires  de  la  reine 
Blanche.  Gallia  Christiana,  t.  X,  col.   ri4o-i34i. 


PIIEOCCUPATIONS    KGOISTKS    DE    LA    REINE       27^ 

savons  que  les  ministres,  fort  malmenés  par 
les  Princes,  durent  la  vie  et  la  conservation 
d'une  partie  de  leurs  biens  à  la  jeune  duchesse 
de  Berry  qui  intercéda  pour  eux,  et  à  Tinter- 
vention  de  Charles  VI  dans  un  de  ses  moments 
de  lucidité  \ 

Isabeau  pourtant  ne  pouvait  avoir  à  se 
plaindre  des  conseillers  du  Hoi,  car  toujours 
ils  avaient  su  procurer  à  la  Couronne  les 
sommes  nécessaires  à  ses  grandes  dépenses  ; 
personnellement  même,  elle  leur  devait  Féclat 
des  fêtes  qui  avaient  signalé  ses  heureuses 
années  :  peut-être  eût-elle  pu  leur  témoigner 
sa  reconnaissance  dans  leurs  mauvaisjours  ?- 
Mais  elle  était  trop  attachée  à  leur  pire  enne- 
mi, Philippe  de  Bourgogne  qui  avait  fait  son 
mariage  ;  sa  gratitude  pour  lui  était  profonde 
et  ne  se  démentit  jamais  ;  de  plus,  les  hautes 
facultés  decet  homme  politique  lui  imposaient; 
en  vérité,  cette  nièce  soumise  et  respectueuse 

'  Froissart,  Chronit/nes...,  liv.  IV,  ch.  XXX,  t.  XIII,  p.  129-134. 
—  H.  Moranvillé,  .t7«Y/e  sur  la  fie  de  Jean  le  Mercier,  p.   i54-i6i. 

'  Longtemps  les  historiens  ont  exalté  le  gouvernement  des  Mnr- 
mousets,  opposant  leur  sage  administration  et  leur  désintéresse- 
nient  à  la  politique  brouillonne  et  aux  exactions  des  Princes,  oncles 
de  Charles  VL  —  L.  Merlet  et  M.  Moranvillé.  dans  leurs  études 
sur  Jean  de  Montagu  et  Jean  le  Mercier,  ont  prouvé  que  ces  éloges 
étaient  très  exagérés. 


'2-6  ISABEAL'    DE    BAVIÈRE 

n'eût  su,  ni  pu  plaider,  devant  Philippe,  la 
cause  des  ministres  disgraciés. 

Pourtant  elle  ne  rompit  pas  toute  relation 
avec  eux  ^,  car  nous  remarquons  qu'elle  était  en 
correspondance  avec  Madame  de  la  Rivière, 
femme  de  Messire  Bureau;  et  que  même  elle 
écrit  à  Olivier  de  Clisson,  réfugié  en  Bretagne  2. 
Bien  plus,  le  personnage  qui,  avec  Hémon 
Raguier,  partage  sa  confiance  n'est  autre  que 
Jean  de  Montagu,  vidame  du  Laonnais.  Cet 
ancien  Marmouset  avait  échappé  au  nau- 
frage de  ses  collègues '\  ou  du  moins  il 
était  assez  rapidement  remonté  à  la  surface  ; 
il  avait  réussi  à  conserver  la  faveur  du 
Roi,  et  à  se  placer  très  avant  dans  les 
bonnes  grâces  de  la  Reine,  sans  que,  cepen- 
dant, les  ducs  en,  prissent  de  l'ombrage,  car, 
en   1393,  il  était  devenu  souverain  maître  de 

'  Arch.  ]\'at.  KK  45,  f»  32  v». 

-  Après  une  scène  avec  Philippe  de  Boui-gogne,  Olivier  de  Clisson, 
s'était  enfermé  dans  château  de  Montihéry,  d'où  il  avait  gagné  ses 
terres  de  Bretagne.  Il  fut  destitué  de  son  office  de  connétable  et 
remplacé  par  Philippe  d'Artois  comte  d'Eu  fils   de  Jean   d'Artois. 

^  Jean  de  Montagu,  fils  aîné  de  Gérard  de  Montagu  et  de  Biote 
Cassinel,  passait  pour  être  fils  de  Charles  V;  —  à  la  nouvelle  de 
l'événement  du  :)  août  iSija,  Montaguétait  sorti  secrèlemeutde Paris 
par  la  porte  Saint-Antoine,  et  s'était  sauvé  à  Avignon,  où  il  avait 
mis  en  sûreté  une  partie  de  ses  trésors.  L.  Merlct,  Biographie  de 
Jean  de  Montagu.  (Bibl.  Ec.  Chartes,  année  i85a,  p.  262). 


l'HKOCCUP.VTIONS    KGOISTKS    li  K    L\    H  E  1  N  K       ^77 

la  cléj)ense  des  Hôtels  du  Roi  et  de  la  Reine  ^ 
Isabeau  prisait  cet  ambitieux  qui  savait  se 
faire  tolérer  de  ses  ennemis  et  attendre  patiem- 
ment son  heure.  Nous  voyons  qu'aux  mois  de 
février  et  de  mars  jSqS,  elle  passa  plusieurs 
jours  à  riiôtcl  Montagu  à  Paris  -,  et  qu'au 
mois  de  mai,  en  se  rendant  à  Chartres,  elle 
s'arrêta  au  château  de  Marcoussis  où  Montagu 
lui  donna  «  à  soupper  et  à  coucher  »,  puis  le 
lendemain  «  à  dîner  »  ;  en  partant,  elle  distri- 
bua des  présents  aux  gens  du  vidame  pour 
reconnaître  son  hospitalité^.  De  iSgS  à  i4o2, 
une  vingtaine  de  messages  de  la  Reine  sont 
portés  à  Montagu  et  quelques-uns  aussi  à  son 
frèreJean, évèquede Chartres^ Enfin,  quandle 
vidame  marie  sa  fille,  Isabeau  offre  à  celle-ci, 
en  cadeaux  de  noces,  une  riche  vaisselle  d'ar- 
gent \ 

*  L.  Merlet...,  p.  aaa-aôS. 

■  La  Reine  résida  à  l'hôtel  de  Montagu  les  23  et  24  février,  3,  G, 
10,  16  et  17  mars.,  Arch.  Nat.  KK  45,  f"  3-5. 

3  Arch.  Nat.  KK45,  f»  9  v  —  Marcoussis,  cant.  de  Limours,  arr. 
de  Rambouillet,  dép.  de  Seine-et-Oise. 

^  Jean  de  Montagu,  3"  fils  de  Gérard  de  Montagu  et  de  Biole 
Cassinel,  d'abord  trésorier  de  l'église  de  Beauvais,  conseiller  au 
Parlement  et  camérier  du  pape  Clément  VII,  était  devenu  en  iSqo 
évoque  de  Chartres.  Cf.  le  père  Anselme,  Histoire  Généalogique,  t.  VJ, 
p.  377. 

'  Cf.  Arch.  J\'at.  KK  45  et  L.  Merlet,  Biograpliie  de  Jean  de 
Montagu,  p.  262-2G5. 


ayB  ISABEAU     DE    BAVIÈRE 

Un  jour,  Jean  de  Montagu  redeviendra  mi- 
nistre à  Finstigation  de  la  Reine;  en  atten- 
dant, il  est  son  ami  et  son  confident  politique. 


Les  déplacements  d'Isabeau  de  iSqS  à  1397 
sont  imparfaitement  connus,  les  Comptes  de 
sa  Maison  manquant  pour  ces  années.  L'hôtel 
Saint-Pol  paraît  avoir  été  alors  sa  résidence 
habituelle  ;  elle  ne  le  quittait  guère  que  pour 
effectuer  ses  pèlerinages  périodiques  :  Char- 
tres, Saint-Sanctin  (mai  iSqS,  octobre  1 39/1)1 
Maubuisson  (juillet  i395)\  Pour  Tannée  1397, 
nous  ne  citerons  qu'un  seul  voyage  de  la 
Reine,  celui  dans  lequel  le  Roi  l'accompagna 
et  qui  eut  pour  but  l'Abbaye  de  Poissy. 

La  princesse  Marie,  vouée  dès  sa  naissance 
à  Notre-Dame"  par  sa  mère,  avait  été  élevée 
jusqu'alors  avec  son  frère  et  ses  sœurs;  elle 
venait  d'atteindre  ses  quatre  ans  ;  au  lieu  de 
lui  chercher  un  mari,   comme  le  Roi  l'avait 


*  Cf.    Comptes    de  l'Arg-enlcrie   de  la   Reine,  Arch.  Kat.    KK  41- 
43,  passim. 

"  Religieux  de  Saint-Deiiis,  Chraii/t/iic  de  Charles   VI.  l.  II,  p,  f)5. 


IMIÉOCGUPATIONS    KGOÏSTES    DE    LA    REINE       279 

fait  pour  ses  autres  filles,  Isabeau  se  décida  à 
la  faire  entrer  au  couvent,  et  choisit,  pour  la 
prise  de  voile,  le  jour  de  la  Nativité  de  la 
Vierge.  Charles  VI,  chez  qui  le  goût  du  faste 
était  persistant,  donna  ses  ordres  pour  que  la 
cérémonie  fût  célébrée  en  grande  solennité  ; 
il  se  rendit  à  Poissy  en  pompeux  équipage 
avec  la  Reine  et  la  petite  princesse  et  suivi 
d'une  brillante  escorte  ^ 

La  royale  enfant  fut  couronnée  d'un  riche 
diadème,  vêtue  d'une  longue  robe  et  d'un 
manteau  d'étoffes  précieuses.  Le  cortège  fit 
son  entrée  dans  l'église,  précédé  des  chape- 
lains et  de  Tévéque  de  Bayeux  -  en  habits 
pontificaux.  Le  Roi  marchait  immédiatement 
derrière  le  prélat,  puis  venait  la  Reine,  suivie 
du  seigneur  d'Albret^  qui  portait  Marie  dans 


*  Religieux  de  Saint-Denis t.  II  p.  555. 

-  Nicolas  du  Bosc,  évèîjue  de  Bayeux  depuis  i375,  —  chargé  à  plu- 
sieurs reprises  de  missions  en  Angleterre,  —  négociateur  du  contrat 
de  mariage  de  Catherine  de  France  avec  Rupert  de  Bavière  1  383,  — 
président  de  la  Chambre  des  Comptes  en  i3y7.  Gallia  Christiana..., 
t.  XI,  col.  375-377. 

^  Charles  I  sire  d'Albret  ou  de  Lebret,  comte  de  Dreux,  vicomte 
de  Tartas,  fils  d'Arnaud  Amanjeu  d'Albret,  grand  chambellan  de 
France,  et  de  Marguerite  de  Bourbon,  sœur  de  la  reine  Jeanne  de 
Bourbon,  —  qualifié  neveu  de  Charles  V  dans  une  ordonnance  de  i375, 
s'était  distingué  dans  l'expédition  d'Afrique  iSgo.  Cf.  le  Père  Anselme 
Histoire  généalogique.. . ,  t.  VI  p.  207-210. 


28o  ISAREAU     DE     BAVIERE 

ses  bras.  L'enfant  fut  conduite  jusqu'au  Cha- 
pitre où  après  avoir  entendu  la  lecture  des 
vœux,  elle  répondit  humblement  «  qu'elle  se 
soumettait  »  '.  Ensuite  le  Roi,  la  Reine,  les 
seigneurs  et  les  dames  furent  à  la  messe  ; 
Marie,  en  habit  de  religieuse,  y  assista  et  reçut 
la  bénédiction  de  l'évèque  de  Bayeux.  Le  reste 
de  la  journée  fut  occupé  par  le  beau  festin 
que  la  prieure  Marie  de  Bourbon  offrit  à 
son  neveu  et  à  sa  nièce  '-.  Isabeau  quitta  Poissy 
convaincue  que  la  petite  recluse  se  trouvait 
dans  une  très  douce  prison^  ;  elle  la  visitera, 
du  reste,  souvent  ;  et,  dans  de  fréquents  mes- 
sages, elle  transmettra  ses  instructions  pour 
que  son  enfant  soit  entourée  des  plus  grands 
soins  \ 

'  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  II  p.   555. 

-  La  possession  des  dépouilles  de  la  jeune  princesse,  c'est-à-dire 
de  la  toilette  qu'elle  portait  à  son  arrivée  à  Poissy,  faillit  soulever 
une  querelle  de  moines.  La  prieure  Marie  de  Bourbon  voulait 
retenir,  outre  les  habits  et  les  joyaux  qui  suivant  l'usage  étaient 
acquis  au  monastère,  la  précieuse  couronne  enrichie  d'or  et  de 
pierreries  que  l'abbaye  de  Saint-Denis  avait  prêtée  pour  la  céré- 
monie. Il  en  fut  porté  plainte  au  Roi  qui  mit  fin  à  la  contestation 
en  rachetant  la  couronne  pour  Coo  écus  d'or  à  l'abbesse  de  Poissy, 
et  la  renvoya  à  Saint-Denis.  Religieux  de  Saint-Denis...,  p.  555-557. 

^  Voy.  la  description  du  prieuré  de  Poissy  en  1400,  dans  le 
poème  de  Christine  de  Pisan.  Le  dit  Je  Poissy .  (Bibl.  Ec.  Chartes, 
4'^  série,  t.  III,  année  iS56-i857,  p.  5j5-555.) 

*  «  Cazin  de  Barenton  envoie  porter  lettres  de  la  Roy  ne  à 
Madame  Marie    de  France...  à  Poissy,    mardi    XXF   août.    [1400J  » 


PUKOCCUPATIONS    KGOÏSTKS    1)K    LA    R  E  I  >*' K       2B1 

En  1398,  après  un  séjour  de  deux  mois  à 
l^uis,  Isabeau  se  rend  à  Amiens,  où  sa  pré- 
sence est  signalée  en  mars'.  A  son  retour,  elle 
s'installe  au  Palais  qu'elle  habite  tout  le  mois 
d'avril-  ;  elle  est  ainsi  plus  près  de  la  Sainte- 
Chapelle  où  elle  va  vénérer  les  reliques  aux 
jours  saints  :  le  Roi,  de  retour  d'un  voyage  à 
Reims,  était  alors  en  proie  à  Tune  de  ses  plus 
violentes  crises  de  frénésie  \  et,  au  mois  de 
mai,  le  pèlerinage  traditionnel  de  la  Reine  à 
Chartres  et  à  Saint-Sanctin  %  a  pour  but  prin- 
cipal de  demander  au  ciel  le  rétablissement 
de  Charles  VI. 

Au  commencement  de  juin  iBqq,  Isabeau, 
en  résidence  à  l'hôtel  Saint-Pol  ^,  apprend  que 
la  peste  fait  à  Paris  même  d'assez  nombreu- 
ses victimes  "  ;  aussitôt  elle  pense  à  soustraire 

Arch.  Nat.  KK  4;),  f"  77  v".  —  Autres  lettres  du  25  septembre  [ibid. 
f'>78r".) 

^  Le  19  mars,  la  Reine  est  à  Creil  ;  le  20,  elle  dîne  â  Glermont, 
soupe  et  g-ite  à  Creil;  le  23,  elle  est  à  Amiens,  où  elle  réside  au 
palais  épiscopal;  le  27  elle  dîne  à  Clermont,  soupe  et  gîte  à  Saint- 
Just  (ch.-l.  de  cant.,  arr.  de  Clermont,  dép.  de  l'Oise)  ;  le  28,  elle 
couche  à  Luzarches  ;  le  '3i  elle  était  de  retour  à  Paris  au  Palais. 
Arch.  Nat.  KK  45,  f»  4  et  5. 

-  Ibid.,  f»  3  et  4. 

•'  Jarry.  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans^  p.  204. 

*  Arch.  îsat.  KK  45,  f"  5  y"  et  9  v". 

*  Ibid..   fo   32. 

"  Au  printemps  de  t'ette  année,  rapporte  le  Religieux  de   Saint- 


282  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

ses  enfants  à  la  contagion  :  un  de  ses  valets 
est  envoyé  à  Melun  et  à  Grèz  *  afin  de  s'enqué- 
rir si  l'épidémie  sévit  ou  non  dans  ces  villes 
et  les  lieux  environnants'.  Le  rapport  ne  fut 
pas  favorable  (28  juin)  car,  quelques  jours 
après,  un  chevaucheur  de  Técurie  de  la  Reine 
est  dépêché  à  Vernon  pour  y  procéder  à  la 
même  enquête  :  «  et  illec  environ  111  et 
llll  lieues,  pour  ce  que  monseigneur  le  Dal- 
phin  et  noz  autres  jeunes  seigneurs  et  dames 
de  France  les  enffans  y  doivent  aler  »  ^  Cette 

Denis,  l'abondance  excessive  des  pluies  avait  fait  déborder  les 
rivières;  la  Seine,  grossie  par  ses  al'fluents.  avait  inondé  les  cam- 
pagnes riveraines  depuis  la  quatrième  semaine  de  mars  jusqu'au 
milieu  d'avril,  pourrissant  presque  toutes  les  semences.  Cepen- 
dant les  vieilles  gens  assuraient  qu'ils  avaient  vu  jadis  une  pa- 
reille inondation  suivie  d'une  grande  mortalité  et  ils  redoutaient 
les  mêmes  malheurs.  Leurs  craintes  se  réalisèrent,  n  Une  épidé- 
mie et  un  mal  qui  se  manifestaient  par  des  abcès  affligèrent  la 
Bourgogne,  la  Champagne,  la  Brie  et  tout  le  territoire  de  Meaux 
et  de  Paris,  depuis  la  fin  de  mai.  —  Le  nombre  des  morts  était 
si  grand  que.  pour  ne  point  jeter  l'épouvante  parmi  les  vivants, 
on  défendit  à  Paris  de  publier  les  noms  de  ceux  qui  succombaient 
et  de  faire  pour  eux  les  processions  ordinaires.  —  Des  litanies, 
dos  prières  particulièi'es  furent  récitées  pendant  la  célébration  de 
l'office  divin,  des  sermons  prêches  en  plein  air  pour  engager  les 
péi-heurs  à  réformer  leur  conduite.  Les  évêques,  le  clergé  portè- 
rent d'église  en  église  les  objets  sacrés,  suivis  d'un  grand  concours 
d'hommes  et  de  femmes  qui  pour  la  plupart  étaient  pieds  nus  et 
se  prosternaient  devant  le  Seigneur  en  pleurant  et  en  gémissant.  » 
Chronique  de  Cliarles  VI,  t.  II,  p.  ôij'j-Oy.T. 

'  Grez  sur  Loing,  cant.  de  Nemours,  arr.  de  Fontainebleau,  dép. 
de  Seine-et-Marne. 

-  Arch.  Nat.  KK  4 .^  f"  48  r". 

'  Ibid. 


PRÉOCCUPATIONS    ÉGOÏSTES    DE    L.V    REINE       283 

fois,  pour  plus  de  tranquillité,  Isabeau  exi- 
geait des  certificats  des  curés  des  villes. 
Remarquons  aussi  que  le  messager  devait  se 
rendre  auprès  du  vidame  du  Laonnais,  Jean 
de  Montagu,  pour  lui  rendre  compte  du  résul- 
tat de  sa  mission  et  prendre  son  avis  \  Les 
Enfants  de  France  furent  conduits  à  Vernon, 
sauf  le  dernier  né  dont  la  Heine  ne  se  sépara 
qu'à  la  fin  de  juillet;  on  trouve,  en  effet,  que, 
dans  les  derniers  jours  de  ce  mois,  elle  en- 
voyaitàAsnières,  chez  Madame  de  Dammartin, 
«  emprunter  sa  littière  pour  mener  mon- 
seigneur Jehan  de  France  à  Maule-sur-Man- 
dre"  ». 

En  août,  les  ravages  exercés  par  la  peste 
augmentant,  la  cour  cj[uittait  Paris  ^.  Le  Roi, 
avec  ses  oncles  et  les  princes  du  sang,  se 
retira  dans  le  duché  de  Normandie  cjue  le 
fléau  n'avait  pas  encore  frappé;  Isabeau  passa 
la  fin  du  mois  et  le  suivant  presque  entier 
dans   la  calme  retraite  qu'elle  s'était  ména- 

'  Arch.  Nat.  KK  45,  f»  48  r".  —  Maule  sur  Mandre,  cant.  de  Meu- 
lan,  arr.  de  Versailles,  dép.  de  Selne-et-Oise. 

-  Jarry,  p.   204. 

^  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI.  t.  II, 
p.  697. 


284  ISABEAU     DE     BAVIERE 

gée  à  l'abbaye  de  Maubuisson,  puis  par  Ver- 
non,  où  elle  visita  ses  enfants,  par  «  la  Saucoye 
d'Harcoiirt  »,  où  elle  reçut  pendant  une 
semaine  Thospitalité  du  comte  Jean  VII,  elle 
gagna  Rouen  dont  Charles  VI,  avait  fait  sa  rési- 
dence ^  Elle  y  demeura,  installée  à  Fliôtel  du 
Bailliage,  jusqu'au  milieu  de  décembre,  elle 
revint  ensuite  au  château  de  Mantes  pour  y 
passer  les  fêtes  de  Noël  et  de  TEpiphanie  ;  le 
21  janvier,  elle  était  de  retour  à  Paris,  àThôtel 
Saint-Pol  \ 

Au  mois  de  juin  de  Tannée  i/joo,  un  grand 
mariage  eut  lieu  à  la  cour.  Le  jour  de  la  Saint- 
Jean,  le  fds  aîné  du  duc  de  Bourbon,  Jean  de 
Clermont,  épousa  Marie,  fille  du  duc  de  Berry, 
veuve  du  connétable,  Comte  d'Eu  \  Les  noces 
furent  célébrées  au  Palais,  en  grande  pompe; 

^  Les  Comptes  de  l'Hôtel  permettent  de  suivre  l'itinéraire  de  la 
Reine  :  le  9  août  elle  passait  à  Saint-Leu-Taverny,  le  10  elle  se 
fixait  à  Maubuisson  ;  le  3o  septembre  elle  arrivait  à  Vernon  ;  elle 
en  partait  le  8  octobre  après  dîner  pour  aller  «  souper  et  gister  » 
à  Gaillon  ;  le  11  elle  dînait  à  Quillebœuf  et  couchait  à  Neul'bourg; 
le  i5  elle  s'installait  à  la  Saucoye  d'Harecourt  où  elle  était  encore 
le  2a;  le  26  enfin  elle  dînait  à  Oissel,  soupait  et  gîtait  à  Rouen.  Arch. 
Nat.  KK  4;),  (o  48  et  49. 

-  Arch.  Nat.  KK.  4,1,  ('"  49-  <JJ  v"  et  64  r». 

^  Marie  de  Berry,  fille  du  duc  Jean  de  Berry  et  de  sa  première  femme 
Jeanne  d'Armagnac,  était  veuve  pour  la  seconde  l'ois.  Elle  avait 
épousé,  en  i386,  Louis  de  Chàtillon  comte  de  Dunois  mort  en  1391  ; 
puis  s'était  remariée,  en  1392;  à  Philippe  d'Artois  comte  d'Eu,  pair 


puKOCGUP.VTioNs  i-:goïsti-:s  dk  la  RKINK  285 
au  dîner,  qui  fut  servi  sous  «  uu  dais  magni- 
fique tout  semé  de  fleurs  de  lis  d'or  »,  la  Reine 
prit  place  entre  la  nouvelle  mariée  et  le  Roi 
de  Sicile,  Louis  ;  FEmpereur  grec  de  Cons- 
tantinople,  Manuel,  était  au  nombre  des  con- 
vives \  Le  lendemain,  Isabeaufut  avec  les  sei- 
gneurs et  les  dames  au  festin  que  le  duc  de 
Berry  offrit  en  son  hôtel  de  Nesles,  dans 
Timmense  salle  qu'il  avait  fait  construire  et 
aménager  tout  exprès,  et  dont  les  murs  étaient 
couverts  de  tapisseries  d'or  et  de  soie'. 

Ce  fut  à  la  fin  de  cette  même  année  que  le 
Dauphin  fut  présenté  au  peuple  de  Paris.  Le 
petit  prince  avait  alors  huit  ans  ;  les  ducs 
songeaient  à  lui  constituer  une  Maison,  et  à 


et  connétable  de  France  qui  décéda  le  i5juin  i3<)7  (le  Père  Anselme, 
Histoire  généalogique...,  t.  Ip.    108). 

*  Manuel  II  Paléogiie  (i35o-i42f))  avait  succédé,  en  1391,  à  son 
père  Jean  Paléologue  comme  empereur  de  Gonstantinople.  Vaincu 
par  le  sultan  des  Turcs  Bajazet,  et  contraint  de  céder  le  trône  à 
son  neveu,  il  était  venu  en  France  où  Charles  VI,  la  Reine  et  les 
Princes  lui  avaient  fait  une  réception  splendide  (3  juin  i4oo). 
Religieux  de  Saint-Denis..,  t.  II,  p.  ']:■>']. 

^  Religieux  de  Saint-Denis..,  t.  II,  p.  7:k).  —  L'hùtel  de  Ne.sles, 
contigu  au  mur  d'enceinte  de  Philippe  Auguste,  voisin  de  la  célèbre 
tour  de  Nesle,  s'étendait  sur  l'emplacement  occupé  aujourd'hui  par 
la  Bibliothèque  Mazarine  et  les  maisons  du  quai  Conti.  En  dehors 
du  fossé  de  l'enceinte  était  aussi  une  habitation  de  plaisance  appelée 
«  le  séjour  deNesles  »,que  Charles  YI,  en  i38o,  avait  donnée  à  son 
oncle  le  duc  de  Berry.  H.  Legrand,  Paris  en  13HÛ,  p.  42,  note  3  et  72, 
note  I. 


286  ISABE.VL'    DE    BAVIÈRE 

Tinitier  au  rôle  qui,  bientôt  peut-être,  lui 
serait  imposé  par  la  mort  de  son  père.  Ils  vou- 
lurent qu'en  une  promenade  solennelle  Ten- 
fant  visitât  la  capitale,  et  fût  présenté  aux 
Parisiens  qui  ne  le  connaissaient  que  pour 
Tavoir  vu  aux  côtés  de  sa  mère,  dans  quel- 
ques cérémonies  publiques.  Donc,  pour  la 
première  fois,  le  Dauphin  Charles,  accompa- 
gné de  ses  oncles,  traversa  la  grande  ville  à 
cheval,  au  milieu  des  acclamations  enthou- 
siastes de  la  foule,  puis  il  se  rendit  à  Saint- 
Denis  pour  se  mettre  sous  la  protection  du 
patron  de  la  France'. 

En  novembre,  la  santé  de  ce  jeune  prince 
commença  de  causer  à  Isabeau  de  vives  inquié- 
tudes ;  le  pauvre  enfant,  de  tout  temps  si  frêle, 
paraissait  maintenant  souffrir  de  maux 
inconnus.  Aucun  remède  ne  pouvait  le  soulager 
et  bientôt  sa  mère,  elle-même,  perdait  tout 
espoir  de  guérison,  car  elle  le  voyait  dépérir 
de  jour  en  jour,  miné  par  la  consomption-.  Ni 
les  efforts  des  médecins,  ni  les  prières  ordon- 
nées au  nom  du  Roi,  à  Paris  et  à  Saint-Denis,  ne 

'  Religieux  de  Saint-Denis...  l.    II,  p.  743. 
-  Ibid.,  ■^.   7^1. 


PHKOCCL  PATIONS    KGOÏSTKS    DE    LA    HK  I  N  E       287 

purent  le  sauver^;  il  succomba  dans  la  nuit 
du  II  au  12  janvier,  a  ers  minuit".  Le  bruit 
courut  qu'il  était  mort  empoisonné;  malveil- 
lante rumeur  sans  fondement,  car  il  avait  été 
emporté,  comme  son  frère  aîné  et  sa  petite 
sœur  Jeanne,  par  un  mal  impitoyable  et  héré- 
ditaire. 

Le  troisième  fds  de  Charles  VI,  Messire 
Louis  de  France,  devenait  Dauphin  de  Vien- 
nois. Il  n'avait  que  quatre  ans;  cependant 
dès  le   iG  janvier   i4oi,  le   Roi  lui  donna  le 


'  Charles  VI,  qui  était  malade  depuis  quatre  mois,  ayant  recou- 
vré la  raison  dans  la  première  semaine  de  janvier,  se  rendit  le 
dimanche  9  à  Saint-Denis,  en  compagnie  du  duc  de  Bourgogne, 
pour  y  entendre  la  messe  et  recommander  la  santé  du  Dauphin 
aux  prières  des  religieux.  En  même  temps,  les  curés  faisaient 
chanter  des  oraisons  pendant  la  messe,  et  porter  d'église  en  église 
les  reliques  des  saints.  Enfin,  les  médecins  désespérant  de  guérir  une 
maladie  dont  ils  ignoraient  les  causes,  une  procession  solennelle,  à 
laquelle  assistèrent  les  ducs  et  le  clergé  de  Paris,  parcourut  la 
ville  de  Notre-Dame  à  Sainte-Catherine. —  Religieux  de  Saint-Denis..., 
p.   771.  —  E.   Petit,  Ilinéraire  des  ducs  de  Bourgogne...,  p.  307. 

-  Arch.  Nat.  KK  4-5,  f"  74  x".  —  Le  Père  Anselme,  Histoire  généalo- 
gique..., t.  I.  p.  1 13.  —  Le  jeudi  i3,  le  corjis  du  Dauphin  fut  placé  sur 
une  litière  et  les  ducs  l'accompagnèrent  jusqu'aux  portes  de  l'ab- 
baye de  Saint-Denis.  Les  religieux  l'attendaient  à  l'entrée  de 
l'église,  et  ils  le  portèrent  sur  leurs  épaules  jusqu'au  chœur  ;  puis 
un  service  funèbre  fut  célébré.  Le  lendemain  après  la  messe,  le 
cercueil  fut  transporté  par  les  officiers  de  la  cour  et  déposé  dans 
la  chapelle  royale  près  de  l'autel,  en  présence  du  comte  de  Nevers, 
du  connétable,  des  archevêques  d'Aix  et  de  Besançon,  de  huit 
évêques,  et  des  chapelains  du  duc  de  Bourgogne,  venus  exprès 
de  l'hôtel  de  Conflans  près  Charenton.  La  cérémonie  des  obsèques 
dura  encore  le  samedi  i.î.  — Religieux  de  Saint-Denis..,  t.  II,  ji.  773. 
—  E.   Petit,  Itinéraire  des  ducs  de  Bourgogne ...,  p.  3o7. 


ISA BEAU    DE    BAVIERE 


duché  de  Guyenne  «  en  pairie  \  »  stipulant 
que  le  Dauphin  ne  pourrait  rien  en  aliéner,  et 
que,  s'il  mourait  avant  son  père,  le  duché 
ferait  retour  à  la  couronne  alors  même  qu'il 
laisserait  des  enfants  ^  Isabeau  ne  fut  pas 
étrangère,  sans  doute,  à  cette  donation,  non 
plus  qu'à  celle  du  duché  de  Touraine,  faite, 
quelques  mois  après  (iG  juillet),  au  nom  du 
Roi,  à  Jean,  son  dernier  né'\  car  le  Dauphin 
jusqu'à  ce  qu'il  atteigne  l'âge  «  d'avoir  état  », 
et  son  petit  frère,  pour  plus  longtemps 
encore,  demeureraient  dans  l'Hôtel  de  leur 
mère  qui,  pour  subvenir  à  leur  entretien, 
devrait  percevoir  les  revenus  de  leurs  pro- 
vinces'; nous  nous  imaginons  le  très  grand 
empressement  avec  lequel  Isabeau  se  chargea 
de  ce  devoir. 

Cependant  le   souvenir   du   deuil  qui  avait 
attristé  les  premiers  jours  de  janvier  ne  s'effa- 

i  Arch.  Nat.  P  2f)jo,   f»  joi-3o4. 

-  Le  28  février  1401,  les  dues  de  Berry,  de  Bourgogne  et  d'Or- 
léans présents  au  Conseil  donnèrent  pouvoir  au  Dauphin  Louis  de 
prêter  hommage  pour  le  duché  de  Guyenne  et  la  jiairie.  Arch. 
Nat.  J  369,  pièce  2. 

3  Arch.  Nat.  P  253o,  f"  3i)3-3o7.  —  Hémon  Raguier,  .\i-gontier  de 
la  Reine,  apporte  à  la  chambre  des  Comptes  l'acte  d'émancipation 
du  duc  de  Guyenne,  fils  aîné  du  Roi,  et  du  duc  de  Touraine,  son 
deuxième  fils.  Arch.  Nat.  PP  117,  n"  1169. 

*  Arch.  Nat.  P  2370,  f"  3oi,  3o4,  307. 


P  H  K  O  C  C  U  P  A  T  1  ()  X  S    KG  ()  ï  S  T  K  S    It  E    I-  A    H  K  I  >'  K       289 

çait  pas  à  la  cour;  dans  ses  moments  de 
meilleur  sens,  le  Roi  se  rappelait  le  dou- 
loureux événement,  et  la  Heine,  qui  ne  l'avait 
jamais  oublié,  semblait  parfois  en  être  obsé- 
dée; alors,  elle  en  venait  à  interpréter  les 
phénomènes  physiques  comme  le  faisaient 
autrefois  les  païens^;  causes  et  effets,  elle 
rapportait  tout  à  son  cuisant  chagrin.  Ainsi, 
un  après-midi  de  juin,  d'épais  nuages  cou- 
vrirent le  ciel  et  firent  la  nuit  dans  Paris  ;  en 
même  temps,  retentirent  de  formidables 
coups  de  tonnerre.  La  Reine  avait  quitté  sa 
chambre  depuis  quelques  instants  lorsque  la 
foudre,  tombée  sur  le  palais,  pénétra  dans 
cette  pièce  même,  dévora  de  sa  llamme  les 
tentures  du  lit  et  disparut  par  la  cheminée". 
La  commotion  électrique,  la  peur  du  péril 
imminent  mirent  Isabeau  dans  un  état  indi- 
cible. Dans  son  épouvante,  elle  crut  que  ]p 
feu  céleste  avait  été  lancé  sur  elle  personnel- 
lement, que  c'était  le  Dauphin  Charles  qui, 
mécontent  de  la  conduite  des  vivants,  la  pro- 
voquait  elle-même;    et,  non    seulement    elle 

'  Rolig-icux  tle  Saint-Denis,   C/iraiiit/iie...,  1.    III,  p.  f). 
■  M/</.,  p.  7. 

•9 


\ 


ago  I  S  A  R  E  A  U    DE     BAVIÈRE 

envoya  tout  de  suite  des  offrandes  à  plusieurs 
églises  du  lioyaume,  mais  elle  voulut,  par 
des  donations  à  Saint-Denis,  apaiser  les  mânes 
du  Dauphin  inhumé  dans  la  basilique  et,  au  prix 
d'une  grosse  somme  d'argent^,  elle  y  fonda  trois 
annuels  pour  le  repos  de  Fàme  du  jeuneprince^ 
Ces  violentes  émotions  eussent  pu  être 
fatales  à  la  Heine,  alors  dans  le  cinquième 
mois  d'une  nouvelle  o'rossesse  ;  mais,  cfrâce  à 
une  constitution  très  saine,  elle  n'était  jamais 
atteinte  profondément  par  ces  troubles  ner- 
veux, si  inquiétants  en  apparence.  Ses  cou- 
ches et  sa  délivrance  (la  dixième)  furent  heu- 
reuses ;  le  27  octobre  à  Thôtel  Saint-Pol,  elle 
mit  au  monde  une  fille '^  que  les  contempo- 
rains proclameront,  un  jour,  une  des  plus 
belles  femmes  de  son  temps.  Cette  Catherine, 
dont  le  mariage  avec  Henri  V  de  Lancastre 
devait  consacrer  la  plus  triste  conséquence 
de  la  rivalité  des  ducs  de  Bourgogne  et  d'Or- 
léans, naissait  au  moment  môme  où  les  deux 
Maisons  allaient  entrer  en  lutte. 

■■  Religieux  do  Saint-Denis,   Clironiquc...   t.   III.  -p.  7. 

"  Le  Père  XnscUna,  Histoire  irénéalogique  de  la  Maison  de  France, 
t.  I,  p.  113.  —  Vtillet  de  Viriville,  Note  sur  l'Etat  des  princes  et  des 
vrincesses...,  (Bibl.  Ee.  Charles,  année  iS^j-iSâS  p.  .'181.) 


CHAPITRE  III 

L'INITIATTOX    POLITIQUE 
LA   REINE    ARBITRE   ENTRE  LES  PRINCES 

Suivant  les  chroniqueurs,  la  querelle  des 
ducs  de  Bourgogne  et  d'Orléans  remonterait 
seulement  à  la  fin  de  l'année  1398,  et  aurait 
eu  pour  cause  initiale  le  désaccord  des  deux 
Princes  au  sujet  de  la  politique  extérieure; 
mais  dès  1392,  il  y  avait  mésintelligence  entre 
Philippe  de  Bourgogne  et  Louis  d'Orléans. 

Philippe,  dont  l'esprit  de  suite  était  la  qua- 
lité maîtresse,  faisait  peu  de  cas  de  son  neveu 
léger  et  brouillon;  il  le  jugeait  seulement 
capable  d'organiser  à  la  cour  des  divertisse- 
ments et  d'en  être  le  boute-en-train  ;  aussi 
avait-il  tenu  la  main  à  ce   qu'il   restât  écarté 


2  9  '2  I S  .\  B  K  v  i:    III':    15  A  ^■  i  È  u  e 

desal'faires;  mais,  tout  en  le  traitant  de  haut,  il 
le  redoutait  un  peu,  car  il  avait  deviné  que, 
sous  ses  apparences  frivoles,  rélégant  jeune 
homme  cachait  d'ambitieuses  prétentions. 
Louis,  de  son  côté,  n'aimait  pas  son  oncle  ;  il 
le  taxait  d'égoïsme  despotique  et  se  considé- 
rait comme  frustré  par  lui.  En  attendant  qu'il 
put  prendre,  dans  lapolitique,  la  place  qui  lui 
revenait  en  sa  qualité  de  frère  du  Roi,  il  s'amu- 
sait beaucoup,  et  entre  temps,  ébauchait  de 
vastes  projets,  rêvant  de  chimériques  con- 
quêtes ;  tantôt  passionné  pour  l'idée  d'une 
nouvelle  croisade,  tantôt  décidé  à  conduire 
une  grande  expédition  en  Italie.  Mais,  quand 
il  brûlait  si  fort  de  donner  carrière  à  ses 
goûts  de  chevalier,  ce  n'était  pas  tant  la  gloire 
de  la  couronne  de  France  qu'il  se  proposait 
que  l'accroissement  de  sa  Maison.  Disons, 
dès  maintenant,  que  dans  ce  duel  Orléans- 
Bourguignon  dont  le  bien  du  Uoyaume  sera 
le  prétexte  et  le  souverain  pouvoir  l'enjeu, 
chacun  des  champions  n'aura  en  vue  que  son 
intérêt  personnel  ;  Philippe  et  son  fils  Jean 
ne  penseront  qu'à  sauvegarder  et  augmenter 
la  prospérité  de  leur  Maison,  et  IjOuis  n'aura 


L\     UKINK     AIUÎITUK     K  N  T  U  K     I,ES     l' lU  N  C  K  S         igJ 

d'autre  but  que  d'agrandir  la  sienne  au  détri- 
ment de  sa  puissante  rivale  \ 

En  1398,  l'inimitié  de  Toncle  et  du  neveu 
était  llaorante  ;  et,  dans  les  Conseils  où  ils  se 
trouvaient  en  présence,  leur  discussion  se 
fut  facilement  envenimée,  si  de  puissantes 
interventions  ne  les  eussent  apaisés. 

En  dehors  même  des  conférences,  des  avis 
leur  furent  donnés,  témoin  ceux  de  Jean  Jou- 
venel  qui,  respectueusement,  les  exhorta  à  la 
bonne  entente;  ainsi  les  deux  rivaux,  sans 
rien  abandonner  de  leurs  prétentions,  étaient 
amenés  à  dissimulera  Pendant  plus  de  trois 
ans,  ils  parurent  à  peu  près  réconciliés,  car 
ils  ne  se  départirent  plus,  dans  leurs  en- 
trevues obligées  ou  dans  leurs  rencontres  à 
la  cour,  des  formes  de  la  plus  stricte  cour- 
toisie. 

Isabeau  fut  sans  doute  pour  beaucoup  dans 
cette  retenue  des  deux  princes  :   N'était-elle 

'  L'Histoire,  après  avoir  été  lîourguignonnc,  s'est  faite  orléanaise. 
Le  livre  de  M.  Jarry  est  un  habile  j'iaidoyer  en  faveur  de  l'intelli- 
gence politique  et  du  désinlcresscnient  de  Louis  d'Orléans.  Voy. 
la  préface  à  l'édition  du  Sonirc  vcritable  par  M.  Moranvillé,  qui 
n'accepte  pas  le  jugement  de  M.  Jarry.  [Mém.  de  la  soc.  de  riltsl. 
de  Paris...,  t.   XVU,  p.  228). 

-  Juvcnal  des  Ursins,  Histoire  de  Charles  VI.  p.  iJ,').  —  Jarry? 
Vie  politique  de  Louis  d  Orléans,  p.  222. 


294  I  s  ARE  AU     DE     BAVIÈRE 

pas  avec  Philippe  clans  d'excellents  termes, 
et  Louis  d'Orléans  ne  semblait-il  pas  être 
avec  sa  belle-sœur  sur  le  pied  de  Tintimité  ? 

Dans  les  premiers  jours  d'octobre  i4oi, 
l'apparent  accord  des  ducs  fut  violemment 
rompu,  et  bien  qu'ils  fussent  à  ce  moment 
éloignés  l'un  de  l'autre,  Philippe  étant  à 
Senlis  et  Louis  à  Paris,  les  menaces  qu'ils 
échangèrent  n'en  furent  pas  moins  véhé- 
mentes ^  Il  y  eut  scandale,  car  le  Uoi  de 
Navarre-,  écrivant  le  7  octobre  au  Roi  de  Cas- 
tille^  faisait  allusion  à  une  «  certaine  dispute 
et  querelle  »  entre  les  ducs  d'Orléans  et  de 
Bourffocrne  \ 

Louis  d'Orléans  paraissait  avoir  profité 
d'une  assez  longue  absence  de  son  oncle  pour 
régler,  à  sa  propre  convenance,  certains 
points  de  la  question  du  schisme,  et  obtenir 
quelques  avantages  matériels  qui  renforçaient 

'  Jarry,  Vie  poli/it/iw  de  Louis  d' Orléaits,  p.  aHo. 

-Charles  m,  dit  le  Noble,  \\q.  en  iWCii,  lils  de  Chai'lcs  le  Mauvais 
(le  Père  Anselme,  Histoire  généalogique...,  t.  I,  p.  287). 

•'  Ilciu'i  III,  le  Maladif,  roi  de  Castille  (1390-1406),  petit-fils  do 
Henri  de  Transtaniare  entretenait  des  relations  d'amitié  cl  d'alliance 
.avec  la  cour  de  France.  —  Cf.  Daumet,  Etude  sur  l'alliance  de  la 
France  et  de  la  Castille  au  xiv  et  au  xv«  siècle,  (dans  la  (\dl. 
liibl.   Ec.   Hautes  Etudes.  Paris,   i8!)S,  in-8"j. 

'  Arcli.    Nat.   K  carton  B    \J.\i. 


L  A     It  !•:  I  N  K      V  R  r.  I  T  M  !•:     E  N  T  l\  E     L  K  S     1»  Il  1  N  C  I."  S  29') 

sa  naissante  autorité  ;  et  Philippe,  vivement 
blessé  dans  son  amour-propre,  se  préparait  à 
châtier  routrecuidance  de  son  neveu. 

Isabeau  ne  put  s'interposer  en  personne, 
rapproche  de  sa  délivrance  la  retenant  inactive 
à  l'hôtel  Saint-Pol  ;  les  ducs  de  Berry  et  de 
Bourbon  essayèrent  seuls  de  concilier  les  deux 
rivaux.  Ils  n'y  réussirent  qu'imparfaitement; 
car,  si  Philippe  voulut  bien  leur  promettre  de 
ne  pas  marcher  sur  Paris,  il  écrivit  néanmoins 
au  Parlement,  à  la  date  du  26  octobre,  une 
lettre,  sorte  de  sentence  comminatoire,  qui 
ne  laissait  aucun  doute  sur  son  courroux  : 
«  et  pour  Dieu  advisez  et  metez  peine  que  la 
chevance  du  Roi  et  du  domaine  ne  soient 
ainsy  gouvernez  que  ils  sont  de  présent,  car, 
en  vérité,  c'est  grand  pitié  et  douleur  de 
oyr  ce  que  j'en  ay  oy  dire^  ».  11  n'admettait 
pas   que  son   neveu   put  partager  avec  lui  le 


'  Choix  (le  /)ièccs  iiicdites  relalu'cs  au  /•(■i;/ie  de  Charles  17,  publ. 
par  Douët  d'Arcq  (Soc.  Hixl.  de  France.  Paris,  i853,  a  vol.  in-S"),  t.  I, 
p.  2  1 3.  —  Le  Parlement  répondit  :  «  Si  vous  plaise  savoir,  très 
redoubté  seigneur,.,  que  nous  somuies  toujours  prests  de  déli- 
bérer, conseiller,  faire  et  labourer  de  tous  nos  povoirs  au  plus  loi- 
aument  et  plus  diligemment  que  faire  nous  pourrons,  comme 
faire  le  devons,  au  plaisir  de  Dieu,  à  l'onneur  et  proufit  de  mon 
dessiisdit  seigneur  le  Roy  et  de  son  royaume  cl  à  la  grâce  de 
vous  très  redoubté  seigneur. /6/W.,  p.  2f4-aif). 


296  I  s  An  EAU     DE     BAVIÈRE 

pouvoir   et  déclarait   funeste  Tingérence  du 
jeune  duc  dans  la  direction  des  affaires. 

Six  semaines  plus  tard,  la  Reine  voyait 
Paris  divisé  en  deux  camps  ennemis  :  à 
riiôtel  d'Artois \  Pliilippe  de  Bourgogne  se 
tenait  avec  ses  deux  fils  Jean  et  Antoine"  ;  la 
foule  de  leurs  gens  d'armes  était  cantonnée, 
tant  bien  que  mal,  dans  les  rues  avoisinantes  ; 
c'étaient  des  archers  et  des  arbalétriers  de 
Flandre,  sept  mille  hommes  en  tout,  amenés 
par  le  duc  lui-même  ou  par  l'évéque  de  Liège, 
Jean  de  Bavière^  En  même  temps,  autour 
de  son  hôtel,  près  de  la  porte  Saint-Antoine \ 
Louis  d'Orléans  avait  groupé  ses  troupes 
composées  de  Bretons  et  de  Normands''. 

^  «  L'hôtel  d'Artois  et  celui  de  Bourgogne  occupaient,  en  1400. 
le  pâté  de  maisons  compris  entre  la  rue  Mauconseil,  la  rue  Pavée 
et  la  rue  du  Petit-Lion.   »  H.  Legrand,  Pa/7's  en  ijSo,  p.   61. 

-  Antoine  de  Bourgogne,  deuxième  fils  du  duc  Philijîpe  et  de 
Marguerite  de  Flandre,  né  en  août  i384,  d'abord  connu  sous  le  nom 
de  Antoine  Monsieur,  fut  ensuite  créé  comte  de  Réthel.  Cf.  le  Père 
Anselme,  Histoire  Géncaloi^ique...,  \.  I.  p.  258.  —  E.  Polit,  Itiiie- 
j'aire  des  ducs  de  Bourffoi>;ne...,  p.  (ii  >. 

^  Jean  de  Bavière,  fils  d'Albert  de  Bavière,  comte  de  Rainant, 
était  devenu  évèquc  de  Liège  en  1390,  à  l'âge  de  dix-sept  ans. 
Prélat  batailleur,  il  s'était  rendu  fameux  par  ses  mœurs  brutales 
et  sa  cruauté.  Art  de  férifier  les  dates,  t.  lO,  ji.   i.'ii. 

■*  C'était  sans  doute  a  le  logis  des  TourncUcs  »,  situé  sur  rem- 
placement actuel  de  la  ])laee  des  Vosges.  H.  Legrand,  /'aris  en  1  J80- 
]).  59,  note   I. 

•■'  Religieux  de  Sainl-Denis...,  t.   IlL  p.   15-17.   — Engnerrand    de 


L.V     HEIÎS'E     ARHITRE     KXTRE    LES     1>  Il  I  N  C  E  S         297 

Les  Parisiens,  clans  une  grande  épouvante, 
n'osaient  prendre  parti  ;  ils  ne  savaient  en 
effet,  lesquels  étaient  les  plus  redoutables, 
de  ces  soldats  de  Flandre,  Allemands,  Lié- 
geois, Brabançons,  ou  de  ces  Gallois  du  duc 
d'  Orléans  qui  pillaient  les  environs  de  la 
ville.  Cependant,  le  Roi  malade,  sa  femme  et 
leurs  jeunes  enfants  résidaient  à  Tliôtel 
Saint-Pol  qui,  par  sa  situation  entre  les  deux 
camps,  semblait  être  l'enjeu  de  Timminente 
bataille.  Alors  Isabeau,  consciente  du  péril, 
s'occupa  de  le  conjurer.  D'accord  avec  les  ducs 
deBerryet  de  Bourbon,  elle  reprit  les  négocia- 
tions entamées  naguère  à  Senlis\  Elle  s'entre- 
mit spontanément  ;  les  seigneurs  de  la  cour  lui 
avaient,  il  est  vrai,  rappelé  la  parole  de  l'Evan- 
gile :  «  Tout  royaume  divisé  contre  lui-môme 
sera  désolé  »;  mais,  nous  y  insistons,  ce  ne 
fut  pas  fléchie  par  ces  instances,  ce  fut  de 
son  propre  mouvement  et  de  propos  délibéré 
qu'elle   entreprit  son   œuvre  de  conciliation. 

Une  attitude   impartiale   n'étant  pas   fami- 

Monslrclnt,  Chronique,  1400-1444  (cd.    Douët  d'Arcq,  Soc.  Hist.  de 
France,  Paris,    1 837-1 8(Ja,  6  vol.  in-8")  t.  I,  p.  35  et  36. 

'  Rclig'ieiix  de  Saint-Denis,   Clironique  de  Charles   VI.  t.  III,  p.  i3. 
—  Monstrelet,  Chronique,  t.  I,  p.  35  et  36. 


■KjS  ISAIJEAL     UE     HA  VI  ERE 

lièrc  à  Isabeaii,  le  rôle  de  médiatrice  équi- 
table, tenu  par  elle,  pendant  la  période  aiguë 
de  ce  conflit,  ne  laisse  pas  de  surprendre,  il 
est  vrai  que  la  victoire  du  duc  de  Bourgogne 
ou  celle  du  duc  d'Orléans  eût  été,  quoique 
sous  des  rapports  différents,  également  pro- 
fitable à  la  Reine.  Si  Philippe  remportait, 
la  politique  extérieure,  chère  à  Isabeau, 
triomphait  du  môme  coup  et  les  intérêts  de 
la  Bavière  étaient  sauvegardés  pour  long- 
temps ;  si,  au  contraire  Louis  avait  le  dessus, 
l'iniluence  d'Isabeau  pouvait  devenir  prépon- 
dérante dans  les  affaires  intérieures,  de  plus, 
ses  désirs  de  luxe  toujours  croissants  né 
seraient  sûrement  pas  contrariés,  elle  pour- 
suivrait aisément  Tédification  de  sa  fortune. 
Est-ce  parce  qu'elle  n'a  su  se  déterminer  en 
faveur  de  tels  ou  tels  avantages  que  pou- 
vait lui  procurer  le  succès  de  l'un  ou  l'autre 
parti?  Est-ce  qu'elle  sentait  confusément  que 
la  couronne  de  France  était  menacée?  Quel 
que  soit  le  motif  «jui  la  guida,  elle  maintint 
la  balance  égale  entre  les  deux  ducs,  et, 
résultat  inattendu,  sa  tactique  se  trouva 
servir   surtout  ses   propres    intérêts.  Chacun 


L  \    Il  E  T  >■  E    A  R  r>  r  T  R  E     E  ^'  T  R  E     LES     PRINCES         .299 

des  deux  rivaux,  se  croyant  favorisé,  lui  sut 
gré  de  son  intervention  et  s'accoutuma  à  son 
arbitrage  ;  bientôt  les  ducs  de  Bourgogne  et 
d'Orléans  comptèrent  avec  elle  et  la  laissè- 
rent prendre  une  large  part  dans  le  gouver- 
nement qu'ils  se  disputaient.  Par  un  habile 
système  de  bascule,  la  Reine  sut  maintenir 
les  deux  antagonistes  dans  un  calme  relatif  et 
rendre  impossible  la  victoire  complète  et 
définitive  de  l'un  ou  de  l'autre. 

A  la  date  du  7  décembre,  on  trouve,  au 
registre  du  Conseil,  l'ordre  suivant,  écrit  par 
le  greffier  Nicolas  de  Baye  :  «  Ce  jour  m'a  en- 
joint la  court,  par  manière  d'advertissement, 
que  je  ne  baille  à  aucun  de  Messieurs  [du 
Parlement]  aucun  procès  à  visiter  qui  touche 
aucun  de  Messsigneurs  les  ducs  de  Berry, 
de  Bourgogne,  oncles  du  Roy,  et  d'Orléans 
frère  du  Roy,  notre  dit  seigneur,  ou  Bourbon, 
oncle  du  dit  seigneur,  sans  en  parler  à  la 
court  avant  et  pour  cause'».  Ces  instructions 
n'avaient  pas  été  données  par  les  deux  princes 
ennemis,   elles  émanaient  donc   de   la  Reine 


'  Journal  de   Nicolas  de   Baye,  1400-1417,  publ.  par  A.    Tuctey, 
(Soc.  Ilist.  de  France,  Paris,   i885-iS88,  *2  vol.   in-8"),  t.  I,  p.  18. 


1  s  A  B  E  A  U     DE     lî  A  \'  1  E  R  E 


et  des  deux  autres  ducs  et  avaient  pour  but 
d'empêcher  le  Parlement  de  s'immiscer  dans 
la  querelle.  En  même  temps,  Isabeau,  assistée 
de  ses  oncles,  multipliait  les  démarches  pour 
arriver  à  une  entente  durable^  Pendant  plus 
de  deux  semaines  leurs  efforts  parurent 
échouer.  Quand  Philippe  et  Louis  se  rencon- 
traient, leur  inimitié  s'exaspérait  à  un  tel 
point  qu'ils  oubliaient  les  devoirs  de  la  cour- 
toisie et  les  usages  de  la  politesse.  "  Néan- 
moins, pour  hâter  la  réconciliation,  la  Reine 
et  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourbon  leur  mé- 
nageaient des  entrevues  oii  ils  pouvaient  dis- 
cuter leurs  griefs,  et  aussi  se  laisser  émouvoir 
par  leurs  communs  souvenirs  d'affection  que 
les  personnes  présentes  avaient  soin  d'évo- 
cjuer.  Pour  les  réunir,  ils  les  conviaient  à  des 
soupers  d'amis  ;  mais  les  ducs  s'y  rendaient 
toujours  avec  une  suite  nombreuse  d'hommes 
d'armes.  Au  fond,  cependant,  ni  l'un  ni  l'autre 
ne  désiraient  alors  courir  les  chances  d'une 
bataille  ;  seulement  ils  étaient  tous  les  deux 
prisonniers  de  leur  orgueil  et  aussi  de  leurs 

'  Rclif,n(Mix  flo  Saiiit-Donis,  Chronviue  de  Charles  17,1.  III,  p.    i;. 
Ibid.,  j).  ij. 


L  \    H  K  1  N  K     V  11  r.  I  r  l{  K     E  N  T  H  K     L  K  S     1>  H  I  N  C  E  S  it)  I 

armées  ^  Isabeau  le  comprit,  et  ])atiemmcrit 
elle  renouvela  ses  diverses  tentatives.  Sa  per- 
sévérance finit  par  triompher  des  obstacles 
que  ses  deux  oncles  n'auraient  pas  réussi  à 
surmonter,  le  duc  de  Bourbon,  faute  de 
l'énergie  nécessaire,  et  le  duc  de  Berry,  faute 
d'absolue  impartialité. 

Le  G  janvier,  la  Reine,  a  après  avoir  tant, 
sur  ce,  procédé  »,  obtint  que,  «  moiennant  la 
grâce  de  Dieu  et  l'exliortacion  et  admoneste- 
ment  d'aucunes  bonnes  personnes  qui  à  ce 
ont  labouré,  les  diz  seigneurs  se  soient 
soumis  à  l'arbitrage  de  la  Reine  et  des 
Princes,  et  juré  sur  les  Evangiles  d'exécuter  les 
conditions  qu'on  leur  poserait"  ».  Il  ne  s'agis- 
sait plus  que  d'établir  les  clauses  d'un  pacte  ; 
Isabeau,  sans  perdre  de  temps,  «  parla  et  fit 
parler  »  à  chacun  des  deux  adversaires,  puis, 
elle  eut  «  une  grant  meure  déliberacion  avec 
les  Princes  »  sur  le  texte  de  l'accord  projeté  ^. 

Le  i4  janvier,  elle  tint  un  grand  Conseil  *  ; 

^  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.    III,  p.   i3. 
-  Arch.  Nat.  J  359,  pi'i'^e  ai. 

s  Pièces  inédites  du  règne  de  Charles  VI.  t.  I,  p.   220-22G   :  Traite 
de  Paris  entre  les  dues  d'Orléans  et  de  Bourgogne. 

I/>id. 


3o3  ISÂBEÂU     DE     BAVIÈRE 

autour  crdlc  se  trouvaient  réunis  Louis 
d'Anjou,  Uoi  de  Sicile  et  de  Jérusalem,  les 
ducs  de  Berry  et  de  Bourbon,  le  connétable 
Louis  de  Sancerre\  le  chancelier  Arnaud  de 
Corbie",  le  patriarche  d'Alexandrie,  Simond 
de  Cramaud  ^  le  comte  de  Tancarville,  l'amiral 
Renaud  de  Trie*,  plusieurs  prélats  et  quel- 
ques hauts  barons  du  Royaume,  alors  présents 
à  Paris.  Lecture  fut  donnée  aux  ducs  de  Bour- 
gogne et  d'Orléans  des  résolutions  prises  en 
Conseil  par  la  Reine  et  les  Princes  arbitres  : 
Les  deux  seigneurs  devaient  «  estre  doresna- 
vantbons,  entiers,  vraysetloyaulxamisenscm- 

'  Le  maréchal  Louis  do  Sancorrc  avait  ôlé  promu  connétablo  ]p 
2G  juillet  1)97,  en  remplacement  rie  Philijipe  d'Artois,  comte  d'Eu, 
fait  prisonnier  par  les  Turcs  à  la  bataille  de  Nicopolis  ijgfi,  et 
mort  à  Micalizo,  en  Asie  Mineure  (le  Père  Anselme,  IJistoire  Généa- 
logique, t.  VI,  p.  204.) 

-  Arnaud  do  Corbie,  l'un  des  hommes  les  plus  considérables  de 
son  temps,  «  sage  et  moult  vaillant  »,  dit  Froissart,  était  président 
du  Parlement  de  Paris  depuis  \''i~/\.  Nommé  chancelier  en  i388,  il 
avait  été  destitué  en  i3(j8,  et  rétabli  en  1400.  Cf.  le  Père  Anselme, 
Histoire  Généalogique,  t.  VI,  p.  .'54{]-347.  — H.  Moranvilié,  le  Songe 
Véritable,  Notes  (Mém.  Soc.  Hist.  de  Paris,  t.  XVII,  p.  j25). 

^  Simon  de  Cramaud,  évoque  de  Poitiers  en  i385,  patriarche 
d'Alexandrie  en  1392,  administrateur  de  l'Eglise  de  Carcassonne, 
membre  de  la  Chambre  des  Comptes,  s'occupa  très  activement  de 
l'affaire  du  schisme.  Cf.  Gallia  Cliristiann.  t.  II,  col.   119:'). 

*  Renaud  de  Trie,  seigneur  de  Serifontaine,  chambellan  du  Roi, 
capitaine  de  Saint-Malo  et  de  Rouen,  maître  des  arbalétriers  en 
139:'),  était  devenu  amiral  de  France  en  i39'7.  après  la  mort  de 
Jean  de  Vienne  (le  Père  Anselme,  Histoire  Généalogique...,  t.  VII, 
p.  8.3-814). 


I.  A     \{  E  I  N  K     \  U  li  I  T  It  !•:     K  N  T  H  1",     T.  K  S     1'  U  1  X  C  I<:  S  !o  5 

ble  »,  comme  l'cxio-eait  leur  païen  Lé,  «  afin  (|ue 
])uiHseiit  plus  libéralement  et  diligemment 
vaquer  et  entendre  à  conseiller  monseigneur 
le  Hoy  au  bien  de  sn  personne  et  de  son 
royaume  ».  Au  cas  où  Fun  des  deux  seigneurs 
entendrait  de  mauvais  rapports  sur  le  compte 
de  l'autre  par  Tentremise  de  ses  conseillers,  il 
devrait  en  avertir  le  Roi,  la  Reine  ou  les  ducs 
qui  s'enquerraient  de  la  vérité  et  apaiseraient 
le  différend.  Mais,  si  celui-ci  ne  pouvait  être 
calmé,  ni  Tun  ni  l'autre  des  adversaires  ne 
devaient  commencer  «aucuns  mouvement  de 
fait  »  sans  en  avertir  l'autre,  et  sans  laisser 
s'écouler  deux  mois  entre  la  rupture  et  le 
commencement  des  hostilités,  afin  de  donner 
au  Roi,  à  la  Reine  et  aux  seigneurs  du  sanc 
le  temps  d'intervenir  ;  et  s'ils  voulaient  abso- 
lument se  battre,  que,  du  moins,  ils  ne  le  fis- 
sent point  «  es  villes  ne  es  terres  du  Roy  ». 

La  Reine  et  les  Princes  s'eng-ao-eaient  à 
n'accorder  aucun  soutien  à  celui  qui  viole- 
rait la  convention,  à  se  prononcer  au  contraire 
contre  lui,  et  à  inviter  le  Roi  à  requérir  l'exécu- 
tion des  conditions  arrêtées,  par  toutes  voies 
possibles.    Enfin,    suivant    la    traditionnelle 


3o4  ISABEAU     DE     BAVIERE 

formule  employée  dans  les  actes  de  paix 
entre  princes,  ni  le  duc  de  Bourgogne,  ni 
le  duc  d'Orléans  n'étaient  responsables  de  leur 
brouille  ;  on  en  imputait  la  faute  aux  gens  qui 
leur  avaient  fait  de  mauvais  rapports  disant 
«aucunes  paroles  touchant  Testât  et  honneur 
desdiz  seigneurs  ».  Ces  fauteurs  de  méchants 
propos  devaient  être  poursuivis,  à  moins 
qu'ils  n'appartinssent  à  l'hôtel  des  deux 
Princes  dont  les  serviteurs  bénéficiaient 
d'une  ammistie;  et  encore  les  coupables  ne 
seraient  condamnés  ni  à  mort,  ni  à  la  mutila- 
tion des  membres. 

Quand  cette  lecture  fut  terminée,  Isabeau 
ordonna  aux  ducs  de  Bourgogne  et  d'Orléans 
de  s'approcher  ;  puis  elle  leur  demanda  s'ils 
avaient  la  convention  pour  agréable,  ils  l'affir- 
mèrent et  «  en  baillèrent  fo)'  de  leur  corps  es 
mains  delà  Uoyne  »,  ensuite,  ils  se  donnèrent 
l'accolade.  Le  lendemain,  dimanche  13  jan- 
vier il\0'2,  ils  dînaient  ensemble  à  l'hôtel  de 
Nesles^  et,  ce  même  jour,  des  lettres  scellées 

'  Piolig-ioux  do  Saint-Denis,  C/ironiijiir  de  C/iarlcs  J7,  t.  IH.p.  17- 
,ç).  —  Monstrelet,  C/ironit/nc.  t.  I.  p.  3:")-'3().  —  E.  Petit,  Itinéraire 
(les  ducs  de  Bourgogne... ^  p.  i^i.  —  Jarry.  Vie  poliliiiiu'  de  Louis 
d' Orléans,  p.    ■iû'î. 


L  .V     11  E  I  N  !•:     A  U  1!  I  T  U  i:     K  N  T  1$  K     L  V.  S     1>  l\  I  N  C  K  S  'joa 

du  sceau  de  la  Heine  et  des  Princes  étaient 
expédiées  pour  publier  riieureuse  réconcilia- 
tion. 

Ainsi  l'oncle  et  le  neveu,  en  vertu  de  Tarbi- 
trage  de  la  Heine,  se  trouvaient  renvoyés  dos 
à  dos,  pour  ainsi  parler,  aucun  d'eux  ne  reti- 
rait du  procès  le  moindre  avantage  ;  mais  la 
solution  du  litige  était  tout  bénéfice  pour  la 
couronne  de  France  dont  les  discordes  des 
Princes  ne  pouvaient    que  ternir  l'éclat. 

L'heureux  succès  des  négociations  qu'elle 
avait  entreprises  et  conduites  jusqu'au  bout 
valut,  peu  de  temps  après,  à  Isabeau,  les  pleins 
pouvoirs  de  Charles  VI  pour  connaître  et  juger 
«  des  débaz  et  discors  qui  pevent  survenir 
entre  nos  seigneurs  les  ducs  et  ceux  de  sanc 
royal  ».  (Lettres  du  iG  mars  i4o2.)  '■ 

En  effet,  dans  un  récent  Conseil,  à  propos 
des  épineuses  affaires  du  schisme,  une  grande 
altercation  s'était  élevée  entre  les  ducs  de 
Bourgogne  et  de  Berry  d'une  part,  et  Louis 
d'Orléans  de  l'autre  ;  Tanimositédes  contradic- 
teurs était  telle  qu'on  pouvait  craindre  que  le 

'   Doui'l    (l'Ai'cq,  Picccs  inct/iles f.  I.  p.   l'u). 


3o6  ISAHEAU     DE     15  A  V  I  E  R  E 

conflit  armé  de  janvier  ne  se  renouvelât  '.  Pour 
prévenir  ce  danger,  le  Roi,  par  lettres  du 
i6  mars  ",  accorda  à  la  Heine  «  plain  povoir 
et  auctorité  »,  de  s'entremettre,  d'apaiser  les 
parties  et  de  faire  à  chacun  justice,  suivant 
son  droit  ;  «  et  voult,  disait  Charles  VI,  que 
désores  soient  faictes  lectres  de  sa  puissance 
[de  la  Reine]  et  mande  à  touz  ses  subgiez,  de 
quelque  auctorité  qu'ilz  soient,  que  en  ce  lui 
obéissent.  »  Cette  procuration  était  donnée 
pour  le  cas  où  «  le  Roi  serait  absent  »  ;  il  fal- 
lait entendre  pour  toutes  les  fois  qu'il  serait 
empêché  de  gouverner  ;  or  ses  accès  de  folie 
devenaient  fréquents,  et  le  laissaient  de  plus 
en  plus  faible  ;  Isabeau  allait  donc  se  trouver  la 
maîtresse  pour  un  longtemps,  et  la  maîtresse 
absolue,  puisque  le  choix  de  ses  conseillers  lui 
était  abandonné.  L'effet  immédiat  de  son  auto- 
rité fut  l'accord  rétabli  entre  les  trois  ducs  qui, 
du  moins,  semblèren  tfaire  la  paix,  puisque  dès 
le  i8,  la  Reine  avait  dépêché  un  chevauchcur, 
pour  «  adviser  les  chemins  qui  conduisent  à 


'   Voy.    Religieux  de  Saint-Denis t,  III.  p.  21-25. 

*  Douët  d'.\i'cq,    l'icces  inédiics.  ...  l.  I.  ]).  227-2J9. 


L  A     II  K  I  N  K    A  HUIT  U  K     K  N  T  U  E    T.  E  S     1'  U  I  N  C  E  S  3o7 

Saint-Fiacre  »,  où  clic  se  proposait  d'aller  en 
pèlerinage  ^ 

Au  commencement  d'avril,  le  duc  de  Bour- 
gogne était  rentré  dans  ses  Etats  pour  le 
mariage  de  son  fds  Antoine';  il  n'y  était  pas 
depuis  deux  semaines  qu'il  apprenait  la  nomi- 
nation de  Louis  d'Orléans  à  la  charge  de 
«  souverain  gouverneur  des  Aides  pour  la 
guerre  en  Langue  d'oïP  ».  Cette  fois,  Isabeau 
n'avait  pas  tenu  la  balance  égale  entre  l'oncle 
et  le  neveu'.  Peu  de  jours  après  l'entrée  en 
charge  de  Louis,  la  levée  d'une  aide  pour  la 
guerre  contre  l'Angleterre  était  ordonnée. 

A  cette  nouvelle,  Philippe  éclata  ". 

Quand  la  Reine  apprit  que  le  duc  de  Bour- 


*  Arch.  Nat.  KK  4.5,  f»  127.  —  Saint-Fiacre  (cant.  de  Crécy  en  Brie, 
arr.  de  Mcaux,  départ,  de  Seine-et-Marne)  était  une  abbaye  célèbre 
dans  toute  la  «'hrétienté.  Gallia  Chiisliana,  t.  YIII,   col.   1G99. 

■  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  III,  p.  2.5.  — Antoine  de  Bour- 
gogne était  fiancé,  depuis  février  1393,  à  Jeanne  de  Luxembourg, 
fille  de  Walleran  de  Luxembourg,  comte  de  Sainl-Pol  (le  Père 
Anselme,  Histoire  Généalogique,  t.  I,  p.  248). 

^  Jarry,    Vie  politique  de  Louis  d  Orléans,  ]i.  2G4-2()7. 

■*  Le  consentement  d'Isabeau  à  cette  élévation  de  son  beau-frère 
avait  peut-être  pour  but  de  le  dédommager  des  difficultés  qu'elle 
lui  créait  dans  les  afTaires  extérieures,  ou  bien  comme  il  s'agis- 
sait des  aides,  c'est-à-dire  des  finances,  elle  tenait  à  ce  qu'elles 
fussent  remises  aux  mains  du  prince  qui  en  comprenait  l'admi- 
nistration exactement  comme  elle  ! 

"  Jarry,    Vie  palilique  de  Louis  d'Or.'éans.  p.  2(')4-2(J7 . 


3o8  ISA  R  EAU     DE     D  A  VI  ÈRE 

gogne  blâmait  cet  impôt  en  termes  amers, 
insistant  sur  ce  que  le  Royaume  était  épuisé 
par  la  récente  épidémie,  les  exactions  et  les 
folles  largesses  «  faictes  à  de  certains  servi- 
teurs^ »,  elle  redouta  sa  colère  et  invita  le  duc 
d'Orléans  à  suspendre  Texécution  de  son 
ordonnance.  Bientôt  il  fut  crié  dans  les  carre- 
fours qu'afin  d'engager  le  peuple  à  prier  avec 
plus  de  ferveur  pour  la  santé  du  Roi  qui  se 
rétablissait,  à  la  demande  de  la  Reine  de 
France,  de  sa  fille,  la  Reine  d'Angleterre  et 
du  duc  d'Orléans,  «  il  n'y  aurait  point  de  nou- 
veaux impôts"  ».  On  remarquera  que  le  duc  de 
Bourgogne  n'était  pas  nommé  parmi  ces  bien- 
faiteurs du  peuple.  Le  24  juin,  par  un  jeu  de 
la  politique  d'équilibre  reprise  par  Isabeau,  le 
gouvernement  des  aides  était  partagé  entre  les 
deux  compétiteurs^  ;  mais,  peu  de  jours  après, 
ceux-ci  allaient  se  trouver  placés  sous  le  con- 
trôle et  dans  la  dépendance  d'Isabeau. 

En  effet,  dans  des  lettres  datées  du  i^'"juillet, 
Charles  VI  rappelait  l'impossibilité  où  «  son 

^  Rchgicux  de  Sninl-Dcniii.  C/iroiiif/iie  (le  Charles   VI,  l.  III.  p.  y.9. 

■  Ibul..  p.  j"). 

'  Jari'v.   r/<'  i><i!ilir/ice  de  Louis  d  Oilcans.  p.   ufij. 


LA     IIKINE     AUniTRE     KNTRE     LES     PRINCES         îog 

absence  le  mettait  souvent  de  gouverner  »  ; 
puis,  laissant  entendre  que  les  ducs  de  Bour- 
gogne et  d'Orléans  étaient  encore  sur  le  point 
d'entrer  en  conflit,  il  déclarait  cju'il  fallait 
cependant  que  les  finances  fussent  réguliè- 
rement administrées  ;  en  conséquence  il  con- 
firmait à  la  Reine  le  mandat  qu'il  lui  avait 
donné  précédemment  d'apaiser  les  querelles  ; 
et,  de  plus,  pour  toutes  les  fois  et  tout  le 
temps  qu'il  serait  absent  et  empêché,  il  la 
chargeait  de  pourvoir,  tant  audit  gouverne- 
ment des  Finances,  «  qu'aux  autres  besognes 
du  Royaume  »  qui  exigeraient  des  mesures 
spéciales.  .Toute  puissance  lui  était  donnée  à 
cet  effet  ;  elle  devait  s'entourer  des  conseils 
de  ses  oncles  les  ducs  de  Berry  et  de  Bour- 
bon, de  ceux  aussi  d'autres  seigneurs  du  sang 
et  de  toutes  les  personnes  qu'il  lui  plairait  ; 
elle  pourrait  les  réunir  aussi  souvent  qu'elle 
le  jugerait  utile  pour  s'éclairer  sur  les  diverses 
questions  d'affaires  ^ 

Isabeau  investie  de  tels  pouvoirs  n'eut  pas 
de  peine  à  rétablir  la  bonne  entente  entre  les 
ducs  de  Bourgogne  et  d'Orléans  qui  avaient, 

^  Arch.  A'at.  J  4^2.  pièce  iG. 


3io  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

maintenant,  intérêt  à  se  conformer  à  ses  avis  ; 
d'ailleurs  tous  les  deux  étaient  alors  trop 
préoccupés  des  événements  du  dehors  pour 
continuer  leur  lutte  autour  du  pouvoir  ;  c'était 
bien  plutôt  sur  le  terrain  diplomatique  qu'ils 
méditaient  de  se  combattre. 


L'administration  des  Finances  était,  à  ce 
moment,  organisée  comme  suit^  :  à  la  tète,  la 
Reine,  assistée  d'un  Conseil  réuni  par  elle 
chaque  fois  que  bon  lui  semblait;  au-dessous 
venaient  les  receveurs  généraux,  conseillers 
sur  le  fait  des  aides  :  Guillaume  de  Dormans, 
archevêque  de  Sens,  Thibaut  de  Mezeray, 
Jean  Piquet,  Jean  Taperel,  Gontier  Col.  La 
présidence  de  la  Commission  appartenait  à 
Charles  d'Albret. 

Isabeau  semble  n'avoir  usé  de  son  autorité 
dans  les  c[uestions  de  finances  que  pour  faire 
aboutir  certaines  combinaisons  profitables 
aux   siens   et   à    elle-même.    Insouciante   des 


'  Lu  liste  des  Receveurs  généraux  est  donnée  dans  des  lettres  de 
Charles  VI  en  faveur  du  duc  de  Berry  (oclol)i'e  iloi).  Arch.  ÎV'at. 
K  5:),  pièce   i8. 


LA    11  E  I  N  K     A  un  I  T  M  K     K  N  T  U  K     I.  K  S     P  UT  N  C  K  S  5 1 1 

vrais  iiiLéivts  du  Ijoyaumc,  iiicnpahlc  de 
prendre  riiiitiative  des  réformes  urgentes, 
luni  seLdenient  elle  ne  Ht  rien  pour  enrayer 
les  dépenses  excessives,  mais  elle  dilapida 
le  revenu  des  impôts.  Ainsi,  le  Conseil  ayant 
décidé,  sur  Tavis  du  duc  de  Bourgogne,  de 
frapper  d'une  amende  «  tous  ceux  qui  avaient 
conclu  des  contrats  usuraires  et  frauduleux  », 
les  grosses  sommes  d'argent  touchées  par 
les  collecteurs  semblèrent  avoir  été  versées 
((  dans  un  sac  percé  »,  suivant  l'expression 
d'un  chroniqueur^  :  c'est  qu'Isabeau  venait 
de  marier  son  frère  en  lui  donnant  une  dot 
magnifique,  et  qu'au  même  temps,  elle  avait 
à  pourvoir  à  l'entretien  d'un  nouvel  hôte  dans 
sa  Maison,  le  jeune  duc  de  Bretagne. 

On  se  rappelle  les  engagements  de  mariage 
pris  à  Tours,  en  1392,  et  leur  éclatante  rupture 
lors  de  l'expédition  entreprise  par  Charles  VI 
contrôla  Bretagne.  Peu  de  temps  après  l'acci- 
dent survenu  au  Roi  dans  la  plaine  du  Mans, 
Philippe  de  Bourgogne  s'était  empressé  de 
signer  la  paix  et  les  bonnes  relations  de  la 

*  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  UI,  p.  3y. 


3i2  ISÂBEAU     DE     BAVIERE 

petite  cour  de  Rennes  avec  Paris  s'étaient 
renouées  :  le  duc  Jean  V  avait  même  envoyé 
comme  présent  un  des  tableaux  qui  ornaient  la 
chambre  de  la  Reine  ^  Puis  on  s'était  de  nou- 
veau occupé  des  anciens  projets  de  mariage,  et 
dès  i3r)5,  on  était  d'accord,  départ  et  d'autre, 
sur  la  date  des  fiançailles  ;  mais  les  futurs 
époux  étaient  alliés  au  troisième  degré  et  le 
pape  Benoît  Xlll  faisait  attendre  sa  dispense. 
Enfin,  le  i"'  août  139G,  le  Roi,  la  Reine  et  le 
duc  Jean  V  fiancèrent  Jeanne  de  France,  âgée 
de  six  ans,  avec  Jean  de  Montfort,  héritier  de 
la  Bretagne  ;  la  dot  de  Jeanne  devait  être  payée 
dès  que  les  promis  seraient  nubiles ^  En  atten- 
dant, la  fiancée  continuerait  d'être  élevée  et 
soignée  dans  la  Maison  de  la  Reine,  tandis  que 
son  futur  demeurerait  en  Bretagne.  Mais  dans 
le  bref  du  pape  une  grave  omission  avait  été 
commise  :  l'âge  des  princes  n'y  était  pas  men- 
tionné, l'acte  était  nul;  il  fallut  solliciter  une 
seconde  dispense.  Dès  qu'elle  fut  obtenue,  de 
nouvelles  fiançailles  furent  célébrées  en  bien 
plus  grande  solennité  que  les  premières,  sur 

^  Arch.  Nat.  KK  41  f»  107-11',. 

■  Religieux  fie  Saint-Denis —   I.   Il,  ]>.  li'!. 


L.V     RKINE    AUIÎITUE     ENTRE     LES     PIIINGES         3i3 

Tordre  exprès  de  Charles  VI  ^  (3()  juillet  1397). 

Le  duc  Jean  V  mourut  le  j/^'"  novembre 
t399".  Sa  veuve  n'était  pas  Tamie  de  la  Maison 
de  France,  elle  souhaitait  même  que  le  mariage 
projeté  n'eut  pas  lieu.  N'était-ce  pas  pour  rap- 
peler à  la  duchesse  les  engagements  pris  par 
le  duc  défunt  c[u'Isabeau  lui  écrivit  en  il\oo^  ? 
Et  le  message  adressé  par  la  Heine  «  au  cliàtel 
Josselin  '  »  n'avait-il  pas  pour  but  d'entretenir 
le  zèle  d'Olivier  de  Clisson  qui,  en  Bretagne, 
représentait  le  parti  de  Talliance  française  ?^ 

Cependant  le  duc  de  Bourgogne  restait 
attentif  à  tous  ces  incidents,  et,  quand  il 
apprit,  en  i/joi,  que  la  duchesse  avait  promis 
sa  main  au  nouveau  Roi  d'Angleterre,  Henri  IV 
de  Lancastre,  il  envahit  la  Bretagne,  mit  des 
troupes  dans  toutes  les  villes,  et  pendant  qu'il 
permettait  à  la  duchesse  de  passer  la  Manche 
avec  deux  de  ses  filles,  il  ramenait  à  Paris, 
auprès  d'Isabeau,  le  duc  de  Bretagne  et  ses 


*  Ilelig-icux  de  Sainl-Dciiis.  l.  II.  p,   it'u. 

-  Arch.    Nat.    PP    117    11"    147,    f"  'nj.  —  Jarry,    Vie  poUliijitc  de 
Louis  d' Orléans,  p.  a3a. 

^  Arch.  Nat.  KK  4.'ï,  1"  78  v». 

*  Josselin,   ch.-l.  de  cant.,  arr.  do  Ploënnel,  dép.  du  Jlorbihaii. 
«  Arch.  Nat.  KK  4'î,  f°  78   v°. 


3i4  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

deux  frères  Arthur  et  Gilles  \  Désormais  dans 
les  Comptes  de  l'Argenterie  de  la  Reine,  comme 
dans  ceux  de  son  Ho  tel,  figureront  les  dépenses 
de  Jean  et  des  dames  chargées  de  son  éduca- 
tion ". 

En  janvier  i/jo),  la  direction  des  Finances 
fut  reprise  parles  ducs  de  Bourgogne  et  d'Or- 
léans avec  le  concours  du  duc  de  Berry '.  En 
effet,  Isabeau  était  retenue  loin  des  affaires  par 
sa  onzième  grossesse.  Le  i>2  février  i4o3,  vers 
les  deux  heures  du  matin,  elle  accoucha,  à 
l'hôtel  Saint-Pol,  d'un  fils  qui,  en  souvenir  du 
dauphin  mort  prématurément,  fut  nommé 
Charles*.  Au  baptême,  il  eut  pour  marraine 
Mademoiselle  de  Luxembourg;  les  deux  par- 
rains furent  Charles  de  Luyricux  %  seigneur 
de  la  Savoie,  et  Charles  d'Albrct,  le  nouveau 
connétable  ^ 


'  Religieux  de  Saiiil-Doiiis,  Chnm'ujdc  de  Charles  VI.  t.  III.  p.  4'- 

■  Ai'ch.  Nat.  KK  4'!  à  4(>  pass. 

^  Jai'i'y,    Vie  politique  de  Louis  d' Oiléans,   p.   y.7<j. 

*  Cet  enfant  devint  le  roi  Charles  VII;  voy.  G.  de  Bcaucourt, 
Histoire  de  Charles  F// (Paris,   1881-1891.  ''  vol.  in-8")   t.   I,   p.   3-5. 

•■  Ihid. 

"  Charles  d'AIbret  venait  d'èlre  pourvu  de  la  chacgo  de  loiuié- 
table,  par  lettres  royales  du  7  lévrier  1402  (le  Père  Anselme, 
Histoire  généalogique...,  t.  VI,  p.  207  et  210). 


CHAPITRE   IV 

ROLE   DIPLOMATIQUE    D'ISABEAU 
SA   POLITIQUE   DE   FAMILLE 

Dès  1392,  alors  qu'elle  n'avait  reçu  aucune 
part  d'autorité  pour  la  conduite  des  affaires 
extérieures,  Isabeau  s'intéressait  aux  événe- 
ments du  dehors  ;  elle  les  comprenait  mieux 
que  ceux  dont  la  France  était  le  théâtre,  sur 
ce  qui  se  passait  en  Allemagne  et  en  Italie, 
elle  avait  des  idées,  des  vues  personnelles,  ses 
tendances  dans  les  questions  étrangères  s'af- 
firmaient, et  bientôt  elle  apparut  femme  de 
parti  pris  ;  toutes  ses  aptitudes  à  l'intrigue, 
toute  l'activité  dont  elle  était  capable,  toute  son 
influence,  encore  occulte  alors,  furent  mises  au 
service  de  la  Maison  de  Bavière  dont  elle  rêvait 
de  restaurer  la  grandeur.  Cette  œuvre  était 
compliquée    et   pleine   d'obstacles   pour  une 


3i6  ISABKAU     DE     BAVIERE 

Reine  de  France,  moins  cependant  pour  Isa- 
beau  que  pour  toute  autre,  car  elle  n'avait  pas 
été  pénétrée  par  l'esprit  de  son  nouveau  pays  ; 
elle  était  restée  allemande,  et  n'éprouvait 
aucun  scrupule  à  desservir  les  intérêts  du 
lloyaume.  Parcontre,  ceux  delà  Bavière  étaient 
l'objet  de  sa  constante  sollicitude,  le  moindre 
incident  diplomatic[uc  qui  touchait  les  ^A  it- 
tclsbacli  la  trouvait  attentive.  On  la  voyait 
sans  cesse  s'employer  pour  les  siens,  elle  se 
montrait  à  leur  égard  d'une  générosité  sans 
bornes,  et  toujours  avec  l'or  et  les  offices  de 
la  France.  Enrichir  son  père,  son  frère,  les 
venger  de  Galéas,  leur  mortel  ennemi,  aider 
en  Allemagne  la  Maison  de  Bavière  à  ruiner 
les  Luxembourg  et  à  leur  succéder  :  tels  sont 
les  desseins  poursuivis  par  la  Reine  de  France 
avec  une  opiniâtreté  extraordinaire  de  i3r)2  à 

l/|02. 

Isabeau  pratiquait  donc  «  une  politique  de 
famille  »  dont  la  responsabilité  lui  incombe 
tout  entière.  Si  l'on  objecte  que  Philippe  de 
Bourgogne  était,  lui  aussi,  partisan  de  la  poli- 
tique allemande,  nous  rappellerons,  suivant 
le    témoignage    de   Cliristine    de    Pisan,    que 


IIÔI,  K     DI  PLOM.VTIOUE     DE     L\     Il  K  I IS  E  3i7 

c'était  uniquement  ])our  amener  les  Allemands 
à  l'alliance  française  ([u'il  avait  négocié  le 
mariage  d'Isabeau,  prétendant  exécuter  ainsi 
les  projets  de  Charles  V,  et  Ton  peut  affirmer 
qu'il  supporta  impatiemment  le  résultat  im- 
prévu de  son  œuvre  :  Texploitation  du  Royaume 
par  les  Bavarois  ;  car,  loin  d'être  le  complice 
des  exigences  d'Isabeau,  il  travailla  et  réussit 
à  faire  échouer  quelques-unes  de  ses  plus 
audacieuses  combinaisons. 

Selon  certains  auteurs,  les  ambitieux  des- 
seins de  la  Heine  lui  auraient  été  suggérés  par 
son  frère  qui,  à  cette  époque,  résidait  fréquem- 
ment en  France.  Les  deux  enfants  d'Etienne 
le  Jeune,  en  effet,  étaient  unis  par  les  liens 
d'une  affection  très  étroite  ;  ils  devaient  donc 
être  en  parfaite  communion  de  sentiments  sur 
toutes  les  questions  d'intérêts  débattues  alors  ; 
mais,  tout  en  tenant  compte  de  l'empire  que 
le  frère  exerçait  sur  la  sœur,  il  ne  faut  pas 
juger  celle-ci  incapable  d'initiative  et  de  per- 
sévérance ;  nous  savons,  au  contraire  que, 
Louis  absent,  elle  n'était  à  court  ni  de  res- 
sources, ni  d'expédients  pour  la  conduite  de 
ses  affaires. 


3i8  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

C'était  une  ligure  étrange  que  ce  duc  Louis, 
dit  le  Barbu  '  ;  sa  physionomie  et  son  caractère 
offraient  le  curieux  mélange  des  qualités  de 
deux  races  très  dissemblables".  Ses  heureuses 
proportions,  son  aisance  naturelle  rappelaient 
celles  de  son  père  ;  mais  de  haute  stature,  il 
avait  mieux  que  de  la  prestance  ;  son  visage  aux 
traits  expressifs  était  encadré  d'une  barbe 
superbe  ;  suivant  les  circonstances,  il  apparais- 
sait grave  et  digne,  ou  gracieux  et  plaisant. 
Isabeau,  un  jour,  prétendit  le  faire  nommer 
connétable  ;  évidemment,  au  seul  point  de  vue 
plastique,  ce  mâle  descendant  des  Teutons 
eût  fait  meilleure  figure  dans  ces  hautes  fonc- 
tions que  le  claudicant  Charles  d'Albret^  qui 
lui  fut  préféré. 

Au  moral,  il  était  d'une  souplesse  tout  ita- 
lienne ;  de  tempérament  batailleur,  il  usait  à 
l'occasion  de  la  ruse  comme  d'une  arme  pré- 
férée. Ainsi  qu'autrefois  son  oncle  Frédéric 
y  avait  réussi,  il  s'était  concilié   les   bonnes 


*  Pour  le  portrait  de  Louis  de  Bavière,  voy.  :  Ladislas  Sunthom, 
Familia  diiciun  Bui'ariœ,  dans  Ocfele,  Rcrutii  boicarurn  scri/>torcs.., 
t.  Il,  p.  568, 5G().  —  Vit,  prieur  d'Eiiershcrg',  Chronica  Jlai'uruni .., 
dans  Oefele..,  t.  I,  p.   726 

-  Religieux  de  Saint-Denis,   Chniniqnc. ..,  t.  111,  p.  G8,  ()<). 


HOLK     1)1  l'I-O.M  AT  K)  U  E     DE     LA     U  E  I  N  E  3iy 

grâces  (.les  Princes  français  par  raflabilité  de 
ses  manières;  criiumeur  caustique,  il  raillait 
même  à  propos  des  choses  saintes,  hien  qu'il 
aitectàt  les  dehors  d'une  profonde  dévotion. 
Assez  lettré,  il  paraissait  aimer  le  beau  et 
s'étudiait  à  dcAiser  agréablement  ;  mais  sous 
ces  apparences  séduisantes,  il  cachait  un 
monstrueux  égoïsme  ;  à  la  fois  avide  et  pro- 
digue, sa  grande  préoccupation  était  d'acquérir 
par  tous  les  moyens,  pour  dépenser  ensuite 
sans  compter  ;  au  fond,  cet  homme  n'avait 
aucun  scrupule  ;  du  reste  sa  devise  :  so  laus 
so'  !  ne  donne-t-elle  pas  la  mesure  du  mépris 
qu'il  professait  pour  ses  semblables.  Histori- 
quement, le  duc  Louis  peut  passer  aussi  bien 
pour  le  dernier  des  chevaliers  brigands  de  la 
vieille  Allemagne  que  pour  l'un  des  premiers 
barons  pillards  de  l'Italie  renaissante  ;  malheu- 
reusement c'est  aux  dépens  du  trésor  de  France 
qu'il  éprouva  sa  vocation,  c'est  à  la  cour  de 
Charles  VI  qu'il  se  ht  la  main. 

Certes  Isabeau  fut  d'une  générosité  exces- 
s'ixe  pour  son  frère  :  elle  le  combla  d'honneurs 
et  d'argent;   mais  elle  ne  lui  abandonna   pas 

'  On  peut  traduire  «  laisse  donc  ». 


320  ISABEAU     DR     BAVIERE 

sa  part  de  pouvoir,  et  quand  les  chroniqueurs 
bavarois  montrent  Louis  de  Bavière  gouver- 
nant, de  concert  avec  sa  sœur,  le  Royaume  de 
France  pendant  la  folie  du  Roi,  ou  bien  ils  veu- 
lent en  faire  accroire,  ou  bien  ils  prennent  leurs 
désirs  pour  des  réalités.  Au  reste,  ces  auteurs 
allemands  sont  mal  renseignés  sur  les  qualités 
politiques  d'Isabeau  ;  on  peut  expliquer  qu'ils 
ignorent  son  rôle  en  France,  mais  il  est  éton- 
nant qu'ils  méconnaissent  son  action  person- 
nelle dans  les  événements  diplomatiques. 

Charles  VI,  affranchi  de  la  tutelle  de  ses 
oncles,  avait  inauguré  son  gouvernement  sous 
les  heureux  auspices  de  la  trêve  conclue  avec 
les  Plantagenets.  Le  comte  de  Saint-Pol,  reve- 
nant d'Angleterre  porteur  du  traité  provisoire, 
signé  par  Richard  II,  arriva  le  mercredi  2D  août 
1389,  au  milieu  des  fêtes  que  Paris  offrait  à 
sa  jeune  souveraine  pour  sa  joyeuse  entrée  : 
((  si  fu  le  con-ite  de  Saint-Pol,  le  très  bien  venu 
du  roy  et  de  tous  les  seigneurs  et  étoit  à  cette 
fête  et  delez  la  reine  de  France  sa  femme  qui 
fut  moult  réjouie  de  sa  venue  '  »,  et  aux  Noëls 
qui  saluaient  Isabeau,   se  mêlaient  d'enthou- 

'   Fi'oissart,  C/ii-oiiii/iirs...  liv.   IV,  cli,  i.  t.   \ll,  ji.  M). 


siastes  acclamaLions  (|ui  approuvaient  les 
trêves.  La  Heine  était  heureuse  que  les  hosti- 
lités avec  Richard  11  fussent  suspendues  car 
les  Wittelsbach  entretenaient  de  cordiales 
relations  avec  l'Angleterre  ;  de  plus  Charles  V^I, 
libre  maintenant,  pourrait  porter  son  attention 
sur  les  incidents  d'Italie  et  servir  la  rancune 
de  Florence  contre  Galéas.  Pour  des  motifs 
analogues,  les  efforts  tentés  des  deux  cotés 
du  détroit  pour  transformer  les  trêves  en  une 
paix  définitive  furent  suivies  par  Isabeau 
avec  intérêt  ;  elle  tint  la  main  à  ce  que  les 
négociations  ne  fussent  pas  arrêtées  par  la 
folie  du  Roi.  En  juillet  iSqj,  elle  apprit  que 
Richard  envoyait  en  France  des  ambassadeurs 
pour  demander  la  signature  de  la  paix  et  la 
main  de  la  petite  Isabelle^  que  nous  avons 
vue  déjà  promise  au  fds  de  Pierre  d'Alençon. 
Pendant  que  les  Princes  se  préparaient  à 
accueillir  avec  de  grands  honneurs  les  envoyés 
du  Roi  d'Angleterre,  Isabeau  commandait  ce 
qui  était  nécessaire  pour  que  les  Enfants  de 


'   Froissai't..,  liv.  IV,  ch.  XLHI,  t.  XTII,  p.  a5'j-2,')4.   —  Rcligioux 
rie  Saiiil-Dciiis,  ChiDnique  de  Cluirles   Vf.  t.   II,  p.    iJ'i.  —  .Ifirry.  Vie 

pnlitiqnc  (le  Louis  d'Oi  ledits,   p.    ifij. 


322  IS.VBEAU     DE     B  A  VI  EUE 

France  parussent  avec  avantage  aux  prochai- 
nes réceptions.  On  trouve  dans  les  Comptes 
de  l'Argenterie  de  la  Heine  plusieurs  mentions 
du  genre  de  celles-ci  :  «  Faict  et  forgé  1"^  IIIF 
douzaines  de  boutons  dorez  desquels,  on  a 
boutonné  les  robes  de  nos  dames  à  la  venue  des 
Anglais  1  ». 

Tandis  que  les  ambassadeurs  de  l{ichard  11, 
personnages  du  plus  haut  rang:  —  Edouard 
de  Norwich,  comte  de  Rutland,  amiral  d'An- 
gleterre ,  le  comte  de  Nottingham,  maréchal 
d'Angleterre  et  Guillaume  Scrop,  chambellan 
du  Roi  et  Sire  de  Man",  —  faisaient  leur  entrée 
à  Paris,  entourés  de  douze  cents  gentilshom- 
mes français  (fin  juillet)  ^  ;  tandis  qu'ils  vivaient 
joyeusement  aux  frais  du  Roi,  reçus  par  les 
Princes  auxquels  ils  exposaient  l'objet  de  leur 
mission,  «  pour  ces  jours,  nous  dit  Froissart, 
la  Reine  de  France  et  ses  enfants  étoient  en 
l'hôtel  de  Saint-Pol  sur  Seine*  ».  Les  cheva- 
liers anglais  désiraient  beaucoup  voir  cette 
Reine  dont  ils  avaient  entendu  parler  lors  des 

'  Comptes  de  l'Argenterie  de  la  Reine.  Arch.  Nal.  KK  ^i,  f"  80  r». 

^  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  III,  p.  333. 

"  Jbld. 

*  Froissart,  Chroniques . .,  t.  XIII,  p.  2.')(). 


ROLK     DIPLOMATIQUE     DE     LA    REINE         323 

fctes  de  1389;  ils  avaient  grande  hâte  aussi  de 
connaître  «  par  espéeial  la  petite  princesse 
pour  laquelle  ils  prioient  et  requeroient  et 
étoient  venus'  ».  Ils  firent  donc  leur  demande 
aux  Princes  et  une  audience  de  la  Reine  leur 
fut  accordée  à  riiôtel  Saint-Pol.  Isabeau  les 
reçut  entourée  de  ses  enfants,  dans  tout 
l'éclat  de  sa  jeunesse  et  de  son  luxe. 

Pendant  cette  réception  diplomatique,  la 
princesse  Isabelle,  très  pénétrée  de  Timpor- 
tance  de  son  rôle  eut  Tattitude  d'une  petite 
reine;  elle  reçut  les  ambassadeurs  avec  une 
gracieuse  dignité  et  quand  le  comte-maréchal, 
s'étant  mis  à  genoux  devant  elle,  lui  eut,  au 
nom  de  son  Maître,  demandé  si  elle  A^oulait 
bien  devenir  dame  et  Reine  d'Angleterre,  elle 
répondit  :  «  Sire,  s'il  plaît  à  Dieu  et  à  Monsei- 
gneur mon  père  que  je  sois  Reine  d'Angle- 
terre, je  le  verrai  volontiers,  car  on  m'a  bien 
dit  que  je  serai  une  grant  dame  "  »  ;  puis  elle 
tendit  la  main  à  l'ambassadeur,  comme  pour 
l'aider  à  se  relever,  et  le  conduisit  à  la  Reine 
quilesaccueillitavecun  sourire  de  satisfaction. 

*  Fvoissart,  Chroniques t.  XIII,  p.  aSd. 

^  Ibftf'.   p.   2.-,;. 


324  ISABE.VU     DE     BAVIÈRE 

Les  chevaliers  anglais,  séduits  par  la  mine 
gentiment  grave  de  cette  enfant  de  huit  ans, 
l'avaient  jugée  tout  de  suite  «  moult  introduite 
et  doctrinée  pour  son  âge  »,  et  quand  ils 
entendirent  sa  réplique  au  comte-maréchal, 
ils  furent  saisis  d'admiration.  Si,  comme  Taf- 
firme  le  chroniqueur,  le  petit  discours  de  la 
princesse  était  de  «  li  tout  avisée,  sans  conseil 
d'autrui  »,  il  promettait  évidemment  «  dame 
de  haut  honneur  et  de  grant  bien  »,  mais  ne 
serait-il  pas  juste  de  rapporter  le  mérite  pré- 
coce de  l'enfant  à  la  bonne  éducation  que  lui 
faisait  donner  sa  mère  ? 

Bien  que  les  ducs  ne  témoignassent  pas 
d'empressement  à  conclure  le  mariage \ 
quoique  le  jeune  âge  de  la  princesse  et  les 
engagements  déjà  pris  envers  la  famille  d'A- 
lençon  pussent  être  de  sérieux  obstacles, 
le  contrat  fut  néanmoins  rédigé.  Après  le 
consentement  de  la  Reine,  venait  l'éloiie  des 
vertus  de  la  jeune  fdle  ;  le  roi  Richard  décla- 


'  Plusieurs  conseil  lors  de  Cluirles  VF  désapjji'uuvoient  le  projet 
(le  luariaf^e  ang'lai^.  «  A  quoi  sera-ce  bon  que  le  roi  d' Angleterre 
aura  à  femme  la  fille  du  roi  de  France  ;  et  eux  et  leurs  royaumes, 
les  rêves  passées  qui  n'ont  à  durer  que  deux  ans,  se  guerroieront, 
et  seront  eux  et  leurs  gens  en  haine?  »  l-'roissarl. .,  t.  XllI.  p.  2:'>9. 


H  ()  L  !•;     1)  I  P  L  ( )  M  A  T  1( )  U  K     I)  K     L  A     U  E  1  X  K         3 -i 5 

rait  avoir  reçu  de  personnes  dignes  de  foi 
rassurance  que  sa  fiancée  se  faisait  remar- 
quer non  seulement  par  Téclat  de  sa  nais- 
sance, mais  aussi  par  la  pureté  de  ses 
moeurs*  !  Une  clause  surtout  offre  un  intérêt 
particulier  :  la  future  reine  d'Angleterre, 
moycnnaut  les  trois  cent  mille  livres  tour- 
nois qu'elle  recevait  en  dot,  renonçait  à  tous 
ses  droits  sur  le  Royaume  de  France^;  elle  ne 
pourrait  prétendre  à  quoi  que  ce  fût  de  la 
succession  paternelle  ;  «  réserve  faicte  en 
faveur  de  la  ditte  dame  que  si,  dans  la  suite, 
le  duché  de  Bavière  ou  autres  terres  sises 
hors  du  Royaume  de  France  venoient  à  lui 
échoir  du  côté  de  très  noble  princesse  sa 
mère,  par  succession  des  parents  de  la  ditte 
dame  sa  mère,  elle  pourra  hériter  nonobstant 
la  renonciation  dessus  ditte \  »  Or,  lorsqu'on 
1392,  les  trois  ducs  Jean,  Frédéric  et  Etienne 
s'étaient  partagé  la  Bavière,  ils  avaient  arrêté 
que  «  les  fdles  seraient  exclues  de  leur  suc- 
cession ».  Isabeau  entendait   donc  ne  pas  se 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  II,  p.  333. 

-  Arch.  Nat.  PP117,  f»  ii33-ii4o. 

^  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  II.  p.   'i\-. 


326  ISABE.VU     DK     BAVIÈRE 

soumettre,  poursa  part,  àleiirvolonté  puisque, 
dans  la  clause  ci-dessus,  elle  envisageait  1  hy- 
pothèse d'un  héritage  pouvant  lui  échoir  en 
Bavière. 

Nous  ignorons  ce  que  la  mère  pensait  du 
mariage  anglais  ménagé  à  sa  fille  par  la  poli- 
tique, mais  nous  pouvons  croire  que  la  Ueine 
voyait  cet  événement  d'un  œil  favorable,  car  il 
avait  l'entier  agrément  du  duc  de  Bourgogne  ^ 

En  février  iSqG,  le  maréchal  d'Angleterre 
et  le  comte  de  Uutland  revinrent  à  Paris  pour 
la  cérémonie  des  fiançailles".  Le  dimanche 
où  l'on  chante  «  Lœtare^  »,  la  Ueine  assista, 
dans  la  Sainte-Chapelle,  au  mariage  d'Isabelle, 
célébré  par  le  patriarche  d'Alexandrie  \  Quand 
lecture  eut  été  donnée  des  articles  du  contrat 
relatif  à  la  dot  et  au  douaire,  l'un  des  ambas- 
sadeurs passa  l'anneau  nuptial  au  doigt  de  la 
petite  fdle.  Ensuite  le  cortège  se  forma  pour 
entrer  en  la  salle  du  Palais  où  un   festin   se 


'  Philippe  de  Boui'gogne  désirait  la  paix  dans  riiitérèt  do  ses 
états  de  Flandre  «  car  les  cœurs  de  moult  de  Flamands  sont  plus 
Anglais  que  Français  ».  Froissart...,  t.  XIII,  p.  a,)(i. 

■  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  II,  p.  4i3-4i5. 

^  Le  dimanche  de  Lœtare  est  le  3"  dimanche  avant  Pâques. 

*  Religieux  de  Saint-Denis,  ibid. 


ROLE     DIPLOMATIQUE     DE     LA     REINE         J27 

trouvait  préparé.  Derrière  la  Heine  de  France 
marchaient  la  Reine  Blanche,  la  Heine  des 
Deux-Siciles,  les  ducs  deBerry,  de  Bourgogne, 
d'Orléans,  de  Bourbon  et  le  patriarche  ;  puis 
venaient  les  ambassadeurs  et  après  eux  la  foule 
des  dames  et  des  chevaliers \  Cette  suite  était 
si  nombreuse  qu'une  fois  tout  le  monde  entré 
et  le  moment  venu  de  «  seoir  en  table  »,  les 
convives,  pour  prendre  place,  se  bousculèrent 
et  quelques-uns  même  en  vinrent  aux  coups-'; 
mais  ce  ne  fut  là  qu'une  ombre  très  légère 
au  tableau  de  cette  joyeuse  journée,  où  le 
mariage  de  la  fille  de  Charles  VI  apparaissait 
à  tous  comme  le  plus  sûr  gage  de  la  paix  avec 
l'Angleterre. 

Pendant  quelques  mois  encore  la  petite 
mariée  demeura  dans  la  Maison  de  sa  mère. 
De  nombreuses  mentions  des  Comptes  nous 
renseignent  sur  les  achats  faits  pour  la 
M  Hoyne  d'Angleterre^»,  afin  de  l'entourer 
de  tout  le  luxe  qui  convenait  à  sa  grandeur. 


'  Religieux  de  Saint-Denis,  t.  II,  p.  4i3-4i:k 

-  Les  détails  de  cet  incident  sont  donnés  dans  une  lettre  de 
rémission  en  faveur  de  Guillaume  de  Fontenay,  écuyej'.  Arch.  Nat. 
JJ  149,  n"  169. 

^  Arch.  Nat.  KK  41,  f"  loG  v",  107,  114. 


328  ISABEÂU     DE     BAVIÈRE 

Un  chevalier  anglais  était  attaché  à  sa  per- 
sonne pour  lui  apprendre  la  langue  et  les 
usages  croutre-mer  *.  Bientôt  le  roi  Richard 
se  rendit  à  Calais  afin  de  discuter,  avec  le 
duc  de  Bourgogne,  délégué  par  Charles  VI, 
quand  et  à  quelles  conditions  sa  fiancée  lui 
serait  remise".  La  Heine  prit  certainement 
part  aux  dispositions  qui  furent  alors  arrêtées 
par  Charles  VI  et  les  Princes  en  vue  du  départ 
de  la  petite  Isabelle,  car  nous  voyons  qu'elle 
était  en  séjour  dans  le  pays  de  TOise  en  juin 
et  en  juillet^  pendant  que  le  Roi  et  le  Conseil, 
résidant  tantôt  à  Senlis,  et  tantôt  à  Compiègne, 
réglaient  la  levée  de  l'aide  qui  devait  fournir 
les  trois  cent  mille  livres  tournois  attribuées 
en  dot  à  la  reine  d'Angleterre,  et  s'occupaient 
de  composer  le  cortège  qui  conduiiait  celle- 
ci  jusqu'à  Calais \ 

^  Arch.  Nat.   liK  /,(■>.  ('"  luO-ii.',. 

^  Religieux  de  Saiiil-Dcnis. ...  t.  II.  j).  /,  ij-'|i;").  —  Jany,  \'ir  jm/i- 
tiqiic  de  Louis  d'Orléans,  p.  171). 

^  On  trouve  dans  les  Comptes  de  l'Ai-gentcric  do  la  Reine  «  à 
Theveni»  Counin,...  pour  III  voyages  hâtifs  de  Compiègne  à  Paris, 
de  nuit  *omme  de  jour,  pour  avancer  et  apporter  robes  et  autres 
choses,...  dont  il  eut  un  cheval  afl'olé...  ».  Arch.  Nat.  KK  41,  f»  lai 
v".  —  C'est  à  l'aller  ou  au  retour  du  voyage  de  Compiègne  que  la 
Reine  fit  à  Meaux  sa  «  première  entrée  ».  Les  bourgeois  lui  oflViront 
une  vaisselle.  Ibid . ,  1"  loG  v. 

*  Voy.  Douët  d'Arcq,  Choix  de  picccs  incdilcs  reluliffs  au  rvi^ne 
de   Charles   VI,  t.  I,  \i.    1  îu-i  i'i. 


UÔLK     1)1  PI,()  MÀTIQUK     DK     LA     U  K  I  N  K  Jig 

Les  mois  trautoinue  lurent  employés  aux 
préparatifs  des  toilettes,  à  la  fabrication  des 
bijoux,  des  chariots  peints  et  tendus  d'étoffes 
précieuses  que  Cliarles  VI  donnait  à  la  a  Royne 
d'Angleterre'  ».  Tous  ces  achats  furent  sur- 
veillés par  la  duchesse  de  Bourgogne.  Le  lo 
octobre-,  Isabeau  se  sépara  de  sa  fille  qui, 
après  avoir  entendu  la  Messe  à  Notre-Dame, 
quitta  Paris  dans  un  équipage  dont  le  luxe 
dépassait  «  tout  ce  qu'il  était  possible^  ».  Ce 
fut  à  la  duchesse  de  Bourgogne '*,  entourée  de 
plusieurs  dames  d'honneur  de  la  Heine  que 
fut  confiée,  jusqu'à  Calais,  la  conduite  de  la 
ro3'ale  fiancée".  Quelques  jours  plus  tard 
Charles  VI  lui-même  se  rendit  auprès  de 
Richard  II  pour  lui  faire  remise  de  hi  prin- 
cesse et  conférer  de  la  paix.  Il  est  certain 
que  la  Reine  ne  l'accompagna  pas. 


'   Cf.   CoMiplos  do  rArgoiitcrie  de  Cliarics  VI. 
-  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  II,  p.  4i'j-4i3. 
^  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.   179. 

*  Cette  mission  confiée  à  la  duchesse  de  Bourgog'ne  se  trouve 
vérifiei-  ce  que  dit  Froissai-t.  lors  de  la  folie  du  Roi,  «  avisé  fut  et 
conseillé...  que  Madame  de  Bourgogne  se  tiendrait  toute  coi  lez 
la  reine  et  seroit  la  seconde  après  elle  ».  Froissart...,  t.  XIII, 
p. 102. 

*  Douët  d'Arcq,  Choix  de  pièces  inéiUles,  t.    I,  p.  i3o-ij4. 


33o  ISABEAU     DE     P.AYIÈRE 

L'éloignementne  rompit  point  les  relations 
de  la  jeune  Isabelle  avec  sa  famille.  Ainsi,  au 
début  de  iSqq,  Charles  VI,  la  Reine  et  les 
princesses,  suivant  «  les  usages  de  courtoisie 
établis  dans  les  cours,  voulurent  donner  des 
marques  d'affection  au  Roi  d'Angleterre  et  à 
la  princesse  française,  son  épouse  bien- 
aimée  »,  et  leur  adressèrent  de  beaux  présents 
pour  leurs  étrennes  ^;  peut-être  était-ce  cette 
riche  vaisselle  dont  la  plus  belle  pièce  était 
un  cratère  d'or  émaillé  de  perles,  qui  est  ins- 
crite au  Registre  du  Trésor,  à  la  date  du  3i 
mars  1399,  comme  don  fait  par  la  Reine  à  la 
princesse  Isabelle-. 

La  mère  et.  la  fdle  sont  en  correspondance  ; 
Pierre  Salmon,  sorte  de  diplomate  officieux, 
placé  sans  doute  par  le  duc  de  Bourgogne  à 
la  cour  d'Angleterre,  leur  sert  d'intermé- 
diaire. Nous  vo^'ons  dans  ses  lettres  qu'il  fut 
chargé,  à  son  premier  voyage  en  France,  de 
porter  à  la  cour  des  nouvelles  de  Richard  II 
et  d'Isabelle  :  «  Etfu  (Charles  VI)  très  joicux 


*  Religieux  de  SaiiiL-Dcnis. . . .   t.   II,  p.  (Wx). 

"  Moran\\[\é, Exiraiis  (Ifs  Jiitirnatix  i/u  Trcsor,  (dans  la  nil>/.  Ec. 
Charles,  année   1888.  p.  4i'(j.) 


rolp:    diplom.vtioijk    de   l\    reine      '))i 

de  savoir  le  bon  estât    du  roy  d'Angleterre, 

et  de  Madame  la  royne  sa  fille et  aussi  fut 

la  royne  après  qu'elle  ot  a  eu  ses  lettres'  ». 
Lorsqu'il  retourna  en  Angleterre,  Pierre  Sal- 
mon  emporta,  avec  les  messages  de  Charles  VI 
et  du  duc  de  Bourgogne,  les  missives  de  la 
Reine  dont  Richard  se  déclara  «  bien  con- 
tent' ». 

Cependant,  dès  les  premiers  mois  de  Tan- 
née i3r)r),  les  nouvelles  qu'Isabeau  recevait 
d'Angleterre  étaient  moins  bonnes  ;  certes 
Richard  chérissait  sa  petite  fiancée,  «  pour 
notre  dame,  dit  le  chroniqueur,  je  ne  vy 
oncques  si  grand  seigneur  faire  si  grant 
feste,  ne  monstrer  si  grant  amour  a  une  dame 
comme  fist  le  roy  Richard  à  la  royne'  »  ;  mais 
il  avait  dii  partir  pour  l'Irlande  et  la  jeune 
fdle,  brisée  par  la  scène  des  adieux,  était 
«  demourée  malade  de  douleur  xv  jours  ou 
plus  du  départ  de  son  seigneur'  »  ;  puis  elle 

*  Les  lanientacions  et  les  Epislres  de  Pierre  Salnion,  (éd.  Crapclct, 
Pai'is,   i83j,  in-8").   p.  49. 

-  IbiiL,  p.  5o-f)i. 

^  Clironlque  de  la  iraïson  et  morlde  Richard  deux,  roy  d' Engleterre, 
(éd.  B.  Williams,  Londres,   184G,  iii-iG),  p.  28. 

*  Le  chroniqueur  de  la  traïson  et  mort  de  Richard  deux  a  fait  un 
gracieux  et  touchant  récit  dos  adieux  du  roi  Richard  à  sa  fiancée. 


33i  I  s  AH  EAU     DE     BAVIERE 

s'était  retirée  à  Windsor,  agitée  de  tristes 
pressentiments.  Bientôt  la  reine  de  France 
avait  sujet  de  s'alarmer  :  presque  toute  la  Mai- 
son qu'elle-même  avait  composée  à  sa  fdle 
rentrait  en  France,  chassée  par  les  ministres 
anglais.  Ces  seigneurs  et  ces  dames  racon- 
taient que  la  jeune  Isabelle  était  maintenant 
reléguée  à  Windsor,  n'ayant  auprès  d'elle  que 
son  confesseur,  une  seule  demoiselle  française 
et  quelques  serviteurs  anglais  ;  défense  lui  était 
faite  de  recevoir  aucun  de  ses  compatriotes'. 
La  vérité  était  que  Richard  II  avait  lui-môme 
ordonné  le  renvoi,  car  les  Anglais,  de  tout 
temps  hostiles  aux  étrangers  que  les  prin- 
cesses venues  du  continent  amenaient  à 
leur  suite,  reprochaient  particulièrement  aux 

«  II  priai  la  Royne  entre  ses  bras  très  gracieuseinciil  clla  baisa  f)Ius 
de  XL  l'oeZjCn  disant  pilcuseinent  :  Adieu,  Miidaiiie.  jusque  au  revoir, 
je  me  recommande  a  vous;  ce  dit  le  Roy  à  la  Royne  en  la  présence 
de  toutes  les  gens,  et  la  Royne  commença  adonc  a  plourer  disant 
au  Roy  :  Hélas!  Monseigneur, me  laissiez  vous  icy  ?  Adonc  le  Roy 
ot  les  yeuls  plains  de  larmes  sur  le  point  de  plourer  et  dist  :  Ncn- 
nil.  Madame,  inaizje  iray  devant  vous;  Madame,  y  vendrez  après. 
Adonc  le  Roy  et  la  Royne  prindrent  vin  et  espices  ensemble...  et 
après,  le  Roy  se  baissa  et  print  et  leva  de  terre  la  Royne  et  la  tint 
bien  longtemps  entre  ses  bras  et  la  baisa  bien  .x  fois,  disant  tous 
diz  :  .\dieu,  Madame,  jusques  au  revoir  ;  et  jniis  la  mist  a  terre 
et  la  baisa  encore  m  fois...  C'estoit  grant  pilié  de  leur  départir, 
car  oncques  jjuis  ne  virent  l'un  l'autre.   » 

Religieux    de    Saint-Doiiis,    Chronique    de     Charles     17,     t.    II, 
p.  703. 


noLK     L)  I  l'LO  M  ATKUJ  E     DE     L  V     HEINE         333 

])crs()niics  de  la  conipagnic  d'Isabelle  leurs 
prétentions  d'importer  à  Londres  les  habi- 
tudes fastueuses  de  la  cour  de  France  : 
Madame  de  Gourcy  \  instituée  par  Isabcau 
grande  maîtresse  d'honneur  d'Angleterre, 
n'avait-elle  pas  dix-huit  chevaux  en  son  écurie, 
trois  couturiers,  huit  brodeurs,  deux  tailleurs 
en  son  hôtel"  ? 

Tandis  que  la  reine  de  France,  très  irritée 
de  ralfront  fait  à  sa  fille,  méditait  «  à  quel 
point  les  nobles  dames  de  France  doivent 
craindre  d'épouser  les  Anglais,  car  ces  per- 
fides étrangers  ont  toujours  eu  les  Français 
en  défiance''  »,  des  événements  tragiques  se 
passaient  en  Angleterre. 

Isabeau  voyageait  en  Normandie  lorsque 
lui  parvint  (octobre  i3()9)  la  nouvelle  de  la 
Révolution  de  Londres  :  le  duc  de  Lancastre 
s'était  fait  proclamer  roi  sous  le  nom  de 
Henri  IV\   Richard  et  la  jeune   reine  étaient 


'  Marie  d'EstoulevilIe.  fille  de  Robeil  V  sire  d'Estouteville, 
mariée  à  Goollroy,  baron  de  Courcy,  seigneur  de  Montfort  et  de 
Bourg-Acbard  (le  Père  Anselme,  Histoire  Généalogique...,  t.  \  III, 
p.  90). 

-  Chronique  de  la  traïsoii  et  mort  de  Richard  deux,  p.  2:^-a(). 

^  Religieux  de  Saint-Denis t.  II.  j).  70:'). 


334  I  S  ARE  AU     DE     lî  AVI  ÈRE 

ses  prisonniers.  Pendantqirà  Rouen  les  Princes 
délibéraient  en  de  grands  Conseils  sur  cette 
grave  complication,  et  visitaient  les  villes  de 
rembouchure  de  la  Seine  pour  se  préparer 
à  toute  éventualité,  la  Reine,  qui  continuait 
son  vo3^age,  se  tenait  au  courant  :  le  i5  octobre, 
elle  dépêche  «  Jean  le  Charron  pour  porter 
lettres  à  Messeigneurs  de  Berry,  de  Bour- 
gogne, d'Orléans  à  Ilarefleur  ou  illec  envi- 
ron' »  ;  le  19,  elle  écrit  à  Charles  YI  à  Cau- 
debec",  et  le  20,  Denisot  le  Breton  est  envoyé 
par  elle  à  Monseigneur  d'Orléans,  au  vidame 
du  Laonnais  à  Rouen  ',  et  aux  ducs  de  Berry 
et  de  Bourgogne  à  Caudebec\ 

La  jeune  reine  Isabelle  avait  écrit  à  ses 
parents  pour  implorer  leur  secours'',  et  le  chro- 
niqueur de  la  ((  Trahison  cl  mort  de  lUchardlI  y) 
rapporte  que  ce  Roi,  dans  sa  prison,  s'écriait 
en  o:émissant  :  «  Ha  !  très  chière  dame  et  mère 
la  Royne  de  France,  je  me  recommande  à  vous  ; 
hélas!  j'avais  propos  de  vous  aller  veoir  bien 

^  Arch.  Kat.  KK  45,  f"  48  v  et  40  r». 

-  Ibid. 

^  Arch.  rv'at.  KK  4:'),  f"  48  v"  et  49  r". 

^  Ibid. 

■■*  Religieux  de   Saint-Denis t.   II,   p.  721. 


HOLK     I)  I  IM.OM  AT  I  OUK     ï)  K     LA     REINE  335 

iM'ef  et  vous  mener  Ysabel  vostre  fille,  ma 
eliière  dame  et  compagne,  qui  grant  désir  a 
de  vous  veoirM  »  Supplications  et  lamen- 
tations ne  furent  pas  entendues.  Charles  VI 
était  trop  malade  pour  qu'on  osât  même  lui 
montrer  les  lettres  annonçant  le  malheur  de 
sa  fdle';  les  Princes  avaient  tous  plus  ou 
moins  pris  des  engagements  envers  Henri 
de  Lancastre  lors  de  son  récent  séjour  en 
France ^  et  la  Reine  Isabeau  manquait  encore 
de  Tinitiative  ou  de  Tinfluence  nécessaire  pour 
provoquer  une  expédition  en  Angleterre. 

Peu  de  temps  après  Richard  mourait  dans 
sa  prison  dans  des  circonstances  mysté- 
rieuses'. Cependant  la  trêve  avec  TAngleterre 
ne  fut  pas  rompue,  mais  la  cour  entama  des 
pourparlers  avec  le  nouveau  Roi  pour  obtenir 
que  la  veuve  de  Richard  II  fût  rendue  à  ses 
parents.  La  Reine,  elle-même,  insista  pour 
que  la  jeune  princesse  revînt  en  France  le 

'  Chronique  de  la  iraïson  et  mort  de  Richard  deux,  p.  55. 

*  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  Il,  p.  721. 

5  Henp*  de  Lancastre,  banni  par  Richard  II,  avait  passé  à  la 
cour  de  France  le  temps  de  son  exil,  et  c'est  de  Normandie  qu'il 
était  parti  secrètement,  pour  renverser  le  roi  Richard.  Cf.  Religieux 
de  Saint-Denis...,  t.  II  p.  701. 

*  Il  fut  assassim''  par  ordre  de  Henri  IV  de  Lancastre  (mars  1400). 


336  ISA  BEAU     DE     BAVIERE 

plus  tùt  possible  a  franche  et  desliée  de  tous 
lyens  et  empeschement  de  mariage  et  obliga- 
cions  quelconques,  avec  tous  ses  joyaux  et 
meubles^  ». 

Le  6  septembre  1/400,  Jean  de  Ilangest,  sire  de 
Heuqueville  et  Pierre  Blanchet  partirent  pour 
Londres  munis  des  instructions  de  Charles  VI 
et  d'Isabeau  ;  ils  devaient  requérir  accès  auprès 
de  la  princesse  et,  après  lui  avoir  transmis  les 
affectueuses  expressions  de  Famour  de  ses 
parents,  lui  mander  «  sur  toute  Tobéissance 
en  quoy  elle  leur  est  tenue  comme  à  père  et 
à  mère,  que  elle  ne  die  ni  ne  face  aucune 
chose  par  quoy  elle  soit  obligée  par  parole 

ne  par  fait,  par  mariage  ou  autrement  ; et, 

que  se  elle  faisoit  chose  par  quoy  son  retour 
fust  aucunement  empesché,  elle  ne  pourroit 
plus  grandement  courroucer  le  Roy  et  la 
Royne'^  ».  Charles  et  Isabeau  craignaient  (pie 
l'enfant  ne  se  laissât  suborner  au  point  d'ac- 
cepter la  main  d'un  prince  anglaise  La  Heine 

^  Doiiël  d'Arcq,  C/kh'j-  <le  /lirccs  inédites  du  rr!>ne  de  Char/es  Vf. 
t.  I,  p.  182-185. 

-  Ibid.,  p.   193-197. 

^  Henri  IV  do  Liuicaslro  (Ic'sirait  mavior  Isaljcllc  avec  son  (ils 
llonri,   priiico  rlo   (ialles. 


HÙLK     1)  I  IT.OM.VTK^)  UK     1)K     L\     HK  I  >' lî  337 

surtout  s'opposait  à  cette  union  car  déjà,  elle 
méditait  pour  Isabelle  un  projet  de  mariage 
en  Allemagne. 

Henri  de  Lancastre  se  décida  enfin  à  faire 
di'oit  à  la  demande  du  Roi  de  France.  En  août 
i4oT,  la  jeune  Isabelle  quittait  TAngleterre, 
sous  une  imposante  escorte,  emportant  les 
plus  précieux  de  ses  joyaux'.  Charles  VI 
chargea  le  duc  de  Bourgogne  de  se  rendre  à 
Calais,  et  la  Reine  envoya  Mademoiselle  de 
Luxembourg  et  un  grand  nombre  d'autres 
dames  et  damoiselles,  au-devant  de  sa  fille.  La 
jeune  princesse  fut  accueillie  à  Paris  «  lie- 
ment  et  bienveignée  »;  elle  retrouva  sa  place 
dans  la  Maison  de  sa  mère  et  reprit  son  an- 
cien ((  état  »  ;  mais  elle  fut  entourée  de  plus 
nobles  dames  qu'autrefois".  La  petite  reine 
fut,  paraît-il,  très  peinée  de  son  changement 
de  fortune  :  «  fu  commune  renommée,  dit  le 
chroniqueur,  que  elle  n'eult  oncques  parfaite 
joie  depuis  son  retour.  » 

Cependant    Isabeau    oublia    très    vite    les 


^  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  III,  p.  5. 
-  Henri  IV  avait  refusé  de  rendre  la  dot  d'Isabelle. 
""  Relii^ieux  de  Saint-Denis,.,  t.  III,  p.  5-7. 


338  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

griefs  du  Royaume  contre  «  l'usurpateur 
Henri  IV  ».  Comme  par  le  passé,  et  pour  les 
mêmes  motifs,  elle  voulait  la  paix  dans  l'in- 
térêt des  Wittelsbacli.  En  effet,  la  Maison 
de  Bavière-Hollande  redoutait  tout  désaccord 
entre  la  France  et  rAnglcterre,  ses  Etats 
étant  le  passage  entre  les  deux  pays;  de  plus, 
le  duc  Aubert  et  le  comte  d'Ostrevant,  que 
pensionnait  Charles  VI,  étaient  secrètement 
alliés  aux  Anglais.  D'autre  part,  le  ^^^ittels- 
bach  Robert,  depuis  son  élévation  à  l'Empire, 
recherchait  à  la  fois  l'alliance  de  l'Angleterre 
et  celle  de  la  France  ;  une  rupture  entre  ces 
puissances  dérangerait  ses  combinaisons  poli- 
tiques; et,  la  Reine,  en  bonne  parente  et 
fidèle  alliée,  travaillait  de  tout  son  pouvoir 
à  maintenir  la  paix  entre  Charles  VI  et 
Henri  IV. 

En  i39'2,  Isabeau,  encouragée  et  soutenue 
par  la  présence  de  son  frère,  machina  de 
nouvelles  intrigues  pour  tirer  vengeance  de 
Jean  Galéas;  mais  un  parti  favorable  au  duc 
de  Milan  se  formait  à  la  cour  de  France.  Le 
duc  d'Orléans,   qui,    depuis  longtem|)s,  avait 


Il  ù  L  !•;     1)  1  1  >  J.  (  )  M  \  T  I  O  U  K     D  K     L  \     U  K  I  .\  E         33cj 

jeté  son  dévolu  sui-  IMtalie  où  il  rêvait  de 
se  tailler  une  principauté,  ambitionnait  main- 
tenant de  mettre  fin  au  schisme  en  plaçant 
le  pape  d'Avignon  sur  le  siège  de  Home;  en 
même  temps,  il  voulait  que  la  France  secondât 
par  les  armes  les  prétentions  des  princes 
d'Anjou  sur  le  royaume  de  Naples.  Dans  le 
but  d'assurer  l'exécution  d'une  partie  quel- 
conque de  ses  plans,  il  préconisait  l'alliance 
milanaise  qui,  disait-il,  placerait  l'Italie  en- 
tière sous  la  tutelle  de  la  France  ^  Il  aAait 
certainement  le  don  de  persuader,  car  bientôt, 
s'établit  un  courant  d'opinion  favorable  à  ses 
projets;  et,  pendant  trois  ans,  ses  théories 
prévalurent  dans  les  Conseils  du  Uoi,  bien 
qu'elles  fussent  sévèrement  blâmées  par  le 
duc  de  Bourgogne.  Isabeau,  dont  les  desseins 
étaient  entravés  par  ce  courant,  ne  laissait 
rien  paraître  de  son  mécontentement,  mais, 
en  secret,  elle  entretenait  avec  Florence  des 
négociations,  d'abord  par  messagers,  puis,  en 
139.5,  elle  eut,  à  Paris  même^  de  fréquentes 

*  Sur  la  politique  extérieure  du  duc  d'Orléans  et  particulièrement 
ses  projets  sur  l'Italie.  Cf.  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans, 
cil.  II.  IV.  VII,  IX,  X,  XII,  XV.  —  A.  Leroux,  Relations  politiques  de 
la  France  ai'cc  l Allcinai^ne,  p.  37-.5-|. 


34o  ISABEAU     DE     BAVIERE 

entrevues  avec  Buonaccorso  Pitti,  Tambas- 
sadeur  llorentin.  Le  résultat  de  leurs  conci- 
liabules fut  un  projet  de  traité  contre  Jean 
Galéas  que  Buonaccorso  Pitti  se  chargeait 
de  soumettre  au  Conseil  des  Dix,  promettant 
que,  s'il  était  approuvé,  une  nouvelle  ambas- 
sade florentine  viendrait  le  ratifier  à  Paris*. 

C'est  à  ce  moment  que  des  bruits  étranges 
commencèrent  à  circuler  dans  les  tavernes 
sur  la  duchesse  d'Orléans;  médisances  vagues 
d'abord,  puis  accusations  précises  :  Valentine 
ensorcelait  le  Roi,  elle  empoisonnait  les 
Enfants  de  France'.  Le  scandale  fut  tel  que 
la  duchesse  dut  quitter  la  cour^  Comme  ce 
départ  se  trouvait  servir  les  intérêts  et  le 
ressentiment  d'isabeau,  et  que,  malgré  son 
i^rand  art  de  dissimulation,  celle-ci  n'avait 
pas  réussi  à  cacher  tout  à  fait  son  antipathie 
contre  Valentine,  on  peut  prétendre  qu'elle 
était  l'inspiratrice  des  infâmes  calomnies  qui 


*  Les  clauses  du  projet  (l'alliance  avaient  clé  arrêtées  dans  une 
conférence  secrète  entre  la  Reine,  le  duc  Louis  de  Bavière  et  Tam- 
bassadcur  de  Florence. 

-  Cf.  Froissart,  Clironiquc..,  t.  XIII.  p.  4j5-ijS.  —  Religieux  de 
Saint-Denis,  C/irorii</He  Je  Char/es    VI,  p.        t.  II. 

'  Jarry,   Vie  poiitii^uc  {le  Louis  d'Orléans,   p.    idy-iCiy. 


H  OLE     ni  PI,()M  \T1()UR     DE     LV     HETNE         3/(1 

faisaient  s'enfuir  sa  rivale.  Quoi  qu'il  en  soit, 
les    deux    belles-sœurs    sauvccrardèrent    les 

o 

apparences,  leur  séparation  eut  lieu  sans 
fracas  et,  par  la  suite,  elles  continueront 
à  échanger  des  missives  aux  anniversaires,  et 
des  cadeaux  de  fêtes  ^ 

Vers  la  fin  de  Tannée  i3r)G,  Isabeau  put 
croire  qu'elle  tenait  sa  vengeance  :  le  29  sep- 
tembre, en  effet,  Charles  VI  signait  un  traité 
avec  Florence,  et  en  décembre  Buonaccorso 
Pitti  était  autorisé  à  lever  en  France  une 
troupe  de  mercenaires  ^  Mais  comme  alors  les 
principaux  des  seigneurs  français  combat- 
taient en  Hongrie  contre  les  Turcs,  le  com- 
mandement de  l'expédition  de  Lombardie  fut 
donné  à  Bernard  d'Armagnac.  Les  préparatifs 
étaient  presque  achevés,  malgré  les  efforts 
du  duc  d'Orléans  pour  les  entraver,  lorsque, 
la  nuit  de  Noël,  Messire  Jacques  de  Helly  entra 
«  tout  housé  et  éperonné  »  dans  la  chambre 
du  Ixoi  ;   il  apportait  la  nouvelle  du  désastre 

'  Cf.  Comptes  de  l'Hôtel  et  de  l'Argenterie  d'Isabeau.  —  Cata- 
los;ue  des  Archives  du  bai'on  Joursani'ault,  t.  I.  :  Orfcvrei'ie, 
Joyaux,  p.   laS-iaS. 

■  Le  Roi  chargea  deux  gcutilshoinnies  de  sa  chambre  de  conclure 
une  ligue  pour  cinq  ans.  A.  Desjardins,  Négociations  de  la  France 
ai-ec  la   Toscane,  t.  I  p.  3'2. 


342  ISABEAU     DE     RAVI  ÈRE 

de  Nicopolis  ^  :  ramiral  Jean  de  Vienne,  Guil- 
laume de  la  Trémoille,  Philippe  de  Bar  et 
des  centaines  de  chevaliers  étaient  restés  sur 
le  champ  de  bataille  ;  le  comte  Jean  de  Nevers, 
fils  aîné  du  duc  de  Bourffocrne,  le  connétable 
Philippe  de  Dreux,  le  sire  de  Coucy  étaient 
tombés  aux  mains  du  sultan  Bajazet".  La 
douleur  fut  immense  dans  le  rovaume  de 
France  ;  les  princesses  et  presque  toutes  «  les 
liaultes  dames  »  de  la  Maison  de  la  Reine 
pleuraient  un  parent  ou  un  ami  mort  ou 
captifs  Alors  le  Conseil  royal,  ayant  fort  à 
faire  pour  réunir  les  sommes  nécessaires  à  la 
rançon  des  prisonniers,  oublia  le  «  voyage 
de  Lombardie  »  ;  et  à  la  faveur  du  désarroi, 
Jean  Galéas  signa  avec  Florence  une  trêve 
de  dix  ans  par  Tentremise  des  A  énitiens,  de 
sorte  que  Farmée  du  comte  d'Armagnac  ne 
franchit  môme  pas  les  Alpes  \  Les  espérances 

'  Froissart,  Chroniques...  liv.  IV.  ch.  lui,  t.   XIII,  p.  .\\r). 

La  bataille  de  Nieopolis  (ut  perdue  par  les  Chrétiens  que  com- 
mandait le  roi  de  Hongrie,  Sigisniond,  le  2G   septembre  ijgfi. 

"  Froissart..,  liv.  IV,  ch.  lu,  p.  3i)i-4o4.  —  Bajazet  I,  surnommé 
0  le  foudre   de  guerre   »,    sultan  des  Turcs  Ottomans,   do   i 'J89  à 

I-JOJ- 

^  Ibid.,  ch.  LUI,  p.  418-419. 
■"Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,   p.    iCx).   —  P.   Duri'ieu, 
Les  Gascons  en  Italie,  p.  10'!. 


ROLK     DIPLOMATIor  K     1)  K     L\     HK  I  NK         3  fî 

que  la  Reine  avaient  fondées  sur  l'appui  de 
Florence  se  trouvaient  donc  ruinées;  pourtant 
elle  ne  se  découragea  pas,  elle  comptait  main- 
tenant que  les  événements  d'Allemagne  suivis 
par  elle  avec  attention  depuis  trois  ans,  lui 
procureraient  prochainement  l'occasion  tant 
désirée. 

Après  la  mort  de  Frédéric  de  Bavière  (i3r)3), 
Etienne  et  Jean  ne  parvinrent  pas  à  s'entendre 
pour  se  partager  équitablement  le  duché  ou 
le  gouverner  ensemble'  ;  ils  se  résolurent  à 
vider  leur  différend  par  les  armes  et  chacun 
d'eux  se  chercha  des  alliés  .  Etienne  se  rap- 
procha alors  de  l'empereur  Wenceslas  qui  lui 
accorda  le  bailliage  des  villes  souabes',  mais 
ne  lui  donna  pas  de  subsides.  Or,  le  duc 
manquait  de  l'argent  nécessaire  pour  faire 
figure  à  la  cour  impériale  et  pour  payer  les 
troupes  qu'il  voulait  opposera  celles  qu'avait 
réunies    son    frère.    Tout    naturellement,    il 


'  Rie/.Ior,  Geschlchte  Baienia,  t.  III,  p.  190.  —  Th.  Linder,  Gcs- 
chlchie  Deutsclics  Rcichs  uiiicr  Kaiser  Wenzel  (1875-1880,  a  vol. 
iii-S"),  p.   i2(). 

-  Riczlor...,  t.  III.  p.  i7i. 


344  I  s  ARE  AU     DE     BAVIERE 

aurait  pensé  à  sa  fille  pour  sortir  de  cet  état 
de  gêne,  et  il  serait  lui-même  venu  en  France 
pour  assurer  le  succès  de  sa  requête.  Les  his- 
toriens allemands  font  allusion  à  ce  voyage^; 
mais  nos  chroniqueurs  n'en  parlent  pas,  et  les 
Comptes  de  cette  année  ne  contiennent  au- 
cune mention  qui  puisse  nous  renseigner  sur 
la  libéralité  d'isaheau  à  Tégard  de  son  père  ; 
il  est  donc  douteux  que  celui-ci  soit  venu 
jusqu'à  Paris  ;  mais  il  est  certain  que,  rentré 
à  Ingolstadt,  en  octobre,  il  se  trouva  assez 
riche  pour  se  rendre,  en  compagnie  de  son 
fils  Louis,  à  Prague,  auprès  de  A\^cnceslas  et 
pour  entamer  les  hostilités  contre  le  duc 
Jean  :  sans  doute,  Isabeau  avait  donné  satis- 
faction à  la  demande  de  son  père,  bien  que 
l'emploi  qui  dût  être  fait  de  ses  largesses  ne 
fut  pas  de  son  goût,  car  elle  déplorait  la 
querelle  des  deux  ducs  et  désapprouvait 
l'alliance  d'Etienne  avec  l'Empereur. 

Cet  état   de   choses  se   prolongea   pendant 


'  Riczicr...,  l.  III,  p.  174.  — Lc9Juillol,  Eliemio  ôlail  à  Fiancrni-I. 
oîi  il  demeurait  quelques  jours  et  annonrîtil  à  tons  son  di'part 
pour  la  France;  le  iS  octobre,  il  était  de  reto\ir  à  liij^'-olsladl.  ddi'i 
il  se  rendait  à  Augsbourg,  puis  à  Prague.  Th.  Linder,  Gcscliiclitc 
Deiitschcs  lieic/is,  t.    II.  p.  129. 


RÙLK     niPLOM.VTIOUK     HE     LV     REINE         345 

deux  ans,  au  bout  desquels  les  affaires  prirent 
un  autre  cours  ;  en  iSq^,  Etienne  III  se  récon- 
cilia avec  Jean,  rompit  avec  Wenceslas  et 
devint  l'agent  le  plus  actif  du  comte  palatin 
Robert  II  de  Bavière,  du  duc  d'Iïeidelberg, 
son  fils,  et  du  parti  des  princes  allemands 
qui  complotaient  de  détrôner  l'Empereur  et  de 
le  remplacer  par  un  Wittelsbach.  Etienne  111 
était  chargé  de  gagner  la  France  à  cette  poli- 
tique, et  l'on  comptait  que  Louis  de  Bavière 
saurait  facilement  y  intéresser  sa  sœur. 

Certes,  la  révolution  projetée  avait  d'avance 
cause  gagnée  auprès  d'Isabcau  ;  clic  se  rap- 
pelait avoir  entendu,  dans  son  enfance,  son 
grand-père,  le  vieux  duc  Etienne,  maudire 
la  famille  de  Luxembourg  qui  avait  humilié 
les  Wittelsbach  et  fait  déchoir  le  Saint-T^mpire 
de  la  grandeur  où  l'avait  élevé  l'Empereur 
Louis  V  ;  elle  méprisait  Wenceslas  pour  son 
ivrognerie  et  ses  débauches,  surtout  elle  ne 
lui  pardonnait  pas  d'avoir  accordé  à  Jean  Galéas 
le  titre  de  duc  de  Milan  ^  Seulement  la  Reine 


*  C'est  en  lig.ï  que  Wenceslus  reeoiimil  Jean  Galéas  coiiniie  due 
de  Milan.  Cf.  A.  Leroux...,  Relations  politiques  de  la  France  ai'cc 
fAlIeniagne,  (1378-1461),  p.  63. 


346  ISÂIÎ  EAU     DE     BAVIERE 

de  France  ne  pouvait  confesser  ses  sentiments 
de  haine,  elle  devait  môme  ne  rien  laisser 
deviner  de  ses  intentions,  car  il  y  avait  à  la 
cour  un  parti  très  favorable  à  TEmpereur. 
Charles  VI,  par  tradition  de  famille,  con- 
servait son  amitié  à  son  cousin  ^^^enceslas  et, 
à  deux  reprises,  en  1390  et  i'^Çjj,  il  avait  voulu 
renouveler  avec  lui  Talliance  de  ]38o^  D'ail- 
leurs la  question  du  schisme  qui,  dans  ce 
temps,  était  la  principale  affaire  de  la  chré- 
tienté, avait  une  grande  influence  sur  les  rap- 
ports de  la  France  avec  le  Saint-Empire.  11 
était  de  Tintérêt  de  Charles  VI  de  ne  froisser 
en  rien  Wenceslas  qu'il  espérait  voir  se  ranger 
à  son  avis  dans  ce  grave  différend. 

D'année  en  année,  l'affaire  du  schisme  se 
compliquait  davantage  :  non  seulement  l'Eu- 
rope était  partagée  en  partisans  du  pape  de 
Rome  et  en  partisans  du  pape  d'Avignon,  mais 
cette  querelle  religieuse  faisait  naître  dans 
les  pays  chi-étiens  des   dissentiments   sur   la 

'A.  Leroux,  Relations  politiques...,  p.  3<).  — D;ms  cos  oii'coiis- 
lanc'cs,  Isabcau  sut  fort  bien  dissimuler  ses  sciitiiuents.  On  lit  dans 
les  Comptes  de  lu  Reine  :  «  Pour  un  chapeaux  de  veluiau  noir  cra- 
moisi, doublé  de  satin  noir,  baillé  aux  ambassadeurs  d'Allemagne... 
pour  porter  devers  le  roi  des  Romains  (8  septembre  ij<).')).  4  livres 
parisis,  i(i  sous  la  pièce.  »   Arch.  ÎS'at.  KK  4'.  f"  80  r". 


ROLE     r>IPL():\l  VT  lOlK     I)K     L\     U  E  I  ^' E         3/(7 

politique  extérieure.  Jusqu'en  1390,  le  pape 
crAvignon,  Clément  Vil.  et  le  pape  de  Rome, 
Urbain  VI,  avaient  conservé  leurs  obédiences 
respectives  ;  le  Uoi  de  France  et  ses  alliés 
demeurant  fidèles  à  Clément,  le  reste  de 
l'Europe  chrétienne  continuant  d'obéir  à 
Urbain.  A  la  mort  de  ce  dernier  (i3r)o), 
Charles  VI  avait  essayé  de  faire  Tunion  de 
TEglise  en  faveur  du  pape  d'Avignon;  l'élec- 
tion d'un  nouveau  pape  romain,  Boniface  IX, 
ayant  ruiné  cet  espoir,  des  négociations 
avaient  été  entamées  entre  la  France  et 
l'Empire  pour  arriver  à  une  entente  par  l'ef- 
facement volontaire  d'une  obédience  devant 
l'autre.  Elles  avaient  échoué,  non  du  fait  de 
Wenceslas,  sectateur  peu  zélé  du  pape  de 
Rome,  mais  par  la  volonté  des  princes  alle- 
mands et  particulièrement  des  ^^^ittelsbacll, 
très  fidèles  à  Boniface  IX.  En  iSq^,  Clé- 
ment VII  étant  mort,  la  cour  de  France  avait 
offert  de  se  rallier  à  Boniface  IX,  mais  elle 
n'avait  pu  empêcher  les  cardinaux  d'Avignon 
d'élire  Benoît  XIII.  Alors  l'Université  de  Paris 
avait  décidé  qu'il  fallait  obtenir  la  démission 
des  deux  papes,  puis  procéder  à  une  nouvelle 


348  ISABEAU     DE     BAVIERE 

élection;  et  la  France,  pour  témoigner  sa 
bonne  foi,  s'était  solennellement  soustraite 
à  Tobédience  de  Benoît  XIII  (juillet  iSgS), 
qu'elle  faisait  garder  à  vue  dans  Avignon,  par 
le  maréchal  Bôucicaut^ 

Philippe  de  Bourgogne,  qui  avait  fait  préva- 
loir Tavis  do  TUniversité  de  Paris,  comptait 
que  TEmpire  suivrait  Pexcmple  donné  par  la 
France  et  se  détacherait  de  Boniface  IX  ;  il 
semble  donc  que,  logiquement,  il  eût  dû 
soutenir  Wenceslas,  pourtant  il  restait  Fallié 
des  Wittelsbach,  dans  Fintérèt  de  ses  Etats  de 
Flandre,  et  il  ne  paraissait  pas  défavorable  à 
l'élévation  d'un  prince  bavarois  au  trône  impé- 
rial. 

Tout  autres  étaient  les  sentiments  du  duc 
d'Orléans  :  ardent  partisan  du  pape  fran- 
çais, il  n'avait  adhéré  qu'à  contre  cœur  à  la 
soustraction  d'obédience.  En  Allemagne,  il 
était  l'ami  des  Luxembourg  et  prêt  à  se 
porter  leur  défenseur,  car  il  jugeait  que  les 
intérêts  de  la  couronne   de  France    seraient 


'  Voy.  i\.  Valois.  La  i'rancc  cl  le  Grand  Scliisnic  (/'Occident. 
t.  II  et  III.  —  A.  Leroux...,  Urialiona j>oHll<jne.s  de  la  France  avec 
l  Allemagne  (1378-14C1),  p.  \-'iiy. 


ROLE     DIPLOMATIQUE     DE     LA     HEINE         349 

compromis  le  jour  où  Wenccslas  serait  rem- 
placé par  un  Wittelsbacli  qu'il  pressentait 
hostile  à  toute  intervention  française  dans  la 
politique  de  l'Allemagne  et  de  l'Italie. 

L'opinion  d'isabeau  sur  le  schisme  à  cette 
époque  ne  nous  est  pas  connue;  il  est  certain 
toutefois  qu'elle  se  faisait  rendre  compte  des 
principaux  incidents  de  la  querelle  et  qu'elle 
s'en  préoccupait,  du  moins  dans  la  mesure  où 
cette  affaire  pouvait  influer  sur  les  rap- 
ports de  la  France  avec  l'Empire  et  servir  les 
desseins  ambitieux  des  Wittelsbach.  Lors 
qu'en  i398,Wenceslas  vintà  Ueims pour  traiter 
avec  Charles  VI  de  l'union  de  l'Eglise^  la 
Ucinc  ht  un  voyage  au  pays  de  l'Oise  pour 
se  tenir  à  portée  du  lieu  des  conférences,-  et 
ses  nombreux  messages  au  Hoi  et  aux  Princes 
prouvent  qu'elle  prenait  intérêt  aux  négocia- 
tions\  En  effet,  le  rapprochement  de  Charles 


'  A.  Leroux,  Relations  poJiliqucs  de  la  France  arec  l'Alle- 
magne (1378-1461)  p.  24. 

-  L'Entrevue  des  deux  souverains  eut  Hou  les  9.3-24  mars.  Isaboau 
était  à  Creil  le  19  mars,  le  23,  elle  était  à  Amiens,  le  27,  à  Cler- 
mont,  et  soupait  et  gîtait  à  Saiut-Just,  le  28,  elle  couchait  à 
Luzarches,  le  3i,  elle  était  de  retour  à  Paris,  au  Palais.  Areh.  Nat. 
KK  4^;.  f"  5.  ' 

■'  Areh.  Nat.  KK  41.   i"  3,  4,  5. 


330  ISABEAU     DE     BAVIERE 

et  de  Wenceslas  l'inquiétait,  elle  craignait 
qu'une  alliance  avec  la  France  ne  raffermît  le 
pouvoir  ébranlé  de  l'Empereur  ;  mais  Louis  de 
Bavière,  qui  assistait  à  l'entrevue  de  Reims\ 
fît  remarquer  à  sa  sœur  que  Wenceslas,  étant 
venu  en  France  contre  le  gré  des  Electeurs, 
se  les  était  définitivement  aliénés'-.  Ceux-ci 
supportèrent  encore  deux  ans  leur  Empereur, 
chaque  jour  plus  négligent  des  affaires  alle- 
mandes, mais,  dès  le  début  de  l'année  i4oo, 
ils  ne  cachèrent  plus  leur  intention  de  lui 
substituer  le  comte  Palatin  de  Bavière,  le 
Wittelsbach  Robert  III.  Au  mois  de  juin,  ils 
envoyèrent  une  ambassade  à  Charles  VI  pour 
le  prier  de  se  faire  représenter  à  la  diète  impé- 
riale où  seraient  discutés  les  intérêts  de 
l'Eglise^  Isabeau  et  le  duc  de  Bourgogne, 
pas  plus  que  le  duc  d'Orléans,  n'étaient  dupes 
du  prétexte,  ils  savaient  que  la  diète  n'était 
convoquée  que  pour  déposer  Wenceslas. 
Louis    d'Orléans,    pour    sauver   son    allié, 

■*   Religieux  de  Saint-Denis,  Clironique  de  Charles  VI  t.  II,  p.  v>&']. 

-  A.  Leroux,  Relations  politiques  de  la  France  avec  V Allemagne 
(1378-1461),  p.  -XI. 

^  Mni-iinvillé,  Relations  de  Charles  VI  acec  l'AHemagne  on  i',oo, 
[Bibl.  F.c.  CtiarU's.   l.  XLVU.  p.  4 89-/, 99.) 


ROLK     1)1  PLOMATIOIK     I)  K     I,  A     lU:  I  >' E         j5i 

pensa  à  gagner  du  temps,  et  parvint  à  décider 
Charles  VI  à  demander  Tajournement  de 
rassemblée.  Ce  fut  Etienne  III  que  le  Roi  de 
France  chargea  d'obtenir  la  remise  ^  ;  celui-ci 
sut  présenter  et  soutenir  la  requête  de  façon  à 
ce  qu'elle  fut  repoussée.  Pendant  ce  temps-là, 
Philippe  de  Bourgogne  contreminait  l'ou- 
vrage de  son  neveu  ;  comme  il  soupçonnait 
les  deux  délégués  français  d'être  gagnés  aux 
idées  du  duc  d'Orléans,  il  retenait  l'un  d'eux 
à  sa  cour,  et  quand  celui-ci  arriva  à  Paris 
pour  joindre  son  collègue,  la  Reine  sut  empê- 
cher que  l'ambassade  ne  partît-.  Le  20  août 
i4oo,  la  diète  d'Oberlahnstein  déposait 
Wenceslas,  et  le  21  celle  de  Rense  élisait 
Robert  III^ 


*  Lettres  du  roi  do  France  à  son  beau-iière,  datées  du  lo  juil- 
let 1400  :  Charles  VI  y  affirmait  son  désir  de  contribuer  à  l'union 
de  l'Église  et  au  bon  gouvernement  de  l'Empire,  et  comme  il 
voulait  envoyer  à  la  prochaine  diète  impériale  un  de  ses  oncles  ou 
son  frère,  il  suppliait  le  duc  Etienne  d'user  de  tout  son  crédit 
auprès  des  électeurs  pour  faire  retarder  la  réunion.  Moranvillé, 
Relations  de  Charles  VI  avec  l'Allemagne,  Pièces  justificatives^ 
p.  309. 

-  Les  deux  ani]>assadeurs  désignés  étaient  Renier  Pot  et  Hugues 
le  Renvoisier.  —  Le  3o  juillet,  Charles  VI  écrivait  au  duc  de  Bour- 
gogne d'envoyer,  au  plus  vite,  à  Paris,  Renier  Pot.  Cf.  Moranvillé..., 
p.  489  et  499. 

^  A.  Leroux,  Relations  politiqncs  île  la  France  avec  l  Allemagne, 
p.  41. 


3j2  isaheau    de    ravi  eue 

Dès  les  premiers  jours  Je  son  régne,  le 
nouvel  Empereur,  pour  se  préparer  une 
alliance  avec  la  France,  envo3'a  le  duc  de 
Bavicre-Ingolstadt  en  ambassade  auprès  de 
Charles  VI.  Etienne  III  accepta  avec  empresse- 
ment cette  mission,  car  il  désirait  beaucoup 
revoir  sa  fdle.  Il  arriva  à  Paris  le  3  septem- 
bre t4oo;  il  était  chargé  de  faire  agréer  le 
choix  des  Electeurs,  et  d'empêcher  que  le 
Conseil  royal,  poussé  par  le  duc  d'Orléans, 
ne  prit  fait  et  cause  pour  Wenceslas^ 

Isabeau  accueillit  son  père  a  à  grant  joie"  »  ; 
elle  put  Tcntretenir  en  toute  liberté;  ils 
n'avaient  pas  à  redouter  les  oreilles  indis- 
crètes car  ils  causaient  en  allemand ^  Le 
duc  passa  six  semaines  à  Paris,  bien  reçu  par 
les  Princes'*;  il  vécut  aux  frais  de  Tllôtel  du 
Roi  et  on  lui  fit  faire  grand  chère  à  en  juger 

'  Monslrolet.  Chroiiii/iie t.  I,  p.  3().  —  Religieux  do  Saint- 
Denis,  Chronique...,  t.  H  p.  7G2.  —  A.  Leroux,  Relations  de  la  France 
avec  l'Allemagne p.  41-42. 

-  Monstrclet,  C/ironir/ue....  t.  I  p.   j;. 

^  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique....,  t.   II  p.   '^G^. 

*  Le  lundi  1 1  octobre,  à  Conflans  près  Charenton,  le  due  Philippe 
de  Bourgogne  «  donna  noblement  à  disner  à  Monsieur  le  dut;  île 
Bavière  père  do  la  royne,  à  messire  Pierre  de  Navarre,  au  connes- 
table   et    à  plusieurs    autres  ».    E.    Petit,    Itinéraire  des    ducs    de 

Bourgos^nc....    p.    3o'5.   —  Monstrelet,    Chronique t.  1  p.     M')-.  — 

Bibl.  Nat..  Coll.  Glairanibault  vol.  a'j,  i63- ,  n"  100. 


ROLE     DIPLOMATIQUE     DE     LA     REINE  353 

seulement  par  la  somme  dépensée  pour  les 
vins  de  sa  tablée 

Lorsque  les  Princes  français -eurent  entendu 
les  ambassadeurs  de  Wenceslas  parvenus  à 
Paris  en  môme  temps  que  le  duc  de  Bavière', 
ils  invitèrent  celui-ci  à  se  rendre  au  Conseil 
pour  y  exposer  Tobjet  de  sa  mission.  Etienne, 
par  un  truchement,  déclara  que,  d'accord 
avec  les  Electeurs,  il  désirait  sincèrement 
l'union  de  FEglise;  que,  par  deux  fois  il 
avait  fait  le  voyage  de  Rome  pour  travailler 
à  la  solution  du  schisme  ;  venant  ensuite  au 
but  particulier  de  son  ambassade,  il  demanda 
que  le  Roi  et  les  seigneurs  eussent  pour 
agréable  l'élection  de  Robert,  il  ajouta  enfin 
qu'un  dernier  article  de  ses  instructions  ne 
devait  être  révélé  qu'à  Charles  VI  et  aux 
Princes,  sur  quoi  l'assemblée  se  sépara. 

La  proposition  secrète  était  sans  aucun 
doute   la   demande    d'une    alliance   entre   la 


'  La  dépense  fut  de  1640  livres  (environ  1(3400  francs  de  l'époque), 
d'après  la  quillance  donnée  par  Guillaume  Bude,  maître  des  garni- 
sons des  vins  du  Roi  et  de  la  Reine,  14  novembre  1400.  Bibl.  Nat., 
Coll.  Glairanibault,  vol.  a'J,  n"  1637,  p.   loi. 

■  Charles  YI  était  alors  dans  une  crise. 

3  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  II,  p. 7  64.  —  Arch.  Nat.  J  io43, 
pièces  G  et  7. 

23 


354  ISABEAU     DE     BAVIERE 

France  et  TEmpire,  scellée  par  le  mariage 
d'une  fille  du  Roi  avec  Louis  fds  aîné  de 
Robert. 

Pendant  que  les  Princes  discutaient  sur  les 
réponses  à  donner  aux  deux  ambassadeurs, 
Etienne  passait  agréablement  son  temps  à  la 
cour,  admirant  les  richesses  des  palais  royaux  ; 
et  il  comprenait  combien  le  duc  Frédéric,  son 
frère,  avait  eu  raison  de  dire  qu'lsabeau  était 
«  devenue  une  des  plus  grandes  dames  du 
monde  ^  ».  La  Reine,  très  heureuse  dépos- 
séder son  père,  lui  consacrait  tout  son  temps 
et  s'occupait  avec  lui  de  toutes  les  questions 
de  famille.  On  sait  même  qu'elle  poussa  la 
sollicitude  jusqu'à  lui  proposer  un  second 
mariage"  ;  elle  pensa  à  lui  faire  épouser  Isa- 
belle de  Lorraine,  veuve  du  Sire  de  Coucy  ; 
peut-être  ce  choix  lui  fut-il  inspiré  par  l'espoir 
que  la  riche  baronnie  de  Coucy',  «  une  des 
clés  du  royaume  »,   reviendrait  un  jour  à  la 


^  Froissart,  Chroniques...,  liv.  Il,  ch.  ccxxix,  t.  IX.  p.  no. 

'  En  i3go,  Etienne  III  avait  voulu  épouser  Marguoi-ite,  veuve  de 
Charles  de  Duras,  qui  avait  été  roi  de  Naplcs  de  i.'ÎSa  à  i38G.  Les 
négociations  avaient  échoué.  Riezler,  Gcsch'ichte  Baierns,  t.  III, 
p.  i^?.. 

^  CoucY-lc-Chùtcan,  ch.-l.  de  catil..  arr.  de   Ijaon,  dép.  do  IWisno. 


RÔLE     DIPLOMATIQUE     DE     LA    REINE         355 

Maison  de  Bavière  \  Des  pourparlers  furent 
certainement  engagés  et  les  choses  allèrent  si 
loin  que  le  chroniqueur  de  Saint-Denis  parle 
de  ce  mariage  comme  ayant  été  conclu'.  11 
n'en  fut  rien  cependant  ;  le  duc  Etienne  quitta 
Paris,  au  mois  d'octobre  %  et  regagna  l'Alle- 
magne sans  contrat  de  mariage,  ni  traité  d'al- 
liance*. Mais  Isabeau  avait  chargé  son  père  de 
prévenir  l'Empereur  que  s'il  voulait  attaquer 
le  Milanais,  il  pouvait  compter  sur  l'appui  de 
la  Reine  de  France  ;  elle  promettait  de  décider 
le  duc  de  Bourgogne,  le  duc  de  Berry,  et  le 
comte  d'Armagnac  à  préparer  une  expédition 
contre  Jean  Galéas. 

Etienne,  de  retour  dans  ses  Etats,  fut  hanté 
par  le  souvenir  de  la  magnificence  de  la  cour 
de  Paris  ;   remarié  peu  de  temps  après  avec 


'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  II,  p.  763.  —  Jarry, 
Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  240. 

■  Religieux  de  Saint-Denis,  ibid. 

^  Etienne  III  était  resté  quarante  deux  jours  à  Paris,  la  durée  de 
son  séjour  est  indiquée  dans  une  lettre  de  Charles  VI  aux  gens  des 
Comptes,  datée  du  1 5  octobre,  ordonnant  de  payer  certaine  dépense 
pour  le  duc  de  Bavière.  Bibl.  Nat.,  Coll.  Clairambault,  vol.  23. 
n"  1637,  p.  ICO. 

*  Le  i5  novembre  de  cette  année  la  baronie  de  Goucy  fut  ache- 
tée par  le  duc  d'Orléans,  pour  40  000  livres  tournois.  Jarry,  Vie 
politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  240-241. 


356  ISABEAU     DE     13  A  VIE  RE 

Elisabeth  de  Clèves\  il  essaya  d'importer,  à 
Ingolstadt,  l'étiquette  et  les  modes  françaises  ; 
il  s'entoura  d'une  garde  semblable  à  celle  de 
la  reine  Isabeau,  donna  de  belles  fêtes  et 
s'abandonna  si  complètement  à  ses  goûts 
dépensiers  qu'il  fut  bientôt  couvert  de 
dettes  -. 

Pendant  l'année  il\oi,  Isabeau  correspondit 
avec  l'Empereur;  elle  désirait  que  celui-ci 
renouvelât  les  propositions  de  mariage  qu'il 
avait  fait  faire  par  le  duc  Etienne;  mais 
Robert,  mécontent  des  résistances  qu'il  ren- 
contrait dans  le  Conseil  de  Charles  VI,  demanda 
au  Roi  d'Angleterre  la  main  de  Blanche  de 
Lancastre.  En  même  temps,  toujours  désireux 
d'obtenir  l'alliance  de  la  France,  il  entretenait 
le  zèle  d'Isabeau;  le  G  mai  dans  des  lettres 
affectueuses,  il  la  prévenait  que  son  homme 
de  confiance.  Maître  Albert,  curé  de  Saint- 
Scbald   de   Nuremberg,   se   rendait  à  Paris  \ 

''  Le  mariage  eut  lieu  en  1401.  —  Elisabeth,  fille  d'Adolphe  de 
Clèves,  était  veuve  de  Reinold  de  Falkenburg.  Riezler,  Gescliichte 
Baierns,  t.  III,  Zweite  Beilage  II. 

'  Vit,  prieur  d'Ebersberg,  Chronica  llufonim  ab  origine  i^entis..., 
dans  Œfele,  Rerum  boicarnm  scriplores...,  t.  I,  ji.  725. 

^  Doni  Martène  et  Doni  Durand,  Veierum  scn'pionim  et  mmiuinfit- 
toriim   historicorum    amplissima  collectio,   (Paris    1733,  <)  vol.  in-f") 

t.  IV  p.  37. 


ROLE     DIPLOMVTIQUE     DE     LA     REINE         357 

Officiellement,  ce  ,  député  devait  traiter  de 
la  solution  du  schisme  avec  les  conseillers 
de  Charles  VI,  mais,  il  était  surtout  chargé 
d'une  mission  confidentielle  auprès  de  la 
Reine  à  qui  il  soumettrait  un  ensemble  de 
projets  touchant  la  France,  l'Allemagne  et 
l'Italie^ 

En  effet  Maître  Albert,  dans  les  entrevues 
que  lui  ménagea  Isabeau,  exprima  d'abord 
l'étonnement  qu'avait  causé  à  l'Empereur  le 
projet  du  mariage  du  dauphin  Louis  de 
Guyenne  avec  une  fille  du  duc  d'Orléans  ;  car 
la  Reine  ne  pouvait  ignorer  l'hostilité  de  son 
beau-frère  contre  la  Maison  de  Bavière  ;  elle 
devait  donc  s'opposer  à  ce  dessein  en  invo- 
quant comme  prétexte  de  la  rupture,  les  liens 
de  parenté  ;  et,  si  elle  était  résolue  à  marier 
son  fils  avec  une  princesse  française,  elle  avait 
intérêt  à  choisir  la  petite-fille  du  duc  de  Bour- 
gogne ((  car,  par  cette  union,  la  famille  de 
Bavière  se  trouverait  fortifiée  ». 

Isabeau    ayant    alors    demandé    quelques 


'  Le  titre  des  Instructions  remises  à  M»  Albert  était  :  «  Ncgo- 
ciatio  cum  regina  Galliae.  »  Doin  Martène,  Aiiiplissima  CoUectio, 
t.  IV,  p.  45. 


358  ISA  BEAU     DE     BAVIÈRE 

explications  au  sujet  des  pourparlers  que 
l'Empereur  avait  engagés  en  vue  de  marier 
son  fils  aîné  avec  Blanche  d'Angleterre,  l'ha- 
bile ambassadeur  répondit  que  rien  de  cette 
affaire  n'était  encore  conclu  ;  l'Empereur, 
ajouta-t-il,  eût  de  beaucoup  préféré,  pour 
Louis,  une  fille  du  sang  de  Charles  VI  ;  mais 
il  s'était  heurté  à  la  mauvaise  volonté  de  cer- 
tains conseillers  du  Roi  ;  d'ailleurs,  il  était 
sans  rancune,  quelle  que  fût  Tissue  des  négo- 
ciations en  cours,  il  resterait  le  fidèle  allié  de 
la  France. 

La  question  italienne  fut  ensuite  abordée 
par  Maître  Albert  :  il  informa  Isabeau  que 
l'Empereur,  avant  d'aller  combattre  Jean 
Galéas,  voulait  connaître  Fimportance  des 
secours  qui  lui  seraient  fournis  par  Charles  VI  ; 
or,  une  diète  impériale  était  convoquée  à 
Metz  pour  le  24  juin  suivant;  Robert  désirait 
que  ses  envoyés  s'y  rencontrassent  avec  un 
évèque  et  sept  ou  huit  docteurs  français 
députés  par  le  Conseil  royal,  et  qui  se  croi- 
raient seulement  chargés  de  discuter  sur 
l'union  de  l'Eglise.  Pendant  les  débats, 
l'Empereur,  si  toutefois  Isabeau  y  consentait, 


RÔLE     DIPLOMATIQUK     DK     LA     REINE         SSg 

choisirait  le  moment  opportun  pour  soumettre 
à  la  diète  son  projet  d'expédition  en  Italie. 
Enfin  la  Lombardie  ne  pouvait  être  envahie 
par  les  troupes  allemandes  sans  l'assentiment 
et  Taide  d'Amédée  VIII,  comte  de  Savoie,  qui 
tenait  les  routes  des  Alpes  ;  ce  prince  se  trou- 
vant précisément  à  Paris  auprès  de  son  aïeul, 
Jean  de  Berry  \  la  Reine  devait  tout  mettre 
en  œuvre  pour  le  décider  à  livrer  passage  à 
travers  ses  États  à  l'armée  impériale,  et  à  lui 
fournir  des  subsistances;  et  si  Amédée  tar- 
dait à  donner  une  réponse  favorable,  il  fallait 
le  prier  d'envoyer  du  moins  des  ambassadeurs 
à  la  diète  de  Metz".  En  somme  pour  le  soin  de 
ses  intérêts  et  l'exécution  de  ses  divers  plans, 
l'Empereur  s'en  remettait  à  la  Reine  seule. 

Celle-ci,  très  heureuse  de  se  savoir  si  hau- 
tement considérée,  ne  laissa  pourtant  rien 
paraître  de  sa  joie,  et  même,  pour  prévenir 
les  soupçons  que  pouvait  éveiller,  dans  l'esprit 
de  son  beau-frère,  la  présence  à  Paris  d'un 
représentant  de  Robert,  elle  accueillit,  dans 

'  Amcdée  VIII  comte  de  Savoie,  né  en  i383,  fils  d'Amédée  VII  et 
de  Bonne  de  Berry,  succéda  à  son  père  en  IJ91.  En  1401,  il  était 
encore  sous  l'influence  de  sa  môre. 

'  Dom  Martène,  AmpUssima  CoUectio^  t.  IV,  p.  38  et  39. 


36o  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

ce  même  mois  de  mai,  avec  les  plus  grands 
honneurs,  un  prince  allemand,  ennemi  des 
Wittelsbach,  Guillaume  de  Gueldre,  allié  de 
Wenceslas  et  de  Louis  d'Orléans  \  Dans  son 
hôtel  de  la  Porte  Barbette,  elle  offrit  aux 
deux  ducs^  un  somptueux  souper  où  elle  les 
entoura  d'attentions  particulières  ;  on  en 
jugera  par  un  seul  détail  :  avant  Flieure  du 
repas,  les  invités  se  baignèrent  aux  étuves  de 
la  Reine  dont  les  murs  avaient  été  tendus 
pour  la  circonstance  de  fine  toile  de  Reims 
piquée  de  roses  et  de  fleurs  de  toute  espèce  % 
puis  ils  furent  conduits  dans  la  chambre 
dite  des  eaux  de  rose  où  ils  se  parfumèrent 
avec  les  essences  d'Orient'  que  la  Reine  de 
France  chaque  année  se  faisait  apporter  de 
Damas. 

Quelques     mois    plus     tard,     l'artificieuse 
Isabeau    employait     encore     même    la     tac- 


*  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  ji.  aï) t.  Le  duc  de 
Gueldre  après  avoir  résidé  quelque  temps  à  Coucy  chez  le 
duc  d'Orléans,  arriva  à  Paris  le  i6  mai  et  il  y  resta  jusqu'au 
3  juin. 

-  Cette  fête  eut  lieu  le  i(j  mai.  Arch.  îS'at.  KK42,  f"  f)8  V  et  fïg  r". 
^  Arch.  Nat.  KK  42,  f"  44  v». 

*  Ihid.,  fo  58  ro  et  .^gv». 


ROLE     DIPLOMATIOUK     DE     LA    REINE        36i 

tique  :  au  moment  où  elle  négociait  en  secret 
avec  une  nouvelle  ambassade  impériale  dont 
nous  allons  parler,  elle  laissait  écrire  dans 
une  lettre  de  Charles  VI  (août  i4oi)  destinée 
à  Jean  Galéas,  que  «  la  Reine  s'emploierait 
volontiers  et  de  bonne  foi  que  se  fit  le  mariage 
d'une  fille  de  France  avec  le  fils  aîné  du  duc 
de  Milan'  ». 

Les  conférences  de  la  diète  de  Metz  étaient 
restées  sans  résultat  sur  la  question  du 
schisme,  mais  elles  avaient  fourni  à  Robert 
de  précieuses  indications  pour  ses  intérêts  per- 
sonnels et  encouragé  ses  espérances.  Aussi, 
dès  le  5  août,  députait-il  en  France  Jean  de 
Kirshorn,  Jean  de  Dalberg,  Mathias  de  Cro- 
chawe  et  Maître  Heilmann,  doyen  de  Neu- 
hauss'.  Ces  quatre  conseillers  impériaux 
étaient  accrédités  auprès  du  Roi  et  des 
Princes ,  le  duc  d'Orléans  excepté ,  mais 
c'était  avec  la  Reine  qu'ils  avaient  mission  de 
négocier\   Au   mois  de   septembre^  Isabeau 

*  Douët  d'Arcq,  Choix  de  pièces  inédites  du  règne  de  Charles   VI, 
t.   I,  p.  2o5. 

■  Neuhauss,  près  Wornis. 

^  J.  Janssen,  Frankfurts  Reichs  Correspondenz,  t.  I,   p,  61 3. 

■*  Les   ambassadeurs    de    Robert  ne  recurent  leurs  instructions 


363  ISA  BEAU     DE     BAVIÈRE 

reçut  d'eux,  au  nom  de  leur  Maître,  la  propo- 
sition de  marier  Isabelle  de  France,  veuve 
de  Richard  II  d'Angleterre,  avec  Jean  de 
Bavière,  comte  Palatin,  second  fils  de  l'Empe- 
reur. Une  alliance  de  famille  n'était-elle  pas 
une  excellente  préparation  à  une  entente 
politique  ?  Si  la  Reine,  d'ailleurs,  avait  d'autres 
vues  pour  sa  fille  ainée,  Jean  de  Bavière 
accepterait  la  main  de  la  princesse  Michelle. 
Ils  déclaraient  que  leur  Maître  s'engagerait  à 
ne  pas  s'allier  à  l'Angleterre,  si  le  contrat 
stipulait  le  chiffre  de  la  dot,  et  surtout  si 
Charles  VI  promettait  de  soutenir  l'Empereur 
contre  Jean  Galéas^ . 

Ces  projets  dont  Isabeau  et  Robert  dési- 
raient si  vivement  le  succès  n'aboutirent  pas  ; 
car  bientôt  le  bruit  se  répandit  en  France  que 
l'Empereur,  descendu  en  Italie,  à  l'automne, 
pour  aller  à  Rome  ceindre  la  couronne  impé- 
riale, ne  pouvait  atteindre  le  but  de  son  voyage. 
Il  était  arrêté,  disait-on,  par  les  mercenaires 

qu'à  la  fin  de  septembre.  A.  Leroux,  Relations  politiques  de  la 
France  avee  l'Alletnagne  (rj78-i46i),  p.  48  et  note  -î. 

*  Doni  Martène...,  Am/jlissima  Collectio,  t.  lY,  p.  (17  et  68.  —  Pour 
tout  ce  qui  concernait  la  dot  et  le  douaire  les  députés  devaient  se 
reporter  aux  pourparlers  engagés  précédemment  pour  le  mariage 
du  prince  Louis. 


RÔLE     DIPLOMATIQUK     DE     LA     R  E I ÎS  E         363 

de  Jean  Galéas,  le  froid  décimait  ses  troupes, 
il  avait  perdu  ses  trésors  et  engagé  ses 
joyaux.  Ces  nouvelles  étaient  en  grande 
partie  inventées  par  les  partisans  du  duc 
d'Orléans;  l'Empereur  avait  été  battu,  il  est 
vrai,  mais  sa  situation  n'était  pas  aussi  déses- 
pérée qu'on  le  racontait;  toutefois  ces  exagé- 
rations portèrent,  car  le  Conseil  de  France 
refusa  alors  de  s'allier  avec  un  prince  qui, 
vaincu  en  Italie,  était  menacé  en  Allemagne 
d'un  retour  offensif  de  Wenceslas^ 

En  tous  cas,  Isabeau  n'abandonna  pas  la 
cause  de  son  parent.  Dès  qu'elle  le  sut  de 
retour  à  Ileidelberg,  elle  lui  écrivit  pour  le 
mettre  au  courant  des  intrigues  du  duc  de 
Milan,  pour  lui  exprimer  la  crainte  qu'il  n'eût 
lui-même  fourni  des  armes  à  ses  ennemis  en 
quittant  trop  tôt  la  Lombardie  ". 

Robert  s'empressa  de  remercier  sa  clière 
Tante  de  ses  renseignements  et  de  ses  avis, 
et  pour  justifier  son  départ  de  l'Italie,  il  ajou- 
tait :  ft  Nous  vous  signifions  que  le  temps  que 


'  A.    Leroux,   Relations  de    la   France    avec   V Allemagne,    p.    64 
et  (if). 

-  Dom  Martène,  Amplissima  Colleclio,    t.  IV,  p.  96. 


364  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

nous  restions  en  Lombardie,  il  nous  est 
venu  de  telles  nouvelles  des  mouvements  de 
Wenceslas  qu'il  nous  a  paru  bon  de  regagner 
la  Germanie  pour  nous  y  opposer  ».  Il  sup- 
pliait la  Reine  de  ne  pas  croire  aux  mauvais 
rapports  qui  pourraient  lui  être  faits  sur  son 
compte  et  d'attendre,  pour  juger  sa  conduite, 
en  connaissance  de  cause,  la  très  prochaine 
arrivée  en  France  de  Louis  de  Bavière  ^ 

Mais,  le  mois  suivant,  de  nouvelles  lettres  de 
Robert  ne  contenaient  encore  que  des  encou- 
ragements à  tenir  bon  contre  les  manœuvres 
de  Jean  Galéas  et  n'annonçaient  pas  la  venue 
de  l'ambassadeur  si  impatiemment  attendu  '. 
Cependant  Isabeau  déplorait  les  atermoie- 
ments de  l'Empereur  qui  laissaient  le  champ 
libre  aux  amis  de  Wenceslas.  Toutefois  elle 
espérait  toujours  une  entente,  même  sur  l'af- 
faire du  schisme,  puisque  Robert,  à  demi 
brouillé  avec  Boniface  IX  depuis  la  campagne 
de  Lombardie,  paraissait  disposé  à  accepter 


'  Don  Martène,  Amplissima  Colleciio,  t.   IV,  p.  ()(). 

-  Dans  ces  lettres,  datées  du  6  juillet,  Robert  c'onfii'm;iit  les  lettres 
du  1 6  juin  et  annnocait  ses  succès  en  Bohème.  Jarry.  Vie  politique  de 
Louis  d'Orlcans,  p.  271. 


H  OLE     DIPLOMATIQUE     DE     LA     REINE         365 

la  voie  de  cession  \  Aussi  multipliait-elle  les 
messages  à  Heidelberg,  et,  en  août,  elle  y 
députait  le  mari  d'une  de  ses  confidentes, 
Etienne  de  Semihier",  chargé  de  propositions 
conçues  en  termes  singulièrement  précis  : 
Charles  VI  et  Robert  se  mettraient  d'accord 
pour  faire  Tunion  de  l'Eglise;  le  Roi  de  France 
exigerait  de  Jean  Galéas  un  traité  favorable  à 
l'Empereur  ;  si  Galéas  résistait,  une  armée 
française  et  impériale  le  renverserait,  puis 
irait  à  Rome  imposer  à  Boniface  la  voie  de 
cession.  Tous  les  détails  de  l'alliance  avec 
l'Empire  seraient  réglés  par  le  duc  Louis  de 
Bavière  dont  la  présence  à  Paris  était  ins- 
tamment réclamée  ^ 

Si  l'Empereur  avait  accepté  les  offres  de  la 
Reine,  il  est  probable  que  celle-ci  aurait  eu 
sur  Philippe  de  Bourgogne  et  sur  le  Conseil 
royal  l'iniluence  nécessaire  pour  faire  conclure 
le  traité  projeté  et  préparer  l'expédition  contre 


'  Boniface  IX  avait  refusé  de  couronner  le  nouvel  Empereur, 
pour  ne  pas  s'exposer  à  une  guerre  avec  Jean  Galéas.  Jarry..., 
p.  269. 

"  Plusieurs  mentions  des  Comptes  de  l'Hôtel  et  de  l'Argenterie 
de  la  Reine  concernent  Anne  de  Robequin,  dame  de  Semihier. 

^  Dom  Martène,  AmpUssima  CoUeciio,  t.  IV,  p.  10.',,  106,    107. 


366  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

Jean  Galéas,  Mais  Robert  était  lent  dans  sa 
politique,  de  plus  il  manquait  de  franchise, 
n'étant  pas  encore  résolu  à  rompre  avec  le 
pape  de  Rome  et  avec  T Angleterre.  Cependant 
les  lettres  d'Isabeau  étaient  si  pressantes  qu'il 
ne  put  tarder  plus  longtemps  à  envoyer  à 
Paris,  avec  les  conseillers  impériaux,  Jean 
de  Dalberg  et  Job  Verner,  Louis  de  Bavière  ^ 
dont  il  avait  pu  apprécier,  depuis  deux  ans, 
le  dévouement  et  les  talents  diplomatiques. 

Cette  mission  venait  à  point  pour  le 
duc.  Il  accepta  d'autant  plus  volontiers  de 
retourner  en  France  qu'il  venait  de  se  créer 
en  Bavière  les  plus  grandes  difficultés.  Il 
s'était  emparé  de  Munich  au  détriment  de  ses 
cousins  Guillaume  et  Ernest  -.  Cet  acte  inique 
avait  été  désapprouvé  par  son  père,  et  tous 
les  princes  bavarois  se  préparaient  à  en 
tirer  vengeance;  aussi,  après  avoir  rançonné 
Munich,  ne  pensait-il  qu'à  quitter  l'AlIe- 
maffne. 


*  Les  lettres  de  créance  de  ces  ambassadeurs  étaient  datées  du 
2.3  août.   J.  Jansscn,  Frank fiirts  Reichs  Corrcspondenz,  t.  I,  p.  711. 

"  Riczler,  Geschichte  Baicrns,  t.  III,  p.  192.  —  Le  Blanc.  Histoire 
<lc  liaviî're,  t.  III,  p.  '^■>A\.  —  Guillaume  et  Ernest  de  Bavière  étaient 
fils  du  duc  Jean  de  Bavière  et  de  Catherine  de  Giirz. 


ROLK     ni  l'LOM.VTIQU  K     I)  K     LA     RKINK         jGy 

La  mission  dont  Louis  se  chargeait  était 
triple  :  Négocier  le  mariage  de  Jean  de  Bavière 
avec  Michelle  de  France;  conclure  un  traité 
d'alliance  avec  Charles  VI  ;  mettre  fin  au 
schisme.  Si  le  Roi  de  France  consentait  à 
donner  la  main  de  sa  fdle  au  prince  Jean, 
celui-ci  recevrait  de  l'Empereur  le  Palatinat 
du  Rhin,  et  un  douaire  de  dix  mille  florins 
serait  constitué  à  la  fiancée.  Quant  à  Talliance 
entre  la  France  et  TEmpire,  elle  serait  offen- 
sive et  défensive  contre  les  ennemis  réci- 
proques des  deux  pays,  à  Texception  de 
l'Angleterre,  car  si  la  guerre  venait  à  éclater 
entre  Charles  VI  et  Henri  IV  de  Lancastre, 
Robert  promettait  seulement  sa  médiation  ;  et 
si  sa  tentative  d'arbitrage  échouait,  il  s'enga- 
geait à  garder  la  plus  stricte  neutralité. 

Un  article  de  ce  traité  était  consacré  à  Jean 
Galéas  ;  Robert  lui  refusait  même  le  titre  de 
duc  de  Milan  et  sa  situation  en  Italie  devait 
être  réglée  par  des  commissaires  français  et 
impériaux. 

Enfin  l'Empereur,  en  principe,  acceptait 
tous  les  moyens  qui  pouvaient  faire  rétablir 
l'union  de  l'Eglise;  il  préconisait  pourtant  la 


368  1  S  A  B  E  A  L'     DE     BAVIERE 

convocation  d'un  concile  ;  mais  il  adhérerait 
volontiers  à  la  voie  de  cession,  si,  en  retour, 
on  lui  offrait  de  sérieux  dédommagements 
pour  le  sacrifice  qu'il  s'imposerait  en  se  déta- 
chant de  l'obédience  du  pape  de  Rome  \ 

Louis  de  Bavière  était  certainement  le 
meilleur  négociateur  que  l'on  put  députer 
auprès  de  la  Reine.  Il  eut  avec  elle  de  nom- 
breuses conférences  où  il  lui  répéta  que  l'Em- 
pereur, plus  que  jamais,  plaçait  en  elle  tout 
son  espoir,  où  il  invoquait  son  aide  et  son  con- 
seil pour  l'union  de  la  chrétienté,  la  conso- 
lation de  la  Sainte  Eglise,  et  surtout  l'accrois- 
sement de  la  Maison  de  Bavière  ^ 

L'ambassade  impériale  se  trouvait  à  Paris 
depuis  quelques  jours  seulement,  quand  y  par- 
vint la  nouvelle  de  la  mort  de  Jean  Galéas 
(3  septembre    i4i2)\   Celui  qu'Isabeau    avait 

^  Dom    Marlène,  Amplissima    Collectio.  t.   IV.  p.    104-107.   —    J. 
Janssen,  Frankfuris  Reichs  Correspondenz...  t.   I,  ^.    711-712. 

-...  «  Ac  prosertim  domus  bavaricae  incrementum  ».  Sous  le 
titre  «  Instructio  negociandi  cum  Gallia  »,  l'Empereur  avait  réuni 
toutes  les  questions  que  Louis  de  Bavière  pourrait  être  appelé  à 
traiter  avec  les  Princes  et  le  Conseil  de  France,  Louis  ne  les 
aborderait  qu'après  en  avoir  référé  à  sa  sœur,  Isabeau  devant 
diriger  toutes  les  négficiations.  Sous  le  titre  de  «  Negociatio  cum 
rogina  Galliœ  »  étaient  rangés  les  articles  qui  seraient  discutés 
dans  des  conférences  secrètes  entre  la  Reine  et  son  frère. 
N.  Valois, /,f  Grand  Schisme  d'Occldtnt,  t.  III,  j).  '291. 


ROLE     DIPLOMATIQUE     DE     LA     REINE         369 

poursuivi  depuis  quinze  ans  de  sa  vengeance, 
s'était  éteint  duc  incontesté  de  Milan  et  pai- 
sible possesseur  de  la  Lombardie.  Dans  les 
derniers  temps  de  sa  vie,  il  aimait  à  vanter 
l'habileté  de  sa  conduite  politique  et  la  bonne 
administration  qu'il  avait  assurée  à  ses 
Etats'. 

Son  adversaire  disparu,  la  Reine  prisait 
moins  les  avantages  d'une  alliance  avec 
Robert;  d'autre  part,  le  Conseil  royal  était 
mécontent  des  formules  ambiguës  sous  les- 
quelles FEmpereur  dissimulait  ses  véritables 
sentiments  sur  la  question  du  schisme.  Les 
négociations  furent  traînées  en  longueur.  En 
i4o3  Robert  attendait  encore  le  retour  de  son 
ambassade  et ,  au  duc  de  Lorraine  qui  lui 
faisait  des  propositions  de  mariage  pour  le 
prince  Jean,  il  répondait  qu'il  ne  pouvait 
s'engager  avec  lui,  avant  de  connaître  le 
résultat  des  pourparlers  entamés  à  ce  sujet 
avec  Charles  VI,  mais  que  le  projet  français 
lui  paraissait    «  plutôt  reculé  qu'avancé^    ». 

*  Religieux    de    Saint-Denis,    Chronique   de    Chartes    VI,    t.   III, 
p.   i33. 

"  Dom  Martène,  Amplissima  Colleciio,  t.  IV,  p.  i  rg. 

24 


370  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

Bientôt,  en  effet,  Jean  de  Dalberg  et  Job  Verner 
revinrent  à  Heidelherg  ^  :  ils  apportaient  un 
refus.  Le  duc  de  Bourgogne  avait  d'autres 
projets  pour  Michelle  de  France. 

Isabeau  se  trouvait  donc  débarrassée  de 
son  ennemi  ;  mais  elle  n'était  pas  vengée  ;  elle 
n'avait  pas  partie  gagnée.  Ses  frais  d'arti- 
ficieuse invention,  ses  efforts  de  volonté  res- 
taient sans  résultat;  au  reste  de  tous  ceux 
que  nous  venons  de  voir  s'agiter  et  tracasser, 
la  plupart  ne  retirèrent  aucun  profit  de  leurs 
intrigues  ;  seul  Louis  de  Bavière  fut  largement 
payé  de  ses  peines  :  le  2  octobre  i4o2,  il 
épousa  à  l'hôtel  Saint-Pol,  Anne  de  Bourbon, 
veuve  de  Jean  de  Berry  Comte  de  Montpen- 
sier^;  en  accroissement  de  leur  mariage,  les 
époux  reçurent  en  dot  120.000  francs  d'or  ^  ; 

*  Dom  Martène,  Amplissima  CoUeciio,  t.  IV,  p.  119. 

-  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  III, 
p.  47-  —  Charles  VI  qui  depuis  la  veille  était  revenu  à  la  santé 
assista  aux  fêtes  du  mariage.  - —  Anne  de  Bourbon,  fille  de  Jean 
de  Bourbon  comte  de  la  Marche  et  de  Catherine  de  Vendôme  avait 
épousé  en  premières  noces  le  fils  du  duo  ,lean  de  Berry  (le  Père 
Anselme,  t.  I,  p.  319). 

^  Lettres  d'Isabeau  touchant  le  paiement  de  la  dot,  Paris 
19  mars  i4o5.  Archives  Royales  de  Munich.  —  lao.ooo  francs  d'or 
égalaient  120.000  livres  tournois.  En  1402  la  valeur  de  la  livre 
tournois  était  encore  de  10  francs  environ;  Louis  de  Bavière  et 
Anne  de  Bourbon  recurent  donc  à  peu  près  1.200.000  francs  (valeur 
intrinsèque). 


ROLE     DIPLOMA.TIQUE     DE     LA     RETNE         3-ji 

la  dépense  de  la  duchesse  de  Bavière  fut  assi- 
gnée sur  la  Maison  de  la  Reine  \  et  Louis  fut 
gratifié  d'une  pension  du  Uoi. 

Six  mois  plus  tard,  en  janvier  i4o3,  Isabeau 
proposa  que  son  frère  fut  promu  premier  Offi- 
cier de  France  ;  si  l'on  en  croit  Jacques  de 
Carare,  sire  de  Padoue,  les  Princes  et  les  sei- 
gneurs français  s'inclinèrent  devant  le  désir 
delà  Reine-;  seul,  le  duc  d'Orléans  refusa  son 
consentement  ;  grâce  à  cette  résistance,  la 
charge  de  connétable  ne  fut  pas  donnée  au 
prince  bavarois,  mais  à  Charles  d'Albret. 

*  Bibl.    Nat.,  nouv.  acq.  fi*.,    5o8:),    article  Isabeau  de    Bavière, 
n»  190. 

"  A  Leroux,    Nouvelles  recherches  criiir/iies   sur  les  relations  poli- 
tiques de  la  France  avec  l'Allemagne  (1378-I461),  p.  66  et  note  3. 


CFIAPITHF.   V 

LA   REINE   PRÉSIDENTE   DU    CONSEIL 

Le  24  avril  i/|o3,  trois  clicvaucheurs 
quittaient  Thôtel  Saint-Pol  «  envoies  hastive- 
ment  toute  nuit  porter  lettres  de  la  royne  »  à 
Monseigneur  de  Bourgogne  à  Gorbeil,  à  Jean 
de  Berry  à  Montlhéry,  au  duc  d'Orléans  à 
Soisy  en  Otlie';  quelque  grand  événement 
se  préparait.  Deux  jours  après,  des  lettres 
royales  conféraient  à  Isabeau  l'autorité  su- 
prême. 

Ce  coup  d'I^ytat  était  Tocuvre  de  Philippe 
de  Bourgogne'.   Depuis  quelque  temps   déjà 

Arch.  Nal.  KK  4f)  1"  iC)/,  v".  —  Soisy,  (^aiilon  de;  13riiy,  ;irr.  do 
Provins,  <l('']i.  do  Soiiio-ol-Miirno. 

'"  (1.  (]ousiii()l,  chroîiiciiiiMir  (Icvoitô  nu  |):irli  (rOrlôiiiis,  l'oiiiiir- 
qiio  ([u'isiibeaii  arrivait  au  pouvoir  sous  les  auspices  du  dm:  do 
IJourj^ognc,  Geste  des  Nobles,  p.  109,  et  l'auteur  de  la  Chronique 
d'Ariifon/ème,  résume  bien  la  sitiuition  lorsqu'il  dit  «  Enfin  pour 
contenter  l'un    et  l'autre  de  ces  princes  qui  ne  se  disputoyent  que 


374  ISABEAU     DE     BAVIERE 

l'exercice  du  pouvoir  fatiguait  le  duc  et  les 
difficultés  sans  cesse  renaissantes  d'une  guerre 
ouverte  avec  son  neveu  l'irritaient;  or,  fata- 
lement un  éclat  devait  se  produire,  si  les  deux 
Princes  continuaientplus  longtemps  à  partager 
la  gestion  des  finances  que  Charles  VI  leur 
avait  confiée  de  nouveau  au  mois  de  janvier. 
Dans  le  double  but  de  parer  à  cette  éventua- 
lité et  de  se  décharger,  au  moins  en  partie, 
du  soin  des  affaires,  Philippe  demanda  au 
Roi  et  en  obtint  l'abrogation,  au  profit  d'Isa- 
beau,  des  ordonnances  de  1392. 

Pendant  les  dernières  années,  il  avait  pu 
étudier  de  très  près  le  caractère  de  la  Reine, 
apprécier  sa  conduite  et  son  attitude  dans  la 
situation,  parfois  si  difficile,  que  lui  créait 
la  maladie  du  Roi  ;  à  la  preste  façon  dont  elle 
se  dégageait  des  embarras  qui  lui  étaient  sus- 
cités, à  sa  tenace  persévérance  dans  l'exécu- 
tion de  ses  desseins,  il  la  jugea  douée  de  facul- 
tés politiques,  et,  après  qu'il  l'eut  vue  tenir 
son  rôle  d'arbitre  avec  la  plus  constante  im- 
partialité, il  la  reconnut  pour  son  élève;  aussi 

pour  le  gouvorucnient.  l'ust  arrcsto  au  conseil,  par  les  menées  du 
duc  de  Bourgone,  que  la  royne  Yzabeau  de  Bavière  présiderait  au 
Conseil.  » 


L\     REINE     PRÉSIDENTE     DU     CONSEIL        3']^ 

songea-t-il  tout  naturellement  à  elle  pour  le 
suppléer  quand  il  fut  las  de  gouverner.  Il 
lui  semblait  que  personne,  à  la  cour  de  France, 
n'était  plus  qualifié  que  cette  Reine,  doublée 
d'une  femme  politique,  pour  présider  aux 
séances  du  Conseil  ;  de  plus,  il  était  assuré 
qu'elle  ne  rendrait  que  de  bons  offices  à  la 
Maison  de  Bourgogne.  Mais  il  savait  que 
dans  les  questions  étrangères  Isabeau  ,  tout 
en  suivant  la  même  voie  que  lui,  dépassait 
souvent  le  but,  il  surveillerait  donc  ses  menées 
au  dehors  ;  celles-ci,  du  reste,  se  trouve- 
raient contrariées  par  les  manœuvres  du  duc 
d'Orléans  qui  se  montrait  invariablement 
opposé  aux  intérêts  des  Wittelsbach. 

A  vrai  dire,  Philippe  de  Bourgogne  dut 
bientôt  reconnaître  qu'il  s'était  fait  illusion 
sur  l'esprit  d'initiative  de  son  élève,  car  on  ne 
voit  pas  que  la  Reine  ait  imprimé  une  direc- 
tion nouvelle  à  la  politique  intérieure,  les 
choses  continuèrent  à  aller  comme  devant  et 
il  semble  bien  que  ce  fut  seulement  dans  ses 
affaires  de  famille,  dans  des  questions  de 
finances,  —  et  toujours  pour  faire  plus  sûre- 
ment aboutir  ses   combinaisons  égoïstes,   — 


376  ISABEÂU     DE     BAYIÉRF: 

que  la  Présidente  du  Conseil  usa  de  ses  pleins 
pouvoirs. 

C'était  en  effet  la  Présidence  du  Conseil 
que  donnaient  à  Isabeau  les  lettres  du  2G  avril  ^ . 
Le  Roi  y  déclarait  que  le  Royaume  devait 
être  gouverné  «  au  gré  et  plaisir  de  Dieu,  au 
bien  et  profit  des  sujets  »  ;  puis  il  affirmait  sa 
pleine  confiance  en  la  Reine  et  les  quatre  ducs, 
et  ordonnait  que  ,  pour  le  cas  où  il  serait 
«  absent  ou  empêché  »,  la  Reine  gouvernât 
aidée  par  ses  oncles  et  son  beau-frère,  (par 
ceux  du  moins  qui  seraient  présents  alors)  et 
par  le  connétable  d'Albret ,  le  chancelier 
Arnaud  de  Corbie  et  les  membres  du  Con- 
seil, en  tel  nombre  «  comme  il  sera  expé- 
dient ». 

Les  décisions  devaient  être  prises  à  la  majo- 
rité des  voix,  mais  aucune  des  résolutions  du 
Conseil  ne  pourrait  être  exécutée  sans  qu'au 
préalable  le  Roi  en  fût  averti,  sans  qu'il  en  fût 
donné  lettres  patentes,  scellées  du  grand 
sceau.  Enfin,  si  le  Roi  revenait  à  la  santé,  il 
reprendrait  la  direction   des  affaires  avec  la 

^  Arch.  Nat.    J   402»  pic'ce    i3.  —   Ordonnance  des  Rois.    i.   VIII, 
p.  577. 


L.\     RRINR     IMIKSIDENTK     DV     CONSEIL        877 

présidence  du  Conseil  et  rien  ne  se  ferait  que 
par  ses  ordres. 

En  même  temps  furent  annulées  les  dispo- 
sitions prises  au  lendemain  de  la  première  atta- 
que de  folie  de  Charles  VI  pour  la  tutelle  des 
Enfants  de  France  et  la  régence  du  Royaume. 
Au  mépris  de  Fordonnance  de  Charles  V  qui 
fixait  à  quatorze  ans  la  majorité  des  Rois,  il 
fut  décidé  que  si  Charles  VI  mourait,  son  fils 
aîné,  quel  que  fût  son  âge,  serait  sacré  le  plus 
tôt  possible,  que  personne,  «  sous  prétexte  de 
bail  ou  de  proximité  de  lignage  »,  ne  pourrait 
entreprendre  la  régence,  que  le  Royaume 
serait  gouverné  par  le  jeune  Roi  et  en  son 
nom.  La  Reine-mère,  assistée  des  quatre  ducs, 
aurait  non  seulement  la  tutelle  des  Enfants 
de  France,  mais,  avec  le  concours  des  Princes 
et  des  membres  siégeant  au  Conseil  lors  du 
décès  du  Roi,  elle  supporterait  «  le  faix  du 
Royaume^  ». 

Isabeau  aurait  donc  à  la  fois  la  Présidence 
du  Conseil  de  famille  et  du  Conseil  royal,  elle 
conserverait  la  toute-puissance  ;  il  n'y  aurait 
pas  de  régence,  et  Louis  d'Orléans,  considéré 

■*  Ordonnances  des  Bois...,  t.  VIII,  p.   58 1. 


378  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

jusqu'alors  comme  le  régent  désigné,  se  trou- 
verait dépossédé. 

Cependant  il  importait  que  tous  les  officiers 
s'engageassent  à  maintenir  ces  ordonnances 
et  que  le  prestige  du  Roi  ne  fût  pas  atteint  ; 
aussi  une  troisième  ordonnance  exigeait-elle 
que  «  pour  obvier  à  touz  debaz  et  discussions  » , 
la  Reine,  les  ducs  et  les  membres  du  Conseil 
prêtassent  serment  de  fidélité  au  Roi,  jurant 
de  n'obéir  qu'à  lui  et  à  ses  commise 

Nous  savons  qu'en  présence  de  Charles  VI, 
les  ducs  et  les  conseillers  engagèrent  leur 
foi,  que  le  connétable  reçut  le  serment  des 
membres  du  Parlement  et  .  des  gens  des 
Comptes",  mais  nous  n'avons  pas  trouvé 
que  la  Reine  ait  été  obligée  à  cette  formalité. 

Relatons  ceux  des  événements  qui  eurent 
lieu  à  la  cour  en  i4o3-i4o4  et  qui  paraissent 
avoir  été  dirigés  par  Isabeau. 

Les  ducs  de  Bourgogne  et  d'Orléans  intri- 
guaient  depuis    longtemps   pour   rapprocher 


Arch.  Nul.  P  ■253(),'f"  alf)  v"  et  -241  v  et  J.  355,  pièce  1,  —  Bibl. 
Nat.  f.  fr.  3910.  11°  81.   f"  17G. 
■  Arch.  Nat.  J  355,  pièce  a,  n"  3. 


LA    REINE     PRESIDENTE     DU     CONSEIL        379 

leurs  Maisons  du  trône  par  des  mariages. 
Marguerite  de  Bourgogne,  fille  du  comte 
Jean  de  Nevers,  avait  été  promise  au  Dauphin 
Charles',  mais  la  mort  du  jeune  prince  était 
venue  rompre  ce  projet-;  il  avait  été  ensuite 
question  d'un  mariage  entre  Louis,  le  nouveau 
rjauphin,  et  une  fille  du  duc  d'Orléans.  Nous 
avons  rapporté  les  termes  si  pressants  par  les- 
quels l'Empereur  Robert  conseillait  à  Isabeau 
de  s'opposer  à  cette  union  ,  et  de  choisir  la 
petite-fille  du  duc  de  Bourgogne  (mai    i4oi). 

La  Reine  s'employa  à  contrarier  les  plans 
de  son  beau-frère  ;  pendant  deux  ans,  aucune 
décision  n'intervint,  mais,  dès  qu'lsabeau 
eut  obtenu  le  pouvoir,  elle  se  hâta  de  conclure 
les  mariages  bourguignons. 

Le  28  avril  i4o3,  des  lettres  de  Charles  VI  «  en 


'  Cf.  le  Père  Anselme,  Histoire  Généalogique,  t.  I,  p.  11 3. 

*  Dès  le  mois  d'avril  iSgô,  Marg-uerite  de  Nevers  était  appelée 
dans  les  Comptes  de  l'hôtel  du  duc  Philippe  de  Bourgogne, 
«  Madame  la  Dauphine  »  —  et  quand,  à  l'automne  de  1400,  le 
Dauphin  Charles  tomba  malade,  toute  la  famille  de  Bourgogne 
était  depuis  plusieurs  mois  à  Paris,  pour  régler  les  apprêts  du 
mariage.  Le  9  juin  1400,  Jean  de  Champdivers,  nmître  d'hôtel  de  la 
duchesse  de  Bourgogne,  avait  été  envoyé  au  devant  de  Madame  de 
Savoie,  de  Philippe  de  Bourgogne  et  de  Madame  la  Dauphine  pour 
les  accompagner  de  Chatillon  à  Paris  «  pour  cause  des  nopces 
que  l'on  entendoit  taire  à  Paris  de  Monseigneur  le  dauphin  et  de 
Madame  la  dauphine  ».  E.  Petit,  Itinéraire  des  ducs  de  Bourgogne, 
p.  230  et  565. 


38o  ISA  BEAU     DE     RAVIÈRE 

consideracioii  des  services  rendus  au  royaume 
par  le  duc  Philippe,  et  des  grands  domaines 
que  possédait  ce  prince»,  fiançaient  le  Dau- 
phin Louis  de  Guyenne  avec  Marguerite  de 
Nevers\  Dans  un  grand  Conseil  tenu  chez  le 
Roi,  trois  solennelles  promesses  de  mariage 
furent  échangées  (5  mai.) 

Le  duc  de  Guyenne  fut  fiancé  à  Marguerite 
de  Ne  vers  qui  recevait  avec  deux  cent  mille 
francs  de  dot  les  châteaux  de  Villemaur  et  de 
Chaourse-. 

Michelle,  quatrième  fille  de  Charles  VI  était 
promise  à  Philippe,  fils  aîné  du  comte  de 
Nevers.  Les  chiffres  de  la  dot  et  du  douaire 
devaient  être  fixés  ultérieurement^ 

Enfin  le  Roi  de  France  s'engageait  à  unir 
son  fils  Jean,  comte  de  Touraine,  avec  une 
fille  du  comte  de  Nevers,  qui  n'était  pas 
désignée '^. 

Ce  même  jour,  Charles  VI  avec  la  Reine  et 

Bibl.  Nat.  f.  fr.  4628,  f»  4i3  r"  et  v». 

*  Arch.  Nat.  J  408,  pièce  7  et  J  409.  pièce  8.  —  Dom  Plancher, 
Histoire  de  Bourgoi^nc,  t.  III  p.  197-198.  —  Chaourse,  ch.-l.  de 
cant.,  arr.  de  Bar-sur-Seine,  déj).  de  l'Aube.  —  Villemaur,  cant. 
d'Estissac,  arr.  de  Troyes,  dép.  de  l'Aube. 

Arch.  Nat.  J  a,)8,  pièce  16. 

*  Arch.  Nat.  J  409,  pièce  6  et  7. 


LA     REINE     PUESrnKNTE     DU     CONSEIL        38i 

les  ducs  de  Berry,  d'Orléans  et  de  Bourbon 
furent  au  festin  que  le  duc  de  Bourgogne  leur 
offrit  au  Louvre  ^ 

Mais  deux  jours  après,  le  7  mai,  dans  de 
nouvelles  lettres,  le  Hoi  déclarait  que  jadis, 
il  avait  décidé  le  mariage  du  Dauphin  avec 
une  fdle  née  ou  à  naître  du  duc  d'Orléans  ; 
que  depuis,  il  avait  traité  «  aucuns  mariages 
de  plusieurs  noz  enfans  avecques  autres  »  ; 
qu'il  avait  fait  aussi  des  codicilles,  testa- 
ments et  ordonnances  entre  vifs  qui  violaient 
les  droits  que  de  raison  et  de  coutume  devaient 
appartenir  au  duc  d'Orléans  ;  et  il  mettait  à 
néant  les  ordonnances  qui  donnaient  à  Isa- 
beau  la  Présidence  du  Conseil,  et  rompait  les 
projets  de  mariage  avec  la  Maison  de  Bour- 
ffOffne^. 

Un  si  brusque  revirement  pourrait  être 
attribué  à  un  retour  de  Charles  VI  à  la  santé, 
si  Ton  ne  savait  que  le  Roi  était  bien  portant 
lorsqu'il  avait  présidé  le  Conseil  du  5  mai. 
Peut-être  le  duc  d'Orléans  qui,  seul  des 
Princes,  n'avait  pas   signé   les   ordonnances 

*  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  III  p.  77-7y. 
-  Arch.  Nat.  J  468,  pièce  12. 


382  ISÂBEÂU     DE     BAVIERE 

d'avril,  profita-t-il  d'une  absence  d'Isabeau 
et  du  duc  de  Bourgogne  pour  agir  sur  son 
frère,  qui  l'aimait  beaucoup,  et  en  obtenir  la 
restitution  de  ses  droits.  Quoi  qu'il  en  soit, 
quatre  jours  après,  le  1 1  mai,  dans  des  lettres 
données  au  Conseil,  Charles  VI  se  montrait 
très  préoccupé  de  pourvoir  à  la  sûreté  de  sa 
très  chère  et  très  aimée  compagne  la  Reine, 
de  son  fds  et  de  ses  autres  enfants  ;  déclarait 
que  les  ordonnances  d'avril  leur  étaient  très 
profitables,  que  leur  rupture  serait  au  grand 
damne  des  dessus-dits,  et,  après  avoir  blâmé 
sévèrement  la  surprise  faite  à  sa  volonté, 
il  annulait  à  l'avance  toutes  décisions  con- 
traires touchant  Isabeau,  les  Enfants  et  le 
Royaume  ^ 

Les  pouvoirs  de  la  Reine  se  trouvaient  donc 
formellement  confirmés'  et  les  vues  du  duc 
de  Bourgogne  ne  rencontraient  plus  d'obsta- 
cles, aussi  le  28  juin,  Madame  de  Bourgogne 
s'engageait  à  exécuter  les  clauses  du  contrat 

*  Arch.  Nat.  J.  468,  pièce  12.  —  Philippe  de  Bourgogne  était  le 
seul  prince  présent  au  conseil  du  1 1  mai. 

-  Le  i5  mai,  Charles  VI  accrut  encore  les  pouvoirs  de  la  Reine 
en  lui  conférant  le  droit  de  s'opposer  «  à  tous  dons  et  aliéiuitions 
du  domaine  ».  Arch.  Nat.  PP  117,  f°  176  v°.  —  Ordoruiances  des 
Rois...,  t.  VIII,  p.  586. 


L.V    REINP:    PRESIDENTE     DU    CONSEIL        383 

de  mariage  du  Dauphin  Louis  et  de  Margue- 
rite \  et,  par  trois  ratifications  successives, 
Isabeau  acceptait  le  triple  projet  d'union';  la 
nouvelle  Dauphine  fut  placée  auj)rès  de  son 
futur  époux  dans  la  Maison  de  la  Reine  \ 

L'avenir  de  toutes  les  filles  de  France  était 
désormais  assuré.  En  effet,  par  lettres,  en 
date  du  i8  juin,  le  duc  Louis  de  Bourbon  et 
son  fils  Jean  de  Clermont  avaient  annoncé 
que  le  Roi  et  la  Reine,  «  pour  la  bonne  et 
vraye  amour  et  entière  affection  que  de  leur 
grâce  et  humilité  ils  avaient  toujours  eu  au 
comte  et  à  la  comtesse  de  Clermont»,  auto- 
risaient le  mariage  de  Charles  de  Bourbon,  fils 
aîné  de  Jean  de  Clermont,  avec  la  princesse 
Catherine,  alors  âgée  de  deux  ans'.  Les 
grands  parents,  le  père  et  la  mère  avaient 
joint  leur  lettre  de  contrat,  et,  suivant  la  for- 
mule, «  Madame  la  Royne  avait  donné  sa 
parole  de  Royne  ».   Cette  union  ne  pouvait 

*  Arch.  Xat.  J  409,  pièce  9  et  J.  249. 

-  Dom  Plancher,  Histoire  de  Bourgogne...,  Preuves,  t.  III,  p.  21 1. 

212  et  2l5-2l6. 

*  «  Une  aulne  de  cendal  tiercelin  et  un  quartier  de  drap  de 
soye  pour  faire  une  chemise  à  heures  pour  Madame  la  Daulphine  ». 
Arch.  Nat.  KK  43,  f»  i5  r». 

*  Arch.  Nat.  J  953,  pièces  17  et  18. 


384  ISÂBEAU     DE     BAVIERE 

être  célébrée  que  dans  un  temps  éloigné  ; 
mais  Isabeau  avait  voulu  donner  un  témoi- 
gnage d'amitié  au  duc  de  Bourbon,  et  Philippe 
de  Bourgogne  avait  approuvé  cet  engagement 
qui  enlevait  à  Louis  d'Orléans  l'espoir  de 
marier  ses  enfants  dans  la  famille  royale. 

Malgré  le  mécontentement  que  ces  disposi- 
tions durent  causer  au  frère  de  Charles  VI, 
l'oncle  et  le  neveu  vécurent  en  bonne  intelli- 
gence pendant  la  fin  de  l'année  i4o3  et  les  pre- 
miers mois  de  i4o4.  Du  reste  le  duc  d'Orléans 
reçut  quelque  compensation  :  don  lui  fut  fait 
du  château  et  de  la  châtellenie  de  Château- 
Thierry^;  les  duc  de  Bourgogne  et  de  Berry 
se  rangèrent  à  son  avis  pour  la  restitution 
d'obédience  au  pape  d'Avignon  Benoît  XIIF; 
et  le  Conseil  royal  ferma  les  yeux  sur  ses 
intrigues  diplomatiques^ 


La  Reine  passa  les  derniers  mois  de  l'année 
à  Paris,   résidant  tantôt  à  l'hôtel   Saint-Pol, 

'  Arch.  Nat.   P  '^530,   f°  264-265. 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  Clironique...,  t.   III,  p.  87. 

^  Jarry,  Vie  politique  de  Louis  d'Orléans,  p.  288-3o3. 


L\     REINE     PRÉSIDENTE     DU     CONSEIL        385 

tantôt  à  sa  maison  de  la  Porte  Barbette  \ 
Gomme  témoignage  de  son  activité  politique 
nous  n'avons  que  la  liste  de  ses  nombreux 
messages.  Ses  courriers  vont  trouver  le  duc 
de  Bourgogne  à  Gorbeil^,  à  l'Abbaye  du  Bar- 
beaux%  àMelun'^;  et  quand,  en  septembre, 
Philippe  tombe  malade  dans  cette  ville,  Isa- 
beau  lui  envoie,  à  deux  reprises.  Maître  Guil- 
laume Gardonnel,  «  phisicien  du  duc  de 
Guyenne  ».  Lorsque  Philippe  aura  regagné 
ses  Etats,  des  lettres  de  la  Reine  lui  parvien- 
dront encore  à  Arras  et  à  Hesdin^ 

Isabeau  correspond  aussi  avec  le  duc 
d'Orléans  %  elle  lui  écrit  à  Senlis  où  il  surveille 
les  événements  du  Luxembourg,  à  Orléans,  à 
Blois  où  il  visite  ses  domaines,  et  au  château 
de  Goucy  où  il  séjourne  à  son  retour  d'Avignon. 

'  Arch.  Nat.  KK  46,  f»  6-17. 

-  «  Jehan  le  Charron  envoie  hastivement  toute  nuit  porter  lettres 
de  la  royne  devers  monseigneur  de  Bourgogne  à  Corbeil  ou  illec 
environ,  -lo  juin  i4o3.  Arch.  Nat.  KK  45,  f"  164  v".  —  Autres  lettres 
du  12  juillet,  KK  46,  f»  8  v. 

^  Lettres  du  5  août.  Arch.  Nat.  KK  46,  f"  9  r°.  —  L'abbaye  du  Bar- 
beaux était  un  monastère  d'hommes  de  l'ordre  de  Citeaux.  fondé 
par  le  roi  Louis  VIT,  dans  la  Brie,  à  deux  lieues  sud-est  de  Melun. 

'  Lettres  du  21  août,  11  et  14  septembre,  11  et  ij  octobre.  Arch. 
Nat.  KK  46,  f»  9  à  10. 

^  Arch.  Nat.  KK  46,  f»  10  V. 

"  Arch.  Nat.  KK  45.  f»  164  et  KK  46  f°  8-10,  5o  et  5i. 

25 


386  ISABEAU     DE     BAVIERE 

Lorsque  le  duc  de  Bretagne,  son  hôte,  fut 
rentré  dans  sa  province,  Isabeau  lui  envoie 
son  clievaucheur  Jean  le  Charron.  Le  comte  de 
Tancarville  et  Jean  de  Montagu  reçoivent  aussi 
des  missives  de  la  Reine,  qui  en  expédie  éga- 
lement, dans  les  environs  de  Paris,  à  ses  gens  ^ 

La  plupart  de  ces  messages  ont  trait  aux 
affaires  privées  d'isabeau  :  ce  sont  presque 
tous  des  décharges  pour  son  Hôtel  et  son 
Argenterie  dont  les  dépenses  ont  toujours  été 
croissant.  Celles-ci  qui,  pour  l'Argenterie, 
n'étaient,  en  i393,  que  de  loooo  livres  tournois, 
s'élèvent,  d'octobre  i4o3  à  octobre  i4o4,  à 
4i  947  livres  19  sous  4  deniers,  et  le  chiffre  des 
dettes,  en  cette  seule  année,  estde  5  970 livres. 

L'Hôtel  de  la  Reine  Jeanne  de  Bourbon  ne 
coûtait  annuellement  au  Trésor  que  3G  000 
livres  tournois  ;  celui  d'isabeau  mange  près 
de  Go  000  livres.  Tout  cet  argent  semble  fondre 
entre  les  mains  de  la  Reine  qui,  jugeant  ses 
revenus  ordinaires  insuffisants,  cherche  à  se 
constituer  en  quelque  sorte  une  réserve  par 
l'accroissement  de  son  domaine  foncier. 

Charles  W  avait  précédemment  acheté  pour 

'  Arch.  Xal.  KK  .},j,  f"  1G4  et  KK  46,  l"S-io,  5o,  5i. 


LA    REINE     PUÉSIDENTE     DU     CONSEIL       887 

lui,  sa  femme  et  ses  successeurs,  les  terres, 
villes,  châteaux  et  cliàtellenies  de  Saint- 
Dizier  en  Barrois,  et  de  Vignory  au  bailliage 
de  Chaumont'.  Le  3  mai  i4o3,  Isabeau  obtint 
du  Uoi,  en  récompense  de  Famour  qu'elle  lui 
avait  toujours  témoigné,  et  «  pour  certaines 
autres  justes  causes  »,  qu'il  lui  transportât  la 
possession  de  ces  villes  importantes,  sa  vie 
durant,  avec  tous  leurs  revenus-. 

Gomme  nous  l'avons  dit  déjà,  c'est  surtout 
en  matière  de  finances  que  la  Reine  usait  de 
ses  pouvoirs. 

Le  II  juin,  Charles  VI,  alors  en  bonne  santé, 
avait  suspendu  l'office  des  Trésoriers  de 
France^  ;  il  se  proposait  de  réduire  leur  nombre 
((   pour    le    bien    et    la    prospérité     de     son 

'  Arch.  Nat.  P  253o,  f"  262  v"  et  263  r»  et  v.  —  Saint-Dizier, 
ch.-l.-de-cant.,  arr.  de  Vassy,  dép.  delà  Haute-Marne. — Vignory, 
ch.-l.-de-cant. ,  arr.  de  Chaumont,  dép.  de  la  Haute-Marne. 

■  Arch.  Nat.  P  253o  f»  262  v"  et  2(53  r"  et  v°. 

^  Les  trésoriers  de  France  n'étaient,  au  xiii"  siècle,  que  les  oflS- 
ciers  préposés  par  le  Roi  à  la  garde  de  son  trésor  ;  au  xiv°  siècle, 
ils  étaient  devenus  les  chefs  réels  de  l'administration  des  finances, 
avec  le  concours  de  la  Chambre  des  Comptes  et  sous  sa  surveil- 
lance. «  Ils  avaient  la  direction  supérieure  de  tout  ce  qui  concer- 
nait le  domaine  de  la  couronne,  qu  administraient  sous  leurs  ordres 
les  baillis,  les  sénéchaux  et  les  prévôts,  et  celle  des  services  de 
recette  et  de  paiement.  »  A.  Vuitry,  Eludes  sur  le  Régime  financier 
de  la  France,  nouvelle  série  (Paris,  ii)83,  2  vol.  in-8°),  t.  I,  289- 
290  et  t.  Il,  p.  387. 


ISABEAU     DE     BAVIERE 


domaine*  »,  comme  il  avait  déjà  fait  le  19  mai 
pour  les  Conseillers-généraux  des  Aides.  Mais 
le  Roi  étant  retombé  dans  son  mal,  la  Reine 
et  les  Princes  jugèrent  que  «  aucunes  néces- 
sités étaient  survenues  de  besogner  au  Tré- 
sor »  ;  et  Isabeau,  assistée  de  ses  oncles,  tint 
personnellement  un  Conseil  où,  ce  en  sa  pré- 
sence et  à  son  plaisir  ».  on  décida  que  Raoul 
d'Auquetonville  et  Jean  de  la  Cloche  seraient 
réintégrés  dans  leurs  offices  et  qu'on  leur 
adjoindrait  Gontier  Col  (août  i4o3)  -. 

Peu  après  cette  séance,  les  ducs  se  rendirent 
à  Dourdan^  où  le  8,  Isabeau  dépêcha  «  hasti- 
vement  de  nuit  Jean  le  Charron  à  Monseigneur 
de  Berry''  »,  et  le  10,  un  autre  message,  non 
moins  pressé,  au  duc  de  Bourgogne ^  On  a 
tout  lieu  de  supposer  que  ces  deux  courriers 
portèrent  aux  Princes  les  observations  de  la 
Reine  sur  la  mesure  adoptée  dans  le  dernier 
Conseil.    Bientôt,  Jean   de   Montagu,   évèque 


'  Arch.  Nat.   P  253o,  f»  254-  " 
^  Ibid. 

^  Dourdan,  ch.-l.  de  cant.,  ari".  de  Raiabouillol,  di'-p.  de  Seine-ct- 
Oise. 

'  Arch.  Nat.  KK  4').  f°  <)  v°. 
^  Ibid. 


L\     REIÎv'E     PRÉSIDENTE     DU     CONSEIL        389 

de  Chartres,  président  de  la  Chambre  des 
Comptes,  fut  mandé  à  Dourdan  et  chargé  par 
les  Princes  d'aller  à  Orléans  pour  obtenir  l'adhé- 
sion du  frère  du  Roi.  Celui-ci  approuva  le  choix 
des  trois  Trésoriers,  mais  demanda  qu'on  en 
adjoignît  un  quatrième,  Audry  du  Moulin, 
ancien  Trésorier  des  guerres.  Isabeau  et  les 
ducs  y  consentirent  volontiers  \ 

Le  18  août,  Jean  de  Hangest,  sire  de  Ileu- 
queville  vint,  de  la  part  de  la  Reine,  inviter 
la  Chambre  des  Comptes  à  enregistrer  la 
nomination  des  nouveaux  Trésoriers.  Il  ne 
cacha  pas  que  tout  délai  mécontenterait  la 
Reine  et  les  Princes.  Mais  les  gens  des 
Comptes  étaient  hostiles  à  Isabeau  et  se  mé- 
fiaient des  créatures  que  son  caprice  pouvait 
élever  aux  grandes  charges  du  Royaume. 
Ils  refusèrent  donc  l'enregistrement;  ils  pré- 
textèrent que  les  lettres  de  suspension 
avaient  été  passées  «  par  le  Roi  en  son 
Conseil  »,  que  les  lettres  de  nomination,  ne 
portant  pas  la  même  mention,  n'étaient  pas 
valables;  qu'elles  parlaient  d'autres  lettres 
dont  la  Chambre  n'avait  pas  eu  connaissance, 

'  Arch.  Nat.  P  aaJo,  f»  234. 


Sgo  ISABEAU     DE     BAVIERE 

et  que  celle-ci  en  exigeait  la  communication 
avant  d'instituer  les  Trésoriers.  Vainement 
Nicolas  du  Bosc,  évoque  de  Bayeux,  fît  observer 
que  la  Reine  et  les  Princes  ne  prendraient  pas 
en  patience  un  tel  délai,  les  gens  des  Comptes 
ne  cédèrent  point  ;  mais  pour  a  desmouvoir 
la  Royne  de  l'affection  qu'elle  avait  à  ce  que 
les  Trésoriers  fussent  reçus  et  excuser  la 
Chambre  du  délai  »,  ils  chargèrent  l'évêque 
de  Ba3'eux  de  lui  exposer  la  situation  finan- 
cière de  la  France  \ 

Monsieur  de  Bayeux,  en  présence  du  duc  de 
Bourbon,  du  chancelier  et  des  autres  mem- 
bres du  Conseil,  dépeignit  à  Isabeau  l'état  du 
domaine  et  du  Trésor  du  Roi  :  on  devait  aux 
receveurs  de  grosses  sommes  d'argent;  les 
gens  d'Eglise,  les  hôpitaux,  les  aumônes  ne 
pouvaient  être  payés  ;  les  châteaux  tombaient 
en  ruines  ;  —  et  il  attribua  la  misère  et  le 
désordre  du  Royaume  à  la  trop  grande  charge 
que  les  Trésoriers  y  avaient  mise.  Le  prélat 
rappela  ensuite  que  Charles  VT  avait  déclaré 
qu'il  n'y  aurait  à  l'avenir  que  deux  Trésoriers 
((  bons,  riches  et  sages  qui  ne  fussent  point 

*  Arch.  Nat.  P  253o,  f"  uâi-aGi. 


L A    n K  I N  !•:    l' n  i; s  I  n E N T  E    du    conseil       591 

obligez  à  compter  au  roy  ne  trop  o])ligcz  à 
autrui  »  ;  que,  par  trois  défenses  successives, 
il  avait  résisté  aux  efforts  tentés  pour  annuler 
les  effets  des  lettres  de  suspension  ;  et  que 
maintenant,  la  Reine  et  les  ducs  voulaient 
nommer  quatre  nouveaux  Trésoriers  qui 
avaient  offert  de  prêter  et  bailler  deux  mille 
cinq  cents  francs,  «  laquelle  voye  est  bien 
contre  raison  d'acheter  offices  ». 

Les  paroles  de  l'évèque  de  Bayeux  furent 
sans  effet.  Le  21  août,  trois  chevaucheurs 
allaient  trouver  le  duc  de  Bourgogne  à  Melun, 
le  duc  de  Berry  à  Étampes,  le  duc  d'Orléans 
à  Blois,  porteurs  des  avis  d'Isabeau  sur  cette 
affaire^  et  le  28,  le  vidame  d'Amiens,  Guil- 
laume le  Bouteiller  et  Guillaume  Laisné  inti- 
mèrent aux  gens  des  Comptes  l'ordre  «  de 
par  la  Reine  »,  d'instituer  les  Trésoriers  ^ 

De  guerre  lasse,  la  Chambre  allait  s'in- 
cliner lorsque  Hervey  de  Neauville,  ancien 
Trésorier  dont  Isabeau  avait  obtenu  le  désis- 
tement en  lui  promettant  une  charge  de 
Maître    en    la    Chambre   des    Comptes,    vint 

'  Arch.  Nat.  KK  46,  f"  9  v». 
■  Arch.  Nat.  P  253o,   f"  2.54-261. 


392  ISABEAU     DE     BAVIERE 

réclamer  la  place  promise ,  menaçant ,  en 
cas  de  refus,  de  garder  son  office  de  Tréso- 
rier. La  Chambre,  qui  ne  cherchait  qu'un 
prétexte  à  de  nouveaux  délais,  déclara 
qu'elle  n'était  pas  en  nombre  pour  statuer  et 
leva  la  séance. 

Le  24,  la  cour  vaquait,  lorsque  Guillaume 
Cousinot  vint  renouveler  à  Tévèque  de  Bayeux 
l'ordre  de  recevoir  les  Trésoriers;  celui-ci 
objecta  la  vacance  de  la  Chambre.  Une 
seconde  fois,  le  même  jour,  Isabeau  fit  expri- 
mer sa  volonté  à  l'évèque  par  le  vidame 
d'Amiens  Le  Bouteiller  «  réformateur  en 
la  police  »,  accompagné  du  Maréchal  du 
Bourbonnais;  la  réponse  du  matin  leur  fut 
réitérée;  ils  intimèrent  alors  à  Monsieur  de 
Bayeux  l'ordre  de  convoquer  les  Conseillers 
au  Palais  où  le  duc  de  Bourbon  les  recevrait. 
Quelques  instants  après,  un  sergent  d'armes 
allait  en  la  demeure  de  chaque  conseiller  lui 
porter  commandement  de  se  trouver  au 
Palais.  Une  réunion  de  sept  conseillers  s'en 
suivit;  elle  était  présidée  par  l'évèque  de 
Bayeux,  et  le  duc  de  Bourbon  y  assistait.  Après 
quele  vidame  d'AmiensLc  Bouteillereutrépété 


LA    REINE     PRÉSIDENTE     DU     CONSEIL       393 

Tordre  de  la  Reine  d'enregistrer  les  lettres  de 
nomination  des  quatre  nouveaux  Trésoriers, 
les  magistrats  obéirent. 

La  chambre  des  Comptes  se  vengea  de  la 
violence  que  lui  avait  faite  Isabeau  en  déci- 
dant qu'elle  n'admettrait  dans  son  sein  ni 
llervey  de  Neauville,  ni  aucun  autre  protégé 
d'ailleurs,  «  jusqu'à  ce  que  Messieurs  en 
eussent  parlé  personnellement  au  Roi  et  lui 
eussent  remontré  l'inconvénient  de  ces  sortes 
de  nominations^  ». 

Au  printemps  de  i4o4,  une  épidémie  s'abat- 
tit sur  la  France  et  les  pays  voisins";  elle 
frappa  deux  des  Princes;  le  duc  de  Berry 
tomba  malade  à  Vincennes^  fut  à  toute  extré- 
mité, mais  il  guérit;  le  duc  de  Bourgogne, 
irrémédiablement  atteint,  succomba  à  Halle 
le  27  avril  i4o4  '• 


*  Arch.  Nat.  P  253o,  f»  261-262. 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  III.  p.  i43. 
«  Tous  ceux  qui  étaient  atteints  étaient  en  danger  de  mort,  le  mal  débu- 
tait par  de  violentes  douleurs  de  tète  qui  ôtaicnt  l'appétit  ;  et  bientôt, 
réduit  à  un  état  effrayant  de  maigreur,  le  malade  mourait  de  con- 
somption. » 

^  Ibid.  p.  149. 

*  Ibid.,  p.  i4/)-i49.  —  MonstreIeL,  C/irotiirpic...,  t.  I,  p.  S7-90  — 
Halle,  ville  du  Brabaiit  méridional,   Belgique. 


CHAPITRE   VI 


LA    REINE  ET   LE    DUC    D'ORLEANS 


Le  protagoniste  mort,  la  Reine  et  le  duc 
d'Orléans  occupèrent  le  premier  plan  de  la 
scène  politique. 

En  1/404,  le  duc  d'Orléans  avait  trente-deux 
ans;  mûri  par  l'âge,  il  n'était  plus,  certaine- 
ment, le  prince  frivole  de  la  vingtième  année, 
les  plaisirs  seuls  ne  l'occupaient  plus  tout 
entier;  l'ambition  lui  était  venue  et,  avec  elle, 
l'esprit  de  suite  ;  d'ailleurs,  au  cours  de  sa  lutte 
contre  son  oncle  Philippe,  il  avait  éprouvé 
de  graves  ennuis,  partant,  sa  fatuité  s'était 
émoussée,  et  si,  dans  les  récentes  intrigues 
diplomatiques  que  nous  lui  avons  vu  inspirer 
ou  diriger,  quelques-uns  de  ses  actes  ont  pu 


396  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

paraître  téméraires,  on  ne  saurait,  sans  injus- 
tice, les  qualifier  d'inconsidérés  \ 

A  la  cour,  son  renom  de  prince  charmant 
n'avait  rien  perdu  de  son  lustre  :  dames  et 
seigneurs,  amusés  par  son  gracieux  entrain, 
applaudissaient  à  toutes  ses  fantaisies.  Les 
qualités  les  plus  séduisantes  ornaient  sa  per- 
sonne; sa  physionomie  douce  et  intelligente 
respirait  la  franchise  et  la  bonté;  son  visage, 
d'une  agréable  rondeur,  était  éclairé  par  deux 
grands  yeux  que  voilait  par  moment  une 
ombre  de  mélancolie;  la  taille  bien  prise,  le 
port  noble,  même  sous  les  plus  riches  cos- 
tumes il  avait  une  remarquable  aisance. 
Comme  son  frère,  à  qui  il  ressemblait  beau- 
coup, il  était  vaillant  à  la  chevauchée  et  au 
tournoi  ;  mais  il  avait  mieux  profité  que  celui-ci 
de  la  belle  instruction  donnée  par  Charles  V  à 
ses  enfants;  il  était  très  lettré,  grand  liseur 
et  il  contait  avec  charme,  en  un  style  singu- 


''  Voy.  pour  le  portrait  du  duc  Louis  d'Orléans  :  Christine  de 
Pisan,  «  Lii'i'e  dcs'faits  et  bonnes  mœurs  du  sage  rojj  Chartes  V  », 
(Coll.  Michaud  et  Poujoulat,  t.  II,  p.  28-3i).  —  Religieux  de  Saint- 
Denis,  Chronique  de  Charles  VI,  t.  III,  p.  74  et  739.  —  Le  Pastoralet, 
vers.  189  à  209,  (Chroniques  Belges,  textes  français,  p.  379  et  fiiSo). 
—  Bibl.  Nat.,  Estampes,  Collection  Gaignières,  Statue  tombale  de 
Louis  d'Orléans  à  Saint-Denis,  Oa  i3  f "  1 1 .  —  Jarry,  Vie  politique 
de  Louis  d^ Orléans,  Introduction  I  —  XVI. 


LA     REINE     ET    LE     DUC     D    ORLEANS  097 

lièrement  imagé;  les  chroniqueurs  vantent 
«  sa  belle  parleure  ornée  naturellement  de 
rhétorique  ».  Par  ses  manières  affables^  et 
ses  paroles  dorées,  il  savait  plaire  à  tous, 
surtout  aux  dames  car  envers  elles  il  était 
passé  maître  en  galanterie.  Cependant  sa  vie 
privée  était  méprisable  :  quoique  marié  à 
une  femme  belle  et  fidèle,  quoique  père  de 
famille,  il  continuait  à  jouer  avec  passion  et 
à  rechercher  les  bonnes  fortunes  ;  aussi  était- 
il  moins  populaire  qu'on  ne  l'a  dit;  souvent 
même,  la  clameur  publique  flétrissait,  en 
termes  violents,  l'inconduite  de  ce  prince 
joueur  et  coureur  de  fdles  ".  En  effet,  les 
vilains  qui  adoraient  leur  pauvre  Roi  déplo- 
raient qu'il  n'eût  pas  auprès  de  lui,  pour  l'as- 
sister ou  le  suppléer,  un  frère  plus  sérieux 
et  moins  prodigue. 

Malgré  tous  ses  défauts  et  ses  graves  vices, 
le  duc  d'Orléans  est  considéré  par  la  plupart 
des  historiens  avec  sympathie  ;  toutefois,  son 
aristocratique  désinvolture  et  le  tour  si  fran- 
çais de  son  esprit  auraient  sans  doute  failli 

*  Christine  de  Pisan...,  t.  II,  p.  29. 
-  Arch.  Nat.  JJ  i53,  pièce  43o. 


398  ISABEAU     DE     BAVIERE 

à  lui  gagner  rindulgence  de  la  postérité  s'il 
n'avait  péri,  dans  la  force  de  Tàge,  victime 
d'un  odieux  assassinat. 

La  collection  Gaignièrcs  contient  la  copie 
d'un  portrait  d'Isabeau  la  représentant  aux 
environs  de  la  trentaine^  :  le  chef  tourné  de 
trois  quarts,  la  n)ain  gauche  retenant  le  man- 
teau et  la  droite  libre,  à  la  hauteur  de  la  poi- 
trine, la  Reine,  vôtue  de  la  houppelande 
fleurdelisée,  coiffée  du  hennin  couronné, 
s'avance  en  quelque  cortège,  deux  suivantes 
portent  la  queue  de  sa  robe.  Cette  pein- 
ture était  sans  doute  une  œuvre  de  com- 
mande, car  l'artiste  s'est  surtout  attaché  à 
rendre  la  majestueuse  attitude  de  la  souve- 
raine sous  un  costume  d'a])parat;  le  dessin  de 
la  tète  est  du  style  convenu,  les  traits  sont 
réguliers  mais  sans  expression;  pourtant  on 
remarque  l'empâtement  des  contours  du 
visage,  surtout  sous  le  menton.  De  ce  détail, 
nous  pourrions  inférer  qu'en  1404,  après  onze 
grossesses,  Isabeau  avait  plus  que  de  l'cm- 
boiq^oint;  cette  supposition  serait  assez  vrai- 

'  13ibl.  Nat.,  Estampes,  Collection  Gaignièrcs,  Oa  ij,   loi.  (i. 


LA     REINE     ET     LE     DUC     U    ORLEANS  jcjg 

semblable  puisque,  dans  quelques  années, 
la  Reine  deviendra  lourde  au  point  de  ne  plus 
pouvoir  prendre  de  rexercice;  mais  plutôt 
que  de  risquer  de  douteuses  hypothèses, 
nous  préférons  avouer  que  nous  manquons 
de  documents  sur  le  physique  d'Isabcau  à 
cette  époque. 

Pour  le  moral,  nous  sommes  mieux  rensei- 
gnés ;  déjà  nous  avons  constaté  que  le  prin- 
cipal trait  de  son  caractère  était  un  égoïsme 
avide  servi  par  une  étonnante  aptitude  à  l'in- 
trio'ue.  Considérons  maintenant  la  Heine  dans 

o 

son  rôle  d'épouse  et  de  mère. 

Pendant  les  premiers  temps  de  la  maladie 
du  Roi,  Isabeau  avait  amèrement  pleuré  et 
beaucoup  prié;  forte  de  sa  profonde  affection 
pour  son  mari,  elle  s'était  rés^'née,  de  lon- 
gues années  durant,  à  se  voir  repoussée  par 
lui  quand  il  était  en  démence,  et  à  reprendre 
la  vie  conjugale  dès  qu'il  avait  recouvré  la 
raison  ;  l'espoir  que  Charles  pouvait  guérir 
était  resté  plus  ferme  en  elle  que  chez  toute 
autre  personne  de  l'entourage  du  Roi;  mais,  des 
méchantes  paroles  à  l'adresse  de  sa  femme, 
le  pauvie  fou  avait  passé  aux  voies  de  fait; 


4oo  ISA  BEAU     DE     BAVIERE 

il  la  frappait  parfois  si  durement  que  les 
Princes  appréhendaient  quelque  malheur  \ 
Alors  Isabeau  trembla  à  la  seule  vue  de  ce 
maniaque  qui,  dans  ses  crises,  lui  jurait  une 
haine  mortelle,  et  le  dégoût  la  prit  de  ses 
propos  insensés  et  de  ses  gestes  ridicules. 
De  mois  en  mois,  elle  s'habitua  à  considérer 
la  déchéance  de  son  mari  comme  irrémé- 
diable, et  un  temps  vint  où,  à  ses  yeux,  «  le 
Roi  »  n'exista  plus.  Désormais,  chaque  fois  que 
Charles  reviendra  à  la  santé  relative,  elle 
saura  dissimuler  la  répulsion  qu'il  lui  inspire; 
elle  en  obtiendra  toujours  les  donations  con- 
voitées et  la  signature  des  actes  dont  elle 
attend  quelque  profit,  mais  entre  les  deux 
époux  il  n'y  aura  plus  de  rapports  intimes. 

Il  est  impossible  de  déterminer  le  mois, 
même  l'année  où  le  ménage  royal  se  trouva 
ainsi  irrévocablement  désuni.  Les  chroni- 
ques ne  contiennent  aucun  détail  qui  puisse 
nous  éclairer  sur  ce  point  obscur  ;  seuls 
des  Mémoires,  œuvre  de  quelque  confident 
d'isabeau,    eussent    pu    révéler    le    moment 

'  Religieux    de    Saint-Denis,    Chronique    de    Charles   VI,    t.    VI, 
p.  487. 


LA     REINE     ET     LE     DUC     D    O  RLE.VNS  4oi 

précis  de  cette  rupture;  or,  aucun  journal 
secret  n'a  été  tenu  à  la  cour  de  Charles  VI, 
ou  du  moins  aucun  écrit  de  ce  genre  n'est 
parvenu  jusqu'à  nous;  nous  ignorons  les  mys- 
tères de  l'alcôve  royale,  mais  vraisemblable- 
ment, c'est  pendant  l'année  i4o4  qu'Isabeau 
se  détacha  entièrement  du  Roi. 

A  cette  époque,  le  duc  Louis  d'Orléans 
était,  plus  que  jamais,  l'hôte  des  résidences 
de  la  Reine;  bien  qu'ils  n'eussent  pas  d'affi- 
nité intellectuelle,  le  goût  du  faste,  l'orga- 
nisation des  fêtes  et  certains  intérêts  poli- 
tiques les  rapprochaient  continuellement.  On 
a  avancé  que  cette  intimité  d'Isabeau  avec 
son  beau-frère  était  devenue,  à  un  moment 
donné,  liaison  coupable,  «  incestueuse  »,  sui- 
vant le  droit  canonique  du  moyen  âge.  Bran- 
tôme a  écrit  :  «  Louis  d'Orléans  ne  fit  pas 
difficulté  d'aimer  sa  belle-sœur,  Isabeau  de 
Bavière^  »,  comme  s'il  mentionnait  un  fait 
connu  de  tous,  et  depuis  le  xvi^  siècle,  cette 
assertion  a  été  répétée  si  souvent  que,  dans 


*  Œuvres  complètes  de  Pierre  de  Bourdeilles,  seigneur  de  Bran- 
tôme (éd.  L.  Lalanne,  Soc.  Ilist.  de  France,  Paris,  1874-1882, 
II  vol.  in-8")  t.  II,  p.  jS;,  353. 

26 


4o2  ISABEAU     DE     BAVIERE 

l'esprit  d'un  très  grand  nombre  de  nos  con- 
temporains, le  nom  du  duc  d'Orléans  est  insé- 
parable de  celui  d'Isabeau.  Par  contre,  quel- 
ques historiens  se  sont  refusés  à  reproduire 
cette  grave  accusation  n'ayant  trouvé  aucun 
témoignage  incontestable  sur  lequel  l'appuyer. 

Pour  notre  part,  nous  avons  recherché  de 
quels  éléments  avait  pu  se  former  la  légende 
des  c(  criminelles  amours  de  Louis  d'Orléans 
et  d'Isabeau  »,  et  nous  allons  exposer  les 
résultats  de  notre  enquête;  disons  tout  de 
suite  que  celle-ci  nous  a  fourni  seulemeut 
quelques  graves  présomptions  contre  la  Reine, 
mais  de  preuves,  aucune;  aussi  que  le  lecteur 
ne  s'attende  ni  à  un  réquisitoire,  ni  à  un  plai- 
doyer, pas  plus  qu'à  une  solution  quelconque 
du  problème,  nous  voulons  simplement  déve- 
lopper à  ses  yeux  le  canevas  sur  lequel  ont 
brodé  conteurs  et  romanciers. 

Très  certainement,  lorsqu'Isabeau  s'éloigna 
de  Charles,  l'âge  n'avait  pas  encore  tari  en 
elle  le  besoin  des  doux  épanchements  ;  de 
plus,  elle  n'avait  rien  perdu  de  son  goût  pour 
les  plaisirs.  A  trente-cinq  ans,  elle  éprouvait 
encore  une  orgueilleuse  jouissance  à  présider 


LA     REINK     ET     LE     DUC     d'oRLEANS  4o3 

les  cérémonies  et  les  fêtes.  Or,  à  ses  côtés, 
vivait  le  prince  le  plus  fastueusement  élégant 
de  toute  la  cour,  celui  qui  fièrement  portait, 
comme  une  auréole,  sa  réputation  d'homme  à 
bonnes  fortunes  :  «  Se  j'ay  aimé  et  on  m'a 
aimé, ce  a  faict  amours  ;  je  l'en  mercie,  je  m'en 
répute  bien  eureux!  »  Il  était,  il  est  vrai, 
l'époux  de  la  noble  Valentine,  mais  l'on  sait 
quels  sentiments  Isabeau  nourrissait  pour  la 
duchesse  d'Orléans;  longtemps,  elle  avait 
jalousé  en  elle  l'amie  du  Roi,  et  l'on  n'a  pas 
oublié  sous  quel  prétexte  calomnieux  elle  la 
tenait  exilée  de  la  cour  depuis  iSqG.  Au  fond, 
la  petite  fille  de  Bernabo  haïssait  la  fille  de 
Galéas.  De  ce  côté  donc,  aucun  obstacle  n'é- 
tait offert  au  penchant  de  la  Reine  vers  le  duc. 
D'ailleurs,  elle  ne  pouvait  craindre  que 
ses  fantaisies  causassent  du  scandale  à  la 
cour,  car  les  seigneurs  et  les  dames  étaient 
presque  tous  frivoles  ou  débauchés  et  ne 
s'étonnaient  pas  des  pires  choses.  La  triple 
folie  du  plaisir,  du  luxe  et  de  l'amour  semblait 
emporter,  comme  dans  un  tourbillon,  la 
société  des  Grands  en  cette  aurore  du 
xv^  siècle. 


4o4  ISABEAU     DE     BAVIERE 

«   M'en  sui  au  joli  bois  venus 

«   Où  l'on  célébrait  à  Vénus 

«   En  lui  offrant  beaux  roussignols 

«   Bien  chantans,  jolis  etmignos, 

«  Et  pour  l'amour  de  la  déesse 

«  Vaurrent  les  pluisours  par  léesse 

«   Dessus  l'erbette  caroler, 

«    Saillir,  treper  et  flajoler  *  » 


Le  joli  bois  que  chante  l'auteur  du  Pasto- 
ralet  est  Paris,  la  résidence  de  la  cour.  Les 
ballades  d'Eutache  Deschamps,  de  Christine 
de  Pisan  célèbrent  l'amour  et  les  amants  ; 
jamais  les  prédicateurs  n'ont  trouvé  plus 
ample  matière  à  fulminer  que  dans  les  mœurs 
de  cette  époque.  Que  l'on  paraissait  loin 
déjà  de  la  cour  si  décente  et  si  réglée  de 
Charles  V!  Peu  à  peu  toutes  les  sages  per- 
sonnes des  précédentes  générations  :  la 
duchesse  douairière  d'Orléans,  la  Reine  Blan- 
che, la  duchesse  de  Bar,  étaient  mortes,  et 
la  duchesse  de  Bourgogne  va  bientôt  suivre 
son  mari  dans   la  tombe';  avec  elle,    dispa- 

'   Le  Pastoraîcl.  vers    87-94  (Chr.  Belges,  textes  fruneais,  p.  57(5). 
■  La  duchesse  Marguerite  de  Bourgogne  mourut  en    i4o5. 


LA    REINE     ET    LE     DUC     d' ORLEANS  4o5 

raîtra  le  dernier  type  de  noble  et  respectable 
dame  qui  eût  pu  encore  imposer  à  Isabeau. 
Et  nous  voyons  celle-ci  s'afficher  avec  son 
beau-frère  :  en  juillet  i4o5,  par  exemple, 
tandis  que  le  Roi  et  les  Enfants  de  France 
sont  demeurés  à  Paris,  la  Reine  passe  plu- 
sieurs jours,  pour  son  plaisir,  au  château  de 
Saint-Germain,  en  compagnie  du  duc  Louis. 
Le  ii>  juillet,  ils  font  ensemble  une  prome- 
nade dans  la  forêt,  elle  en  char,  lui  à  cheval. 
Tout  à  coup  un  gros  orage  éclate  avec  de 
fortes  rafales  de  vent  et  de  pluie;  le  duc 
monte  dans  la  voiture  d'Isabeau;  les  chevaux, 
effrayés  par  le  tonnerre,  se  cabrent,  puis 
s^emportent  et  dévalent  à  toute  bride  dans  la 
direction  de  la  Seine;  les  deux  voyageurs  se 
voient  perdus;  mais  le  sang-froid  d'un  cocher, 
qui  coupe  les  traits,  les  sauve  d'une  mort 
qui  paraissait  certaine  ^  Le  lendemain,  étant 
toujours  au  château  de  Saint-Germain,  ils 
apprennent  avec  terreur  que  l'orage  de  la 
veille  s'est  aussi  abattu  sur  Paris  et  que  la 
foudre  est  tombée  sur  l'hôtel  Saint-Pol  où 
elle  a  causé   de  grands   ravages    :    dans   une 

'   Religieux  de  Saint-Denis,  Clironique  de  C/tarles  VI,  t.  III,  p.  281. 


4o6  I  s  A  B  E  A  U     DE     BAVIÈRE 

chambre  voisine  de  celle  où  se  trouvait  le 
Dauphin,  elle  a  tué  un  de  ses  compagnons 
de  jeux  et  blessé  grièvement  plusieurs  per- 
sonnes. La  Reine  et  le  duc  tirent  les  plus 
mauvais  présages  de  cette  catastrophe  ;  et 
autour  d'eux,  on  commente  ces  mauvais  pré- 
sages ;  ils  peuvent  entendre  dire  «  qu'ils  vont 
bientôt  voir  fondre  sur  eux  les  derniers  mal- 
heurs en  punition  de  leurs  méfaits^  ».  Louis 
d'Orléans  pense  alors  à  payer  ses  dettes,  mais 
Isabeau  ne  se  préoccupe  nullement  de  garder 
plus  dignement  son  rang. 

Peu  de  temps  après,  au  début  de  la  lutte 
entre  les  partisans  du  duc  d'Orléans  et  ceux 
de  Jean  de  Bourgogne,  non  seulement  la 
Reine  se  prononce  pour  la  politique  de  son 
beau-frère,  mais  elle  se  sauve  avec  lui,  loin 
du  Roi,  jusqu'à  Melun,  où  deux  mois  entiers, 
le  même  toit  les  abrite'.  En  cette  circons- 
tance, elle  rompait  avec  l'une  des  tradi- 
tions les  plus  fidèlement  observées  par  les 
Reines  de  France,  ses  devancières. 

*   Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  IIII,  p.   283-285. 

-  Cf.  Religieux  de  Saint-Denis.  Chronique...  t.  III  p.  291-317. 
—  Monstrelet,  Chronique....  t.  I,  p.  108-125.  —  Arch.  Nat.  Comptes 
de  l'Hôtel  de  la  Reine,  KK  46.  —  etc..  etc. 


LA     REINE     ET    LE     DUC     D    ORLEANS  4o7 

Vers  la  même  époque,  elle  néglige  ses 
enfants,  ne  s'occupe  plus  de  la  personne  du 
Roi  qui,  dès  lors,  végète  dans  un  pitoyable 
état  de  misère  physique  et  morale.  Au  milieu 
de  Tannée  i4o5,  quelques  gens  de  l'entourage 
de  Charles  VI  blâment  tout  haut  Isabeau  de 
ne  pas  veiller  à  l'éducation  de  ses  enfants. 
Quand  ces  propos  parviennent  aux  oreilles 
du  Roi,  il  veut  s'assurer  de  leur  fondement  et 
ayant  fait  venir  le  duc  de  Guyenne,  il  lui 
demande  depuis  combien  de  temps  il  est  privé 
des  caresses  de  sa  mère  ;  l'enfant  répond  qu'elle 
ne  l'a  pas  embrassé  depuis  trois  mois,  il  est 
élevé  et  soigné  par  sa  dame  d'honneur  seule. 
Ce  rapport  attrista  Charles  VI  qui  récom- 
pensa la  gouvernante  et  la  pria  de  continuer 
ses  soins  au  Dauphin  ^ 

Cependant  les  dépenses  de  l'Hôtel  du 
Roi,  restent  les  mêmes  comme  le  prouvent 
les  Comptes.  On  achète  toujours  les  choses 
nécessaires  au  Prince  et  à  ses  officiers  ; 
donc  s'il  est  vrai  «  que  le  souverain  du 
plus  riche  royaume  du  monde  manque  de 
tout  ce   qui    est  indispensable  à  la   majesté 

^   Religieux,  de  Saint-Denis t.   III,  p.  289,  291. 


4o8  ISABEAU     DE     BAVIERE 

royale  »,  c'est  qu'Isabeau  et  le  duc  d'Orléans 
n'exercent  aucune  surveillance  sur  l'Argen- 
terie du  Roi  et  qu'ils  y  tolèrent  le  désordre  ; 
non  seulement  Charles  VI  n'est  plus  entouré 
des  soins  ni  du  confort  que  réclament  son 
mal  et  son  rang,  mais  on  le  laisse  s'adon- 
ner à  ses  manies  bizarres  et  dangereuses. 
Pendant  cinq  mois  (juillet-novembre  i4o5),il 
reste  sans  faire  sa  toilette,  il  refuse  même  de 
changer  de  linge;  il  ne  mange,  ni  ne  se 
couche  plus  à  des  heures  régulières.  Son 
corps  est  couvert  de  pustules  et  rongé  par  la 
vermine;  son  visage  est  hâve  et  d'un  aspect 
repoussant;  sa  barbe,  inculte;  un  ulcère,  pro- 
duit par  une  blessure  qu'il  s'est  faite  dans 
un  geste  de  folie,  répand  autour  de  sa  per- 
sonne une  odeur  fétide'. 

Quand  les  médecins  sont  parvenus  à  le 
retirer  de  cette  abjection,  Isabeau  refuse,  plus 
quejamais  de  reprendre  la  vie  commune';  elle 
éprouve  maintenant,  pour  l'état  de  déchéance 
où  son  mari  est  tombé,  un  dégoût  insur- 
montable :  c'est  alors  que  «  la  petite  reine  » 

'  Religieux  de  Saint-Denis,  ('hr<mi(juc   de  Charles    17,  p.    >/,(). 
-  Ibid..  t.  VI,  p.  487. 


LA     REINE     ET     LE     DUC     D    ORLEANS  /(Og 

la  remplaça  dans  la  couche  royale.  A  la  fin 
de  i4oj,  en  effet,  une  maîtresse  fut  donnée 
à  Charles  VI,  la  charmante  et  énigmatique 
Odette  de  Ghampdivers  qui  fit  au  pauvre  fou 
Faumône  de  ses  grâces  et  de  sa  douce  pitié. 
Elle  remplit  sa  triste  tâche  avec  la  plus 
parfaite  abnégation;  en  i4o6  ou  i4o7i  elle 
donna  au  Roi  une  fille,  baptisée  sous  le  nom 
de  Marguerite. 

Est-ce  Isabeau  qui  a  choisi  pour  la  suppléer 
auprès  de  son  mari  cette  touchante  victime, 
issue  d'une  noble  famille  de  Bourgogne,  et 
sans  doute,  parente  de  ce  Guy  de  Ghamp- 
divers que  nous  avons  vu  occuper  un  haut 
emploi  dans  THôtel  de  la  Reine  ^  ?  Si  elle 
n'a  pas  désigné  elle-même  la  nouvelle  com- 
pagne de  Gharles  VI ,  Isabeau  a  du  moins 
consenti  à  la  chose  ;  le  chroniqueur  Taffirme 
et  il  constate  que  cet  agrément  paraissait  fort 
étrange  ^ 

Dans  cette  scabreuse  relation,  il  nous  faut 


'  Sur  «  la  petite  reine  »,  Voy  :  L.  Lavirotte,  Odette  de  Champ 
divers..,  (Dijon,  iSf)4,  in-8").  —  Vallet  de  Viriville.  Odette  de  Champ 
divers  était-elle  fille  d'un  marchand  de  chevaux  .'  (Bibl.  Ec.  Chartes, 
année  1859,  P*  171-181). 

-  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronique...,  t.  VI,  p.  487. 


4io  ISABEAU     DE     BAVIERE 

maintenant  mettre  en  scène  ceux  qu'Isabeau 
nomme  a  nos  bien  amez  les  religieux  Célestins 
fondez  de  Notre-Dame,  à  Paris ^  ».  Le  i5  avril 
i4o5,  ils  sont  gratifiés  par  la  Reine  de  lettres 
les  assurant  qu'ils  n'ont  à  craindre  aucun  pré- 
judice des  constructions  qu'elle  a  fait  exécuter 
peu  auparavant.  En  face  des  jardins  de  l'Hôtel 
Saint-Pol,  Isabeau  s'est  approprié  «  le  champ 
au  Piastre,  sis  en  la  rue  du  petit  Muce  »  et 
ancienne  propriété  du  couvent  Saint-Eloi  de 
de  Paris.  Elle  a  d'abord  fait  clore  de  murs 
ce  terrain  du  côté  delà  rue,  et  puis  a  labourer 
et  cultiver  en  jardin  ».  Ensuite  elle  a  fait 
(.(.  ouvrir  certains  huis  et  entrées,  fermant  à 
serrures  et  à  clés  ou  autrement  »,  entre  le 
jardin  du  Champ  au  Piastre  et  le  clos  des 
vignes  des  Célestins,  et  elle  a  ordonné  de 
percer  plusieurs  autres  portes  donnant  sur 
le  monastère,  les  jardins  et  vignobles  de  ces 
religieux.  Ainsi  qu'elle-même  nous  le  révèle 
dans  sa  lettre,  son  but  n'était  pas  seulement 
de  pouvoir  pénétrer  dans  le  monastère  et 
l'église  pour  y  faire  ses  dévotions,  seule  ou 
accompagnée  de  ses  enfants,  mais  aussi    de 

^   Arcli.  A'at.  K    180.  pièce   i(>. 


L\     REINE     ET     LE     DUC     D    ORLEANS  4" 

passer  souvent  ces  portes  «  pour  aller  s'ébat- 
tre »  et  se  promener  dans  les  grands  jardins 
du  couvent  et  d'y  envoyer  ses  enfants. 

Or,  une  lettre  du  duc  d'Orléans,  un  peu 
postérieure  à  celle  de  la  Reine,  nous  apprend 
que,  lui  aussi,  aime  à  s'ébattre  dans  ces 
mêmes  jardins  ;  mais  qu'il  ne  voudrait  pas 
que  la  faveur  accordée  par  les  religieux  pût 
en  quelque  manière  leur  porter  préjudice. 
D'ailleurs,  ajoutait-il,  «  entrer  et  yssir  pou- 
vait se  faire  sans  les  appeler  ou  leur  sceu*  ». 

On  a  supposé  qu'Isabeau  et  Louis  s'étaient 
ménagé  dans  ce  jardin,  pour  leurs  rendez- 
vous,  quelque  discret  bocage.  On  lit  dans  le 
Pastoralet  : 

«  Devers  le  soir  que  palissoit 
«  L'air  et  le  beau  soleil  issoit 
«  Du  bois  qui  devenoit  umbrage-.  » 

et  le  satirique  poète  accuse  le  duc  de  n'af- 
fecter  une  si  grande  dévotion  aux  Célestins 


'  Arc'h.  Nat.  K  i8o,  pièce   iG. 

-  Le   Pastoralet.    vers    9.^9-961,    [Clir.     Belges,     textes    français, 
p.  602). 


4i2  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

qu'afin  de  dissimuler  ses  coupables  pensées 
et  ses  trahisons  envers  Charles  VI. 

D'autres  ouvrages  contemporains,  plus 
sérieux  que  ce  poème,  contiennent  des  allu- 
sions à  Tétroite  intimité  de  la  Reine  avec  son 
beau-frère.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  parle 
«  d'un  bruit  public  ^  »  qui  attribuait  à  la  riva- 
lité du  duc  de  Bourgogne  et  du  duc  d'Orléans 
des  causes  secrètes.  En  outre,  des  propos 
scandaleux  étaient  tenus,  à  la  cour  même,  sur 
la  conduite  de  la  Reine,  non  par  de  petites 
gens  en  mal  de  commérages,  mais  par  de  très 
nobles  damoiselles  dont  quelques-unes  avaient 
toute  la  confiance  d'Isabeau.  Celle-ci,  en  effet, 
dans  le  courant  du  mois  d'août  t4o5,  remarqua 
que  les  gens  de  son  entourage  jasaient  à  son 
sujet;  immédiatement,  elle  résolut  d'infliger 
aux  calomniateurs  un  châtiment  exemplaire  : 
la  dame  de  Minchière,  gardienne  du  sceau  de 
la  Reine,  fut  frappée  la  première;  Isabeau  la 
chassa  ignominieusement;  avec  elle,  plu- 
sieurs autres  damoiselles  furent  congédiées; 
puis  la  vicomtesse  de  Breteuil  et  l'écuyer 
Robert    de  Varennes    furent  jetés  en  prison 

^   Relig-ieux  de  Saint-Denis.  Chroni<]ue  de  Citai  les  17.  t.  111,  2>.  i3. 


LA     REINK     ET     LE     DUC     D    ORLEANS  4i3 

(i5  août  i4o5),  ils  y  restèrent  longtemps;  les 
démarches  tentées  par  leurs  familles  auprès 
de  la  Reine  furent  non  avenues,  et  celle-ci  ne 
voulut  même  pas  consentir  à  ce  qu'on  pro- 
cédât envers  les  deux  prévenus  suivant  les 
formes  régulières  de  la  justice.  Craignait- 
elle  donc  que  la  vicomtesse  et  Técuyer  ne 
fussent  absous  ou  reconnus  coupables  seule- 
ment de  médisance?  En  tout  cas  sa  colère 
apparut  implacable  ^ 

Quelques-mois  auparavant,  elle  avait  déjà 
entendu  blâmer  sa  conduite,  mais  sans  pouvoir 
sévir.  Au  moisdemai  précédent,  un  Augustin, 
Jacques  Legrand',  prêchante  la  cour  le  sermon 
de  l'Ascension,  s'était  autorisé  et  de  sa  robe 
de  moine  et  des  violences  de  langage  tolérées 
chez  les  Frères  prêcheurs,  pour  répéter  en  face 
d'Isabeau  ce  que  tout  le  monde  chuchotait. 
Quand  il  s'était  écrié  :  «  la  déesse  Vénus 
règne  seule  à  votre  cour,  ô  Reine,  »  l'allu- 
sion était  ambiguë  ;  mais  quand  il  avait  dit  : 
«  l'ivresse  et  la  débauche  lui  servent  de  cor- 
tège et  font  de  la  nuit  le  jour,  corrompant  les 
mœurs  et  énervant  les  cœurs  »  ;  il  avait  nette- 

'   Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  III,  p.  33i. 


4i4  ISÂBEAU     DE     BAVIERE 

ment  visé  les  fêtes  de  la  cour  ;  lorsqu'enfin 
il  avait  conclu  :  «  partout  on  parle  de  ces 
désordres,  et  de  beaucoup  d'autres  ...,  si  vous 
voulez  m'en  croire,  ô  Reine,  parcourez  la 
ville  sous  le  déguisement  d'une  pauvre  femme, 
vous  entendrez  ce  que  chacun  dit ^  »,  l'apo- 
strophe était  bien  directe. 

Cette  fois,  les  dames  et  les  familiers  d'Isa- 
beau  avaient  tous  pris  parti  pour  leur  souve- 
raine, sans  doute  parce  qu'ils  s'étaient  sentis 
enveloppés  dans  la  même  réprobation  ;  et, 
comme  ils  marquaient  au  prédicateur  leur 
étonnement,  celui-ci  déclara  que  lui-même 
en  avait  éprouvé  un  beaucoup  plus  grand  à 
la  vue  de  leurs  mauvaises  actions  et  il  ajouta  : 
a  non  seulement  de  celles  que  j'ai  flétries, 
«  mais  d'autres  que  je  ferai  connaître  à  la 
((   Reine  quand  il  lui  plaira"  ». 

Jacques  Legrand  avait  fait  preuve  d'un 
réel  courage  en  invectivant  contre  la  cour 
et  ses  mœurs  dissolues,  car  certainement  il 
connaissait  l'histoire  de  saint  Jean  Chrysos- 


'   Relig-icux  de    Saint-Denis,    Chronique    de  Charles    VI.    t.    III, 
p.  269. 

-  Ibid. 


LA     REINE     ET     LE     DUC     d'oRLÉANS  4i5 

tome  et  de  rimpératrice  Eudoxie  et  savait 
que  ((  les  femmes  et  surtout  les  nobles  dames 
s'irritent  des  paroles  qui  leur  déplaisent  ^  »  . 

L'âme  vindicative  d'Isabeau  dut  cruelle- 
ment souffrir  de  ne  pouvoir  corriger  l'auda- 
cieux prédicateur.  Bien  plus,  on  dit  que 
Charles  VI,  au  rapport  qu'on  lui  fit  de  la 
mercuriale  du  moine  augustin,  «  en  témoigna 
beaucoup  de  satisfaction  "  »  ;  il  était  alors 
en  possession  de  son  bon  sens  ;  quel  grief 
avait-il  donc  contre  Isabeau  pour  se  réjouir 
des  insultes  qu'on  lui  avait  prodiguées  ? 
quelques-uns  des  mauvais  bruits  qui  circu- 
laient sur  le  compte  de  sa  femme,  étaient- 
ils  parvenus  à  ses  oreilles  ;  ou,  de  ses  propres 
yeux,  avait-il  surpris  quelques  indices  ? 

Le  chroniqueur  Guillaume  Gousinot,  fami- 
lier du  duc  d'Orléans,  traite  de  calomnies 
tous  les  méchants  propos  qui  se  colportaient 
alors  à  la  cour  et  dans  la  ville  ;  pourtant  il 
ne  croit  pas  devoir  les  passer  sous  silence  ; 
il  dit  que  le  duc  de  Bourgogne,  pour  mettre 
«   les   cueurs  du  peuple  »  contre  la  Reine  et 

'  Religieux  de  Saint-Denis...,  t.  ÏII,  p.  269. 
"  Ibid.,  p.  271  . 


4i6  ISABEAU     DE     BAVIERE 

Louis  d'Orléans,  fit  «  semer  par  cayemans  et 
par  tavernes  faulces  mençonges  de  la  royne 
et  du  duc  d'Orléans  son  frère  '  ». 

Quant  au  Religieux  de  Saint-Denis,  dont  la 
plume  chaste  et  circonspecte  n'aurait  su  for- 
muler une  accusation  sans  preuves  évidentes, 
il  n'affirme  rien  de  positif,  mais  son  récit 
autorise  les  soupçons,  car  il  nous  représente 
Isabeau  et  le  duc  toujours  ensemble,  comme 
deux  complices  :  «  Ils  mettaient  toute  leur 
«  vanité  dans  les  richesses,  toutes  leurs  jouis- 

a   sances  dans  les  délices   du   corps ,    ils 

a  oubliaient  tellement  les  règles  et  les  devoirs 
«  de  la  royauté  qu'ils  étaient  devenus  un  objet 
((  de  scandale  pour  la  France  et  la  fable  des 
«  nations  étrangères  ^  .  » 

11  est  vrai  qu'en  ces  années  i4o4-i4o^i  le 
pamphlétaire  parisien  qui  flagellait  avec  le 
plus  de  violence  la  cupidité  d'Isabeau,  le  luxe 
effréné  de  son  entourage,  ne  parle  pas  des 
mœurs  privées  de  la  Reine  ;  aucun  de  ses  traits 
ne  vise  précisément  sa  conduite  ;  pourtant,  en 

'   G.  Cousinot,   Gestes  des  Nobles,  p.    iO().  , 

-  Religieux  de  Saint-Denis,  Chronii/iie  de  Charles  Vf,  t.  III. 
p.  2G7. 


I.A     IIKINK     KT     Li:     DUC     D    G  H I- K  A  >' S  417 

lisaiittrès  attentivement  les  cinglantes  satires 
contenues  dans  le  «  Songe  véritable  »,  on  s'a- 
perçoit que  Tauteur  n'exprime  pas  toujours  sa 
pensée  jusqu'au  bout;  il  s'arrête,  comme  s'il 
jugeait  trop  grave  ce  qu'il  lui  reste  à  dire. 
Ainsi  ses  personnages  allégoriques  profèrent 
parfois  de  terribles  menaces  contre  Isabeau  à 
propos  d'actions,  voire  même  de  fautes  qui, 
vraiment,  ne  méritent  pas  toutes  ces  foudres  : 
A  un  endroit,  Fortunerépondauxsupplications 
de  Souffrance  : 

«   Je  ly  ferai  avoir  tel  honte, 

u   Et  tel  dommage  et  telle  perle 

«    Qu'en  la  fin  en  sera  déserte  ',  « 

Autre   part,  c'est  Raison    qui  lance  contre 
Isabeau  une  sorte  d'arrêt  : 

«  Se  devers  moy  bientost  ne  viens, 

((  te  menray  a  tel  meschief 

«  Que  tu  n'aras  membre   ne  chief 

«  Qui  ne  tremble  de  fort  ire. 

«  Maiz  ne  te  veuil  ores  plus  dire, 

«  Pour  ce  que  femme  a  pou  de  honte 

«  Et  font  de  mes  diz  pou  de  compte. 


'  Le  Songe   Véritable,  vers  1741-1743    (éd.  Moi'iinvillé,  Mciii.  Soc. 
Ilist.  de  Paris,  t.    XVII,  p.  276). 

27 


4 1  8  ISA  lî  1-:  A  L     D  !•:     B  A  N'  I  É  H  !•; 

«   Maiz  en  la  fin  t'en  sonvendrn. 

(c   On  dit  en  proverbe  souvent 

(c    Que  nul  ne  scet  qu'à  l'euil  Iv  pend  \  n 

Si  Isabeau  lut  ou  connut  ces  vers,  elle  dut 
trembler  :  n'évoquaient-ils  pas  le  souvenir  de 
la  fin  tragique  de  Marguerite  de  Bourgogne  et 
l'affreuse  vision  du  Château  Gaillard  ?- 

Ce  que  le  «  Songe  véritable  »  permet  seule- 
ment de  supposer,  un  autre  pamphlet  le  Pas- 
toralet  le  publie  en  neuf  mille  vers.  Ce  der- 
nier poème  est  le  très  long  et  parfois  très 
agréable  récit  de  la  «  joyeuseté  qu'on  fai- 
sait à  Paris  en  temps  de  paix  »,  de  la  «  han- 
tise ')  qu'avait  le  duc  d'Orléans  avec  la  Reine, 
et  des  effroyables  conséquences  de  leurs 
amours. 

La  Bergère  «  Belligère  »,  c'est  la  Reine  Isa- 
beau 

«    Sv  qu'en  coer  bataille  porta.  ^» 

'  Le  Songe   Véritable,  vers  28j8-28:)5. 

-  Marguerite  de  Bourgogne,  femme  du  roi  Louis  X  le  llutin, 
'yant  été  convaincue  d'adultère,  fut  enfermée  au  Château  Gaillard 
où  elle  périt  étranglée  par  ordre  de  son  mari. 

^  Le  Pasloralct,  vers  888G.  [Chr.  Belges,  textes  français,  p.  845). 


LA     IIKINIC     KT     l.K     DUC     D    OULKANS  4i9 

«  Tristifer  »  est  le  duc  d'Orléans,  per- 
sonnage sinistre.  L'amour  est  né  en  eux, 
insensiblement,  à  la  faveur  des  joyeux  plaisirs 
de  la  cour.  Un  jour,  il  se  trouve  que  le  Roi 
Charles  VI,  «  le  berger  Florentin  amie  fausse 
a  »,  car  Belligère 

«    ...  a  tout  abandonné 

«   Son  coer  et  sans  parler  donné.  » 

Alors  que  de  son  côté  Tristifer 

«   Un  pensement  malvois  avoit 

«   D'aimer  ce  qu'amer  ne  debvoit.  » 

Longtemps  il  n'y  eut  entre  eux  qu'échange 
de  doux  regards, 

«    Il  pense  à  elle,  et  elle  à  ly.  » 

Enfin,  un  beau  soir,  tandis  que  les  pastours 
«   En  sonnant  busines  et  cors  », 

ont  quitté  la  fontaine  et  ramènent  leurs  trou- 
peaux, Isabeau,  que  l'amour  tourmente  est 
venue 

((    Seoir  par  dessoubs  la  caurrette 
«  Droit  au  soel  de  son  herbegage. 

où  ne  tarde  pas  à  la  rejoindre 


4ao  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

«   L'amant  fol  et  non  pas  sage. 

«   Mais,  ains  que  passe  la  nuitie 
«   Sera  tele  choise  exploitie 
«   Tant  seront  d'amours  échaudés 
«    (^ue  Florentin  sera  Irandés  '.   » 

Certes,  tout  cela  n'est  que  malicieuse  et 
facile  fiction  ;  c'est  en  vers  plaisants  la  satire 
du  parti  d'Orléans  au  profit  des  Bourgui- 
gnons; pourtant,  au  moment  où  le  poème  est 
écrit,  vers  i/l^o,  ceux-ci  ont  tout  intérêt  à 
ménager  Isabeau  dont  ils  sont  les  obligés. 
De  plus,  si  les  amours  de  la  Reine  et  de  son 
beau-frère  n'avaient  pas  été  la  fable  publique, 
comment  un  vrai  poète  eùt-il  consacré  près 
de  dix  mille  vers  à  cette  «  histoire  ».  Au 
surplus,  l'auteur  anonyme  du  Pastoralet 
déclare  n'employer  comme  matière  que  des 
faits  connus  de  tous, 

«  Car  l'ystore  qui  est  couverte 
«  Ichy,  est  ailleurs  descouverte 
«   Si  coni  ens  cronicpies  de  France  : 


«   Et  meismcment  en  raconte 

'  Le  Pastoralet,  vers  io35-io38  et  io69-i07'3 p.  Co5-6o(). 


I,A     HKINE     ET     LE     DUC     1)    ORLEANS  -iii 

«   L'abbé  de  Chierchanip'  en  uiig  conte 
«   Et  aultres  qne  ne  tly  espoir  -.  » 

A  partir  de  il\io,  les  Anglais  exploitèrent, 
pendant  de  longues  années,  le  souvenir  des 
bruits  qui  avaient  circulé  sur  Fadultère  de  la 
Reine;  «  Cil  qui  se  dit  dauphin  »,  disaient-ils, 
en  parlant  de  Charles  né  en  i4o3,  et,  par  ces 
mots,  ils  entendaient  que  le  jeune  prince 
«  n'estoit  pas  légitime,  et  par  ce  moyen  inha- 
bile à  succéder  à  la  couronne  de  France  ^  ». 
Certes,  ce  témoignage  paraît  suspect  au  pre- 
mier chef,  puisqu'il  émane  d'ennemis  inté- 
ressés; il  mérite  pourtant  qu'on  s'y  arrête, 
car  il  évoque  le  souvenir  des  doutes  angois- 
sants de  Charles  VII  se  demandant  «  s'il  était 
vrai  fils  du  Roi  de  France  ». 

((  Sire,  n'avez-vous  pas  bien  en  mémoire 
«  que  le  jour  de  la  Toussaint  dernière,  vous 
((  estant  en  votre  oratoire  tout  seul,  la  prê- 
te mière  requeste  que  vous  feiste  à  Dieu  fut 
«   que  vous  prias  tes  que  se  vous  n'estiez  vray 

'    Probablement  raulour  d'un  pamphlet  (|ui    n'est  pas  j^arvcnu 
jusqu'à  nous. 

■  Le  Pastoralet,  vers  8832-8840...   p.  843-844. 

3  Jean  C\\a.viiev,  Histoire  de  Charles  Vil  roi  de  France  (éd.   Vallet 
de  Viriville.  Paris.  iS.tS.  3  vol.  in-i8<'j  t.  I,  p.  209-210. 


422  ISA  BEAU     DE     BAVIERE 

«  héritier  du  royaume  de  France  vous  oster 
((  le  courage  de  le  poursuivre  ?  ^  »  C'est  en 
ces  termes  que  Fabréviateur  du  Procès  de 
Jeanne  d'Arc  rapporte  l'entretien  de  la  Pucelle 
avec  le  Roi,  en  mai  1429;  et  il  dit  tenir  son  ren- 
seignement «  de  grans  personnages  qui  l'ont 
veu  en  chronique  bien  autentique  ». 

Une  version  analogue  est  celle  de  P.  Vie 
Sala  qui  a  reçu  les  confidences  d'un  cham- 
bellan du  Roi'. 

Les  anxiétés  de  Charles  Vil  se  trouvent 
aussi  consignées  dans  le  «  Miroir  des  femmes 
vertueuses  »,  où  le  jeune  Roi  nous  est  repré- 
senté ((  sillogisant  la  nuit  en  sa  pensée,  ses 
graves  affaires,  »  et,  tandis  que  ses  gens  dor- 
maient, se  levant  doucement  «  et  à  nuds 
genoux  »  suppliant  Notre-Dame  que,  «  s'il 
estoit  vray  fds  du  Roy  de  France  et  héritier 
de  sa  couronne  »,  elle  l'aidât  à  recouvrer  son 


*  .1.  Qaicherat,  Procl-s  de    condamnation  et  de  réhabilitation  de 
Jeanne  d'Arc  (Paris  1841-1849  5  vol.    iii-S")  t.  IV,  p.  2i)8. 

°  «  Monseigneur  de  Boissy,  dit-il,  lue  conta  entre  aultres  choses 
le  secret  qui  avait  esté  entre  le  roy  et  la  Pucele,  et  bien  le  povoit 
scavoir,  car  il  avoit  esté  en  sa  jeunesse  très  aynié  de  ce  roy,  tant 
qu'il  ne  voulut  oncques  souffrir  coucher  nul  gentilhonune  en  son 
lit  fors  que  lui  ».  J.  Quicherat,  Procès  de  réhabilitation...,  t.  IV, 
p.  u8o 


L.V     UKl.NE     ET     LE     DUC     d'oRLÉANS  4'^3 

royaume'.  L'existence  criin  secret  entre  la 
Pucelle  et  Charles  VII  est  affirmée  par  plu- 
sieurs historiens  du  temps,  par  les  témoins 
du  procès  à  décharge,  et  si,  prescpie  tous, 
par  prudence  sans  doute,  prétendent  ignorer 
ce  que  se  dirent  Charles  et  Jeanne,  ou  révèlent 
simplement  que  celle-ci  rappela  au  Roi  un 
vœu  qu'il  avait  fait  en  son  privée  Frère  Jean 
Pasquel,  de  Tordre  de  Saint-Augustin,  con- 
fesseur de  Jeanne,  dépose  que  sa  pénitente 
s'écria  :  «  Et  moi  je  te  dis  de  la  part  de  Messire 
que  tu  es  vray  héritier  de  France  et  fils  du 
Roy  M  »  Cette  parole  rassura  Charles  et  le 
releva  de  son  accablement. 

Les    seules  insinuations  des  Anglais    n'au- 
raient pas  suffi  à  troubler  à  ce  point  le  cœur 

'  J.   Quic'herat,  Procès  de  reliabilitation,  t.  IV  p.  280. 

-  Simon  Charles,  qui  était  maître  des  requêtes  à  la  chambre  des 
Comptes  en  142g,  et  qui  assistait  à  l'entrevue  de  Chinon,  déclara 
au  procès  do  réhabilitation  «que  Jeanne  avait  parlé  longtemps  avec 
le  roi,  et  que  celui-ci  après  l'avoir  entendue,  jiaraissait  joyeux  ». 
J.  Quicherat..,  t.  III  p.  116.  —  Jean  d'Aulon,  chevalier  célèbre  par 
ses  exploits,  que  Charles  VII  avait  chargé  de  veiller  sur  Jeanne,  dit: 
«  parla  la  dicte  Pucelle  au  roy  notre  sire  secrètement,  et  lui  dist 
aucunes  choses  secrètes  lesquelles  il  ne  sect  ».  J.  Quicherat..,  t.  III 
p.  209.  —  On  lit  aussi  dans  le  Journal  du  siège  d'Orléans  «  et  depuis 
mesne  déclara  au  roy  en  secret,  présent  son  confesseur  et  peu  de 
ses  secrets  conseillers,  ungbien  (c'est-à-dire  un  vœu)  qu'il  avoit  fait 
dont  il  fut  fort  esbahi,  car  nul  ne  le  povoit  sçavoir,  sinon  Dieu  et 
luy  ».  Procès  de  réhabilitation,  t.  IV  p.   128. 

*  J.  Quicherat,  Procès  de  réhabilitation..,  t.  III,  p.  lo'J. 


4^4  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

du  jeune  prince  s'il  n'avait  entendu,  dans  son 
entourage  môme,  d'anciens  serviteurs  de  son 
père  s'entretenir  des  scandales  passés.  Or, 
d'après  nos  références,  ces  scandales  seraient 
postérieurs  à  la  naissance  de  Charles  (février 
i4o3)\  En  effet,  la  Reine  ne  paraît  avoir  défi- 
tivement  rompu  avec  son  mari  que  beaucoup 
plus  tard.  De  plus,  et  sans  nous  arrêter  à  la 
gênante  clairvoyance  de  Philippe  de  Bour- 
gogne, un  gros  obstacle  pourtant  dans  la 
circonstance ,  Isabeau  aurait  aimé  lono- 
temps  sans  découvrir  son  amour,  et  Louis 
d'Orléans,  réputé  si  volage,  se  serait  trouvé 
enchaîné  précisément  à  cette  époque;  il  avait 
alors  pour  maîtresse  «  Maret  la  tonse  mi- 
gnote  »  ^,  cette  Maret,  «  qui  le  miex  dansoit  », 
et  qui  n'était  autre  que  Mariette  d'Enghien, 
dame  de  Cany,  dont  il  eut,  entre  i4o2  et  i4o4, 
un  fds,  Dunois,  le  célèbre  bâtard  d'Orléans  =*. 
Donc,  si  l'on  en  croit  certains  témoignages 
de  contemporains,  la  Heine  aurait  aimé  le  duc 
d'Orléans;    mais  en   admettant   que  l'accusa- 

'  G.  de  Bcaucourt,  Histoire  de  Charles   VII,  t.  I  ,p.   i-fî. 

-  Le  Pastoralet,  vers  jSi),  [Chr.  Belge,  toxtos  Cr.,  p.   :)'êi'->). 

'  JiHTy.,    Vie  i>olili(iue  de  Louis  i/  Or/eaiis,  Inlrodiirtioii ,  j».   XVI. 


L  A     R  K  1  ?s  K     K  T     L  E     1)  i:  G     L)    O  H  L  K  A  N  S  /p 3 

tion  soit  vraie,  il  nous  semble  qu'Isabeau  s'est 
abandonnée  à  moitié  entraînée  par  la  passion, 
à  moitié  déterminée  ])ar  des  raisons  poli- 
tiques. 

On  se  rappelle  que  la  Reine  et  le  duc  d'Or- 
léans, tous  les  deux  parfaitement  d'accord  sur 
la  plupart  des  questions  de  politique  inté- 
rieure ,  étaient  au  contraire  profondément 
divisés  sur  les  affaires  du  dehors  :  il  n'est 
pas  invraisemblable  qu'lsabeau,  dégagée  de 
tous  scrupules  conjugaux,  et  Louis,  à  qui 
aucune  conquête  ne  paraissait  impossible, 
aient  pensé,  chacun  de  son  coté  et  en  môme 
temps,  à  se  rendre  maître  de  son  antagoniste 
par  la  séduction. 

Disons  enfin  que  la  mort  du  duc  de  Bour- 
gogne jeta  la  Reine  dans  les  bras  du  duc 
d'Orléans.  Cette  assertion  est  vraie,  au  moins 
îiu  point  de  vue  politique,  car  effrayée  par 
l'attitude  menaçante  de  Jean-Sans-Peur', 
héritier  de  Philippe-le-Hardi,  et  se  sentant 
trop  faible  pour  rallier  autour  d'elle  les  fidèles 
du  Roi  et  se  faire  centre  d'un  parti,  Isabeau 

'  Jean  de  Bourg'og'ne  avait  reçu  le  surnoni  de  Sans-Peur,  i)Our  xn 
belle  conduite  à  la  bataille  de  IS'icopolis  en    iSgfi. 


4i6  I  s  ARE  AU     DE     BAVIERE 

demanda,   en  quelque   sorte  aide  et  protec- 
tion à  Louis  d'Orléans. 

Le  nouveau  duc  de  Bourgogne  avait  toujours 
été  antipathique  à  la  Reine,  à  cause  de  sa 
laideur  et  de  ses  façons  hypocrites.  Son  mas- 
que était  dur  :  sourcils  épais,  regard  fuyant, 
bouche  méchante,  énorme  menton  noyé  dans 
la  graisse'.  Son  langage  était  mielleux,  ses 
gestes  lourds  ou  brutaux.  En  sa  présence,  Isa- 
beau  éprouvait  une  peur  instinctive  ;  car 
elle  devinait  son  vilain  cœur,  et  le  jugeait 
capable  de  tout.  Bientôt  pourtant,  elle  trai- 
tera avec  cet  homme,  et  alors  elle  semblera  ne 
pas  s'être  livrée  tout  entière  au  duc  d'Or- 
léans, mais  seulement  s'appuyer  sur  son  bras; 
on  la  verra  même,  dans  ces  conjonctures,  pren- 
dre des  sûretés  contre  celui-ci,  pour  lui  rendre 
ensuite  toute  sa  confiance.  Ces  revirements  de 
l'ondoyante  Isabeau,  supportés  d'ailleurs  avec 
indifférence  par  Louis,  font  douter  que  des 
liens  très  étroits  aient  uni  ces  deux  person- 
nages :  tout  bien  examiné,  ils  font  beaucoup 
plus  l'effet  de  partenaires  que  d'amants. 

'  Voy.    un    portrait    de   Jean-sans-Peur    duo  de    Boiirgogrie,    au 
musée  Condé  à  Chanlillv. 


L  \     H  K  I  A  K     K  T     L  E     L)  U  C     D    O  II L  E  A  N  S  4'^7 


Nous  avons  prolongé,  dans  cette  étude,  la 
jeunesse  d'Isabeau  de  Bavière  jusqu'à  la 
trente-cinquième  année  parce  qu'alors  seule- 
ment le  caractère  politique  de  cette  Reine 
nous  apparaît  entièrement  formé.  Après  vingL 
ans  de  règne,  pendant  lesquels  elle  a  reçu  les 
enseignements  de  Philippe  de  Bourgogne,  elle 
ne  peut  plus  ignorer  aucune  des  traditions 
du  Royaume  de  France.  Mais  elle  est  restée 
allemande  au  fond  du  cœur  et  bientôt  on  la 
verra,  inconsciente  de  la  noble  tâche  qui  lui 
était  échue,  présider  en  quelque  sorte  aux 
malheurs  qui  déchireront  le  royaume,  et  qui, 
durant  de  longues  années,  le  couvriront  de 
misères  et  de  ruines  jusqu'à  ce  qu'une  fdle 
héroïque,  venue  des  Marches  de  Lorraine, 
sauve  la  couronne  que  cette  étrangère  avait 
failli  perdre. 


TEXTES   INEDITS 


8  février  1389^. 

Sauf-conduit  accoudé  pah  isabeau,  iîeixe  de  fuaxce, 
A  LAiîitAYE  DE  LOX(;cHA.MPs  (Oi'ig.  Arch.  Nat.  K  53, 
pièce  79.) 

Elysabeth,  par  la  grâce  de  Dieu  royne  de  France,  à 
touz  fourriers,  preneurs,  chevaucheurs,  portechappes, 
varies,  aides  et  soubzaides  d'escuirie  et  de  fourrière, 
poullailliers,  bouchiers  et  touz  autres  commis  et  députez 
ou  à  députer  et  commettre  à  faire  prises  pour  les  garni- 
sons, pourveances,  despense  et  service  de  nostre  hostel, 
aus  quiex  ces  lettres  seront  monstrées,  salut.  Nous,  pour 
la  grant  affeccion  et  devocion  especiale  que  nous  avons 
à  noz  bien  amées  les  religieuses  de  Long  champ  et  à  leur 
église,  vous  mandons  et  enjoignons  expressément  et  à 
chascun  de  vous  défendons  si  estroittement  comme  nous 
povons,  que  vous,  ou  aucuns  de  vous,  par  vertu  de  quel- 
conques letti^es  données  ou  à  donner  de  nous,  des  mais- 
tres  de  nostre  dit  hostel  ou  de  commandement  de  bouche 
qui  par  eulx  vous  soit  fait,  pour  quelconques  cause, 
besoing  ou  nécessité  que  ce  soit,  ne  prenez,  faciez  ou 
souffrez  prandre,  saisir,  lever,  arrester  ou  empescher  en 
la  ditte  église  et  abbaye  de  Long  champ,  ne  en  aucun 
hostelz,  grandies,  manoirs  ou  autres  lieux  appartenens 
aus  dittes  religieuses,   aucuns  blez,  vins,  feins,  feurres, 

*  Nouveau  style. 


432  ISABE\U     DK     BAVIERE 

aveines,  ferrages,  chevaux,  harnoiz,  charioz,  charettes, 
ne  autres  voitures,  cousces,  coissins,  couvertures,  draps 
délit, tables,  fourmes,  tresteaux, busche,  nappes, toailles, 
fruiz,  oefs,  fromages,  buefs,  vaches,  veaux^  moutons,  pour- 
ceaux, couchons,  aignaux,  chevreaux,  chapons,  gelines, 
poucins,  oes,  oisons,  pigons,  lars,  ne  autres  choses 
quelconques  appartenens  ausdittes  religieuses  où  à  leurs 
fermiers,  mais  se  aucunes  des  choses  dessuz  dittes  ou 
autres  appartenens  à  elles  ou  à  leurs  diz  fermiers  estoient 
par  vous  ou  l'un  de  vous  prises,  levées,  arrestées  ou 
empeschées,  en  leurs  lieux  dessuz  diz  ou  dehors,  si  les 
rendez  et  faites  mettre  à  plain  et  au  délivre,  si  tost  que 
requis  en  serès,  sanz  aucun  refuz  ou  delay,  saichans  de 
certain  que,  s'il  vient  à  nostre  cognoiscence  que  vous 
faciez  le  contraire,  il  nous  en  desplaira  grandement  et 
vous  en  ferons  telement  punir  que  ce  sera  exemple  à 
touz  autres.  Mandons  aussi  aus  diz  maistres  de  nostre 
hôtel  que,  tantost  ces  lettres  veues  et  sanz  autre  mande- 
ment attendre,  mettent  à  pleine  délivrance  tout  ce  qui 
par  vous  ou  aucun  de  vous  en  auroit  esté  pris  ou  arresté, 
ou  cas  que  de  ce  faire  sériés  refusansou  delayans,  et  que  aus 
dittes  religieuses  et  à  leurs  diz  fermiers  facent  faire 
pleine  restitucion  et  satisfacion  de  touz  les  domages  qu'il 
auront  en  ce  euz,  aus  fraiz  de  celli  qui  aura  fait  la  ditte 
prise  ou  arrest,  car  ainsi  le  voulons  nous  estre  fait  et  aus 
dittes  religieuses  l'avons  ottroyé  et  ottroyons  de  grâce 
spécial  par  ces  présentes,  nonobstant  lettres  données  ou 
à  donner  et  ordennances,  mandemens  ou  défenses  à  ce 
contraires.  Donné  à  Gonflans  lez  le  pont  de  Charenton, 
le  YIIF  jour  de  février,  lan  de  grâce  mil  trois  cens  quatre 
vins  et  huit. 

Par  la  royne,  présent  madame  la  comtesse  de  Eu. 

J.   Salait. 

Au  dus  :  Sauve  concluil. 


II 


Liste  des  dames  et  danioiselles  présentes  aux  fêtes  de 
Saint-Denis,  le  premier  mai  i38()  (Arcli.  Nat.  K  K  10, 
fol.  166-1^0). 

Cy   après    s'ensuivent    les    noms    des...    dames...    et 
damoiselles  qui  ont  esté  à  la   feste  du  premier  jour  de 
may  à  Saint-Denis,  qui  ont  eu  robes  à  la  dicte  feste  et 
dons  de  joyaux  au  département  d'icelle  feste. 
C'est  assavoir 


La  Royne 

La  Royne  de  Cezille 


^I"<^  de  Saint  Pol. 
W'"  de  Coucy. 
]\lme  (jg  Pi^eaulx. 
M"^«  de  Liches. 
\jme  (jg  Partenay. 
M™^    la      vicomtesse     de 
Meaulx. 


M"''  de  la  Rivière. 
M"^«  de  Beausault. 
M""^  de  Garencieres. 
M""'  de  Graville. 
M™*^  de  Ferieres. 
M"'«  de  la  Ferte. 
M"^*^  de  Chevreuse. 


28 


434 


ISABEAU     DE    BAVIERE 


M'""  des  Bordes. 
M"'"'  de  Hangest. 
M'""  la  vicomtesse  de  Bre- 

teuil. 
INI'""  de  Courcy. 
M'»"  de  Chinq. 
M™*^  de  Boulainvilliers. 
M"''  de  Boisy. 
W'"  de  Mesy. 
M""*^  de  Wontigny. 
M""^  du  Bacinet. 
M'"''  de  Chyvres. 
M"""  de  Saint  Simon. 
M'"''  de  Sauflieu. 
M'"^  de  Manubeville . 
M"*  de  l'Espinay. 
M™''  de  Saumont. 
M'n^  de  Boulay. 
M'"^  de  Quintry. 
INI'"''  de  Godarville. 
]\lnie  (jg  Precy. 

M"'"  du  Quesnoy. 
jyjme  ^g  HouUebecque. 
M™«  de  Hainceville. 
M'"''  des  Barres. 


M™«  de  la  Choletiei^e. 

W'"  de  Milly. 

M'"«  de  Noviant. 

M'"''  de  Bris. 

INI""^  sa  sœur. 

La    femme     monseigneur 

Oudart  le  Hongre. 
jM"'"  de  Montenglant. 
U"^"  de  Salvigny. 
^[mo  Je  Fontenay. 
M"^''  Marie  d'Orgemont. 
La  femme  messire  Charles 

de  Hangest. 
M"'"  de  Yavillier. 
La   femme    messire   Guil- 
laume Cassinel. 
La  femme  messire  Pierre 

de  Villainnes. 
La  femme  messire  ^lahieu 

de  Montmorency. 
La    femme     monseigneur 

Tauppin  de  Yilliers . 
La  femme  messire  Gauvain 

de  Bailleul. 
M"^''  de  Nedouchel. 


DAMOISELLES     ET      BOURGOISES      OE     LA     VILLE      DE     PARIS 


Madamoiselle   de  Luxem- 

bourc. 
Madamoiselle  de  la  Rivière. 
Madamoiselle  de  Noviant. 
Madamoiselle    dAntoinçr. 

o 

Madamoiselle  d' Avranchy. 


Madamoiselle  de  ^Lircoi- 

gnet. 
LIne    des    damoiselles    de 

M"'''  de  Saint-Pol. 
Une   autre    damoiselle  de 

la  dilte  dame. 


TEXTES     INEDITS 


435 


Deux  damoiscUes  de  M"'" 

de  Coucy. 
La    dauioi  selle     ]\I""=     de 

Preaulx. 
La  fille  de  la  dicte  danioi- 

selle. 
La  damoiselle  M'"'^  de  la 

Rivière. 
]Madamoiselle   de    Haque- 

ville. 
iNIadamoiselle  de  jNIauny. 
Madaraoiselle    de   Haren- 

chy. 
Madanioiselle  de  Sarque- 

gny- 

^ladamoiselle  de  Graville. 
La  fille  de  la  femme  mes- 

sire  Pierre  de  Villainnes . 
La  femme  Regnault  d'En- 

gennes. 
La  femme  Jehannet  d'Es- 

touteville. 
Madamoiselle  de  Gaucourt. 
Margot  de  Trie. 
Katherine  de  Yilliers. 
La    femme  du  Breton   de 

la  Bretonnière. 
La  femme  Enferriet. 
La  femme  Guillaume  d'Or. 

gemont. 
Mabillette ,  damoiselle   de 

la  Roy  ne. 
La    femme   Maistre    Yves 

Darien. 


Madamoiselle  de  Jouy. 

La  femme  Estienne  Bra- 
que. 

La  mère  INIontagu. 

Sa  fille. 

La  mère  Boitel. 

La  femme  dudit  Boitel. 

Sa  seur. 

La  femme  Maistre  Jaques 
de  Rully. 

La  femme  Simonnet  Spi- 
fame. 

Jehannette  d'Angeliers. 

La  seur  messire  Guillaume 
de  Lyon. 

Laisnée  fille  de  la  femme 
de  Jehan  de  Hangest. 

Deux  damoiselles  de  M™" 
de  Saint-Fol  oultre  les 
II  premières. 

La  mère  Guillaume  d'Au- 
noy  et  sa  fille. 

Perrette  de  Valdetar. 

La  femme  Berthaut  de 
Lendes. 

La  femme  Simonnet  de 
Dampmartin. 

La  femme  Gabriel  Pati- 
nent. 

La  femme  Jaquet  du  Puis. 

La  femme  Colin  Boulart. 

La  femme  Jaquet  Joliem. 

La  femme  Maistre  Jehan 
Jouvenel. 


436 


ISABEAU     DE     BAVIERE 


La  femme  Michiel  de  Vitry . 
La  femme  Rogerin  le  Mire. 
La   femme    Arnoul    Bou- 

chier. 
La  femme  Michiel  de  Sa- 

blon. 


La  femme  Nicolas  de  Mau- 

regart. 
La  femme  Pierre  Pagan. 
La  femme  Robert  Thierry. 
Les  II  filles  de  Jehan  de 

Vaudetar. 


III 


Toilettes  de  la  iîeine  Isaiîeau  aux  fêtes  de  l'entrée 
A  Paris  et  du  sacre,  i-i-'i.'j  août  1 389  (Arch.  Nat.  KK  20 
fol.    ioi-i65). 


Despense  ot  mises 


A  Dine  Rapponde,  mercier,  demourant  à  Paris,  pour 
deux  pièces  de  satin  vermeil  en  graine  achetées  de  lui 
et  baillées  à  Pierre  l'Estourneau,  tailleur  de  robes  et 
varlet  de  chambre  de  madame  la  royne,  pour  lui  fere  un 
mantel  a  las  par  devant,  pour  vestir  le  jour  de  son  sacre 
à  la  messe,  pour  ce,  au  pris  de  xxiii  livres  parisis^  la 
pièce,  par  sa  quittance  donnée  le  XV*^  jour  de  janvier  l'an 
milccciiii^'^  et  neuf.  xlviii  1.  p. 

A  Pierre  Pagant,  mercier,  demourant  à  Paris,  pour 
deux  pièces  et  demie  de  cendal  vermeil  tiercelin  achetées 
de  lui  et  baillées  audit  Pierre  l'Estourneau,  pour  fourrer 
ledit  mantel  de  satin  vermeil  en  graine  pour  la  dicte 
dame,  pour  vestir  le  jour  de  son  sacre  à  la  messe,  pour 
ce,  au  pris  de  vi  livres  viii  sous  parisis  la  pièce,  valent. 

xvi  1. 


*  La  monnaie  parisis  était  une  monnaie  de  compte  ;  sa  valeur 
intrinsèque  était  supérieure  d'un  quart  à  la  valeur  de  la  monnaie 
tournois. 


438  ISA  BEAU     DE     BAVIERE 

A  lui,  pour  une  aune  de  veloux  vermeil  en  graine 
achetée  de  lui  et  baillée  à  Jehan  du  A'ivier,  orfèvre  et 
varlet  de  chambre  du  roy  notre  sire,  pour  housser  et 
garnir  par  dedans  deux  grans  estuys  de  cuir  bouly  et  un 
autre  plus  petit,  pour  mettre  et  porter  les  couronnes  et 
chapeaux  de  madame  la  royne  pour  ladicte  feste,  pour  ce 

VI  1.  VIII  s.  p. 

A  lui,  pour  une  aune  de  cendal  vermeil  en  graine 
achetée  de  lui  pour  faire  bourrelés  pour  l'atour  du  chef 
de  ladicte  dame,  pour  ce  xxii  s.  p. 

A  lui,  pour  une  pièce  et  demie  de  cendal  vermeil  tier- 
celin  achetée  de  lui  et  baillée  à  Perrin  lEstourneau, 
tailleur  des  robes  de  la  royne,  pour  fourrer  la  robe  du 
sacre  de  ladicte  dame,  pour  ce  ix  1.  xii  s. 

Chenevacerie 

A  Thomassin  le  Borgne,  marchant  de  toilles,  demou- 
rant  à  Paris,  pour  xvi  aunes  de  fine  toille  de  Pieims  achet- 
tées  de  lui  et  baillées  à  Perrin  lEstourneau,  pour  faire 
un  grant  et  large  doublet  de  un  tt)illcs,  fait  en  manière 
de  chemise,  qui  a  esté  fendu  devant  au  collet  et  par  der- 
rière, pour  ladicte  dame  qu'elle  a  eu  et  vestu  à  la  messe 
le  jour  de  son  sacre,  pour  ce,  au  pris  de  xii  s.  p.  laune, 
valent.  ix  1.  xii  s.  p. 

A  lui,  pour  V  aunes  de  ladicte  toille  achettées  de  lui  et 
baillées  à  Perrette  d'Angers,  couturière  du  roy  notre 
sire,  pour  faire  une  chemise,  fendue  au  collet  par  devant 
et  par  derrière,  que  ladicte  dame  a  eu  et  vestu  dessoubz 

le  dit  doublet, pour  ce,  au  pris  de  xii  s.  p.  l'aune, 

LX  s.  p. 

Pennes  et  fourrures 

Audit  Simon  de  Lengres,  pour  la  fourreure  d'une 
chappe  de  veloux  azur  brodé  à  fleurs  de  liz,  pour  madame 


TEXTES     INEDITS  439 

la  royne,  pour  ladicte  feste  de  sa  venue  à  Paris, 
V'^XXXIIII  ventres  de  menu  vair,  au  pris  de  xl  livres 
parisis  le  millier,  valent  xxi  1.  vu  s.  vii  d.  p.,  et  pour 
les  eschancres,  pareniens  et  pour  le  cliapperon  VI  XII"" 
de  letices ',  au  pris  de  xl  s.  p.,  valent  xii  1.  p.,  pour 
tout  xxxn  1.  VII  s.  II  d.  p. 

A  lui,  pour  la  fourreure  dun  mantel  à  parer  de  veloux 
violet  brodé  de  perles,  pour  ladicte  madame  la  royne, 
pour  ladicte  Teste,  IIl^X  hermines  au  pris  de  ii^lxxii  1.  p. 
le  millier,    valent  iiii^"  un  1.  p. 

A  lui,  pour  la  fourreure  d'un  seurcot  ouvert  de 
veloux  violet,  de  mesmes  ledit  mantel,  IIIcXXXII  ventres 
de  menu  vair,  et  pour  les  eschancres  II  XII '""^  II II  letices. 
Item,  pour  la  fourreure  d'un  seurcot  court  de  mesmes, 
V*^  LVI  ventres  de  menu  vair,  et  pour  les  pourlilz  de 
dessoubz  manches,  tours  de  bras  etamigaux^XV  XII"'^*IIII 
letices pour  tout  lxxii  1.  xviii  s.  i  d.  p. 

Joyaulx  d'or  et  d'argent 


A  Jehan  du  Vivier,  orfèvre  et  varlet  de  chambre  du  roy 
notre  sire,  pour  avoir  fait  et  forgé  XL  boutons  d'or,  faiz 
et  ouvrez  en  manière  de  fleur  et  foeille  de  mouron 
esmaillez,  c'est  assavoir  la  moitié  de  vert  et  l'autre  moitié 
d'or,  à    une    fleur   bleue,   garniz    chacun  bouton   de  un 

balay  et  de  V  grosses  perles, lesquieux  boutons  d'or 

ont  esté  faiz  pour  mettre  et  asseoir  sur  un  corset  de  bro- 
derie, pour  ladicte  dame,  pour  ladicte  feste  de  sa  venue  à 

Paris, viii^'^uii  1.  xii  s.  p.,   et  pour  la  façon  desdiz 

boutons...   ii^^xL  1.    p.,    et  pour  la   façon  et   esiriail  des 

'  Letice  :  animal  d'une  grande  blancheur  qui  était  peut-être  une 
variété  de  l'hermine  ;  s'employait  le  plus  souvent  pour  désigner  une 
fourrure  de  couleur  blanche. 


-  Amigault  :  ouverture,  fente  d'un  vêtement. 


44o  1  s  A  n  E  A  L    D 1-:    u  a  n'  i  e  r  e 

III  autres  doux  d'or  faiz  pour  patron...  xviii  1.  p.,  et 
pour  avoir  coppé  en  deux  l'un  des  balaiz  des  garnisons 
de   ladicte  madame    la  royne    xxiiii    s.    p.,   pour    tout. 

111^111  1.  XII  d.  p. 

Audit  Jehan  du  Vivier,  pour  avoir  fait  et  forgé  la  gar- 
nison de  la  bonne  coiffe  de  la  roine,  en  laquelle  il  a  fait 
et  forgé  XIII  troches^  d'or,  esquelles  il  a  mis  et  assis 
LU  grosses  perles  et  en  chacune  un  gros  dyament  et 
XII  chastons,  ou  il  a  mis  et  assis  XII  gros  balais,  et  IIII^'' 
autres  chastons  d'or,  esquelz  ontesté  mis  et  assiz  XL  balais 
et  XL  saphirs,  et  pour  avoir  fait  et  forgé  IIII^^  autres  tro- 
ches  d'or,  esquelles  ont  esté  mises  et  assises  II^^XL  perles, 
chacune  troche  de  III  perles  et  I  dyament  ou  millieu,  ainsi 
sont  mis  en  ladicte  coiffe  IIII'^^XIII  dyamens,  c'est  assa- 
voir XIII  grans  et  1111"^^  petis  dyamens,  desquelz  il  en  y 
a  XLIII  d'achat  et  XL  dyamens  de  linventoire  du  dit 
orfèvre  de  la  piererie  à  lui  pieca  baillée  après  le  tres- 
passement  de  feu  le  roy  Charles  darrenier  trespassé, 
lequel  Dieux  absoille,  pour  ce,...  et  pour  façon,  peine 
et  sallaire   dudit  orfèvre   d'avoir  fait  et  forgé  toute  l'or- 

faverie  de  ladite  coiffe, et  pour  avoir  fait  et  forgé   en 

ycelle  1111^"^  petis  chatons  d'or,  ou  il  a  mis  et  assis  IIII'"' 

petis  dyamens, pour  tout,  par  quittance   donnée  le 

XVII*^  jour  d'aoust  l'an  IIII^^  et  IX...,  xviii<=  lxi  1.  viii  s. 

IX  d.  p. 

A  Jehan  du  Vivier,  pour  Vonces- XVI  esterlins  d'or,  VI 
esterlins  pour  déchet,  par  ledit  orfèvre  mis  et  emploiez 
en  avoir  faiz  et  forgé  deux  pièces  d  œuvre  d'or  pour  le 
chappel  de  la  royne,  appelé  le  chappel  d'Angleterre,  les- 

*  Troche  :  réunion  de  j^ierres  précieuses  et  de  perles  en  bou- 
ton, etc. 

-  Once,  ancien  poids  qui  était  la  iG»  partie  de  la  livre  de  Paris  ; 
les  orfèvres  divisaient  l'once  en  vingt  esterlins.  chaque  esterlin  en 
deux  mailles. 


T  i:  X  T  K  S     I  N  K  DITS  44  i 

quels  il  a  garnies  de  la  pierei'ie  qui  s'ensuit  :  c'est  assa- 
voir, la  grant  pièce  d'un  gros  balay,  de  XII  grosses 
perles  et  IIII  beaulx  saphirs  et  de  VII  gros  dyamens, 
et  l'autre  pièce  d'reuvre  garnie  de  I  ballay,  de  I  saphir 
et  de  deux  dyamens,  XXXV  1.  XVIII  d.  p.,  et  pour 
peine,  sallaire  et  façon  de  ladicte  besongne,  et  aussi  pour 
avoir  reffait  une  autre  pièce  d'or  dudit  chappel,  en 
laquelle  pièce  il  a  esté  mis  un  gros  saphir  carré,  et 
ycellui  chappel  avoir  refait  et  mis  à  point,  et  pour 
feulles  qu'il  a  mises  en  toute  ladicte  piererie  lxiii  1.  p., 
ouquel  ouvrage,  pour  accomplir  et  parfaire  lesdictes 
deux  pièces  dœuvre  d'or  pour  le  dit  chappel,  le  dit 
orfèvre  a  mis,  de  la  piererie  a  lui  baillée  en  garde  et 
dont  il  est  chargez  par  inventoire,  XII  grosses  perles, 
II  balais,  V  saphirs  et  VIII  dyamens  et  deux  dyamens 
d'achat,  pour  ce,  pour  tout  im^^xix  1.  xviii  d.  p. 

Audit  Jehan  du  Vivier,  pour  II  onces  XV  esterlins 
d'or,  par  lui  mis  et  emploiez  en  avoir  fait  et  forgé 
XLVIII  charnières  d'or,  pour  allongner  et  croistre  le 
cercle  de  la  couronne  de  la  royne  et  ycellui  avoir  toute 

remuée  la  piererie  de  ladite  couronne,   pour    ce, et 

pour  façon,  peine  et  sallaire  dudit  orfèvre,  et  pour  avoir 

remis  a  point  ledit  cercle, pour  tout    xli  I.  vm  s. 

III  d.  p. 

Au  dit  Jehan  du  Vivier,  pour  un  once,  XI  esterlins 
d'or,  en  ce  comprins  le  déchet,  par  le  dit  orfèvre  mis  et 
emploiez  en  avoir  fait  et  forgé  XXXII  charnières  d'or, 
pour  allongner  le  cercle  delà  royne,  appelé  le  cercle  qui 
fut  Jehan  de  Lisle,  et  ycellui  avoir  rafreschy  et  mis  à 
point, pour  tout,  xxiiil.  xviii  s.  ii  d.  p. 

Compte  de  Jehan  Pichon  varlet  pelletier  et  four- 
reur des  robes  du  roy... 


442  ISABEAU     DE     BAVIÈRE 

Item,  pour  avoir  fourré  de  menu  vair  une  chappe  de 
veloux  azur,  brodée  à  fleurs  de  Hz,  un  mantel  à  parer  de 
veloux   vyolet,   brodé   de   perles,  un    seurcot   ouvert  de 

mesuies  et  un  seurcot  court, pour  avoir  defourré  et 

refourré  dermines  ledit  mantel  à  parer^ pour  tout, 

X  1.  VIII  s.  p. 

Compte  de  Robinette  Brisemiche,  cousturiere  de 

la  royne. 

Item,  pour  la  façon  dune  grant  et  large  chemise,  fen- 
due au  coUetpar  devant  et  par  derrière,  faicte  de  V  aulnes 
de  fine  loillc  de  Reims, pour  ce,  vi  s.  p. 

Les  parties  de  la  somme  de  trente-cinq  livres  quatorze 
solz  parisis  contenue  ou  compte  de  Pierre  l'Estourneau, 
tailleur  des  robes  et  varlet  de  chambre  de  madame  la 
royne,  de  toutes  les  façons  de  robes  et  autres  garnemens 
par  lui  faiz  pour  la  dicte  dame,  pour  la  feste  de  sa  venue 
à  Paris,  sensuyvent  : 

Et  premièrement,  pour  la  façon  d'une  robe  à  chappe  de 

IIII  garnemens, ouvrée  de  broderies  de  perles,  c'est 

assavoir,  chappe,  mantel  à  parer,  seurcot  ouvert  et 
petite  coste,  faite  de  IX  pièces,  une  aulne  et  demie  de 
veloux  vyolet  taint  en  graine,  achetées  de  Robert  Thierry, 
le  XIX''  jour  de  juillet,  CGC  llll"^  et  IX,  pour  ce,  pour 
peine,  façon  et  estoffes,  pour  tout,  xx  1.  p. 

Item,  pour  la  façon  d'un  corset  ront,  ouvré  de  bro- 
derie,     fait   d'une  pièce   et  une    aulne    de    semblable 

veloux  violet,  achetées  de  Pierre  Pagant  ledit  jour, 
pour  ce,  pour  façon  et  estoffes,  pour  tout,         xlviii  s.  p. 

Item,  pour  la  façon  et  estoffes  dune  cotte  simple,  faicte 
d'une  pièce  et  une  aulne  de  veloux  azur  alexandrin  senz 
destaindre,  achetées  dudit  Pierre  Pagant,  le  XXl*^  jour 


TEXTES     INÉDITS  443 

du  dit  inoys  de  juillet,  pareil  à  une  chappe  brodée  à  fleurs 

de  liz et  aussy  pour  la  façon  dun  chapperon  et  man- 

tonnieres  à  ladicte  chappe,  faictes  du  deujourant  du  dit 
veloux,  et  ycelle  chappe  avoir  remis  à  point,  pour  ce, 
pour  tout,  un  1.  p. 

Item,  pour  la  façon  d'une  cotte  double  de  deux  satins, 

pour  le   sacre  de  la  royne, le  IIII"  jour  d'aoust, 

pour  ce,  pour  peine,  façon  et  estoffes,  pour  tout,  Lxiiii  s.  p. 

Item,  pour  la   façon   d'un  grant  et  large  doublet, 

fait  en  manière  de  chemise, pour  tout,  lx  s.  p. 

Item,  pour  la  façon  d'un  mantel  a  laz,    que  ladicte  dame 

ot  à  la  messe  le  jour  de  son  sacre, lequel  fut  doublé 

de  deux  pièces  et  demie  de  cendail  vermeil  tiercelin, 
achetées  dudit  Pierre  Pagant,  le  XV"  jour  dudit  moys 
d'aoust,  pour  ce,  pour  façon  et  fourrage  lx  s.  p. 

Et  pour  écrire  le  compte  du  dit  Pierre  l'Estourneau 
en  parchemin,   et   pour  parchemin  à  ce  fait,  pour  tout, 

II  s.  p. 


IV 


3  février  1390'. 

Quittance  donnée  par  la  reine  Isabeau  d'une  somme 
DE  TROIS  CENTS  FRANCS  DOR.  —  (Copie,  Bibl.  Nat., 
mss.  fr.  .20  367,  fol.  72). 

Ysabel,  par  la  grâce  de  Dieu  royne  de  France,  à  nos 
chiers  et  bien  amez  les  gens  des  comptes  de  Monseigneur 
à  Paris,  salut.  Comme  par  l'ordonnance  de  mondit  sei- 
gneur, nous  doyons  avoir  chascun  moys  sur  les  deniers 
des  aydes  pour  la  guerre  3oo  frans  dor  pour  mettre  en 
nos  coffres,  les  avons  reçus  de  Jaque  Hemon,  receveur 
gênerai  desdites  aides,  pour  janvier  dernier.  Donné  à 
Paris,  le  3  février  1389. 

Par  la  royne, 

J.  Salaut. 

Scellé  en  rire  rouge. 
'  Nouveau  style. 


V 

i5  avril  UiO'i. 

Sauvegarde  de  la  reine  Isabeau  ex  faveur  des  Celes- 
TiNS  DE  Notre-Dame  a  Paris.  —  (Copie,  Arch.  Nat.  K 
i8o,  pièce  i6.j 

Ysabel,  par  la  grâce  de  Dieu  royne  de  France,  à  tous 
ceulx  qui  ces  présentes  lettres  verront,  salut.  Comme 
depuis  aucun  temps  en  ça,  nous  ayons  fait  faire  certains 
huis  et  entrées  fermans  à  serrures  et  à  clefs  ou  autrement, 
tant  es  murs  qui  sont  entre  le  jardin  du  Champ  au  Piastre, 
en  la  rue  du  Petit  Musce,  et  le  clos  des  vignes  de  noz 
bien  amez  les  religieux  Celestins  fondez  de  Notre-Dame 
à  Paris,  comme  en  aucuns  autres  lieux  et  places  estans 
environ  les  monastère,  vignes  et  jardins  desdiz  religieux 
à  eulx  appartenans,  afin  que,  toutes  et  quantes  fois  qu  il 
nous  plaira,  nous  et  nos  enfans  puissions  entrer  es  monas- 
tère et  église  desdiz  religieux  et  aussi  en  leurs  vignes  et 
jardins  et  autres  lieux,  tant  pour  notre  dévotion  comme 
pour  l'esbatement  et  plaisance  de  nous  et  de  nosdiz  enfans, 
depuis  lesquiex  huis  et  entrées  ainsy  faiz,  nous  et  nosdiz 
enfans  et  plusieurs  de  noz  gens  et  serviteurs  ayons  plu- 
sieurs fois  passé  et  repassé  et  souvent  alons  par  les  diz 
huis  et  entrées  es  monastères,  jardins,  vignes  et  autres 
lieux  desdiz  religieux,  et  sanz  les  appeller  ou  leur  sceu, 


446  ISABEAU     DE     BAVIERE 

y  povons  entrer  et  yssir  touttefoiz  qu'il  nous  plaist, 
savoir  faisons  que  nous,  qui  à  icelle  église  avons  grant 
dévotion  et  affection  especiale,  et  ne  vouldrions  par  nous 
ne  autrement  les  droiz  d'icelle  et  des  diz  religieux  estre 
aucunement  diminuez  ou  erapeschez,  mais  iceulz  à  nostre 
povoir  soustenir  et  garder,  voulons,  consentons,  accoi'- 
dons  et  octroyons  à  iceulx  religieux  que  lesdiz  huis  et 
entrées,  que  nous  avons  fait  faire  et  fermer  à  serrures  et 
à  clefs  ou  autrement  es  murs  desdiz  religieux,  pour  entrer 
en  leurs  lieux  dessusdiz  ou  autres  et  aussi  les  alées  et 
venues  par  iceulx  de  nous,  nosdiz  enfans  et  officiers  ou 
d'autres  personnes  par  l'occasion  de  nous  ou  de  eulx,  ne 
tourne  à  aucun  préjudice  ausdiz  religieux  ne  à  leurs  suc- 
cesseurs, ores,  ne  ou  temps  avenir,  par  quelque  voye  ou 
manière  que  ce  soit,  en  témoin  de  ce,  nous  avons  fait 
mettre  notre  scel  à  ces  présentes.  Donné  à  Paris,  le 
quinzième  jour  d'avril,  1  an  de  grâce  mil  quatre  cens  et 
quatre. 

Signé  sur  le  reply .     Par  la  royne, 

J.  CicLAUT  (Salaut) 

Scellé  de  cire  rouge. 

Suit  un  acte  de  même   teneur   de  Loys,  fils  de  roy  de 
France,  duc  dOrliens,  comte  de  Valois  et  de  Blois  et  de 

Beaumont,  et  seigneur  de  Coucy Donné  à 

Paris,  le  12  jam'ier  IkOij. 


TABLE   DES   MATIÈRES 


Pages. 
Avant-propos i 


PREMIERE  PARTIE 
LES   ORIGINES 

Chapitre  I.       Les  Wittelsbach  —  Les  Viscoati.     ...  3 

—  IL      L'Enfance 19 

—  IIL   Le  Mariage 3i 

DEUXIÈME  PARTIE 
LA  JEUNESSE 

Chapitre  L       La  Reine  Isabeau  —  Les  trois  jiremicres 

Années  de  Mariage 65 

—  IL      Le  Couple  royal gy 

—  m.   Les  Fêtes  de  Saint-Denis  et  de  Paris   — 

Le  Sacre  de  la  Reine 109 

—  IV.   Les    dernières    heureuses    Années    de  la 

Reine 167 


448  TABLE     DES     MATIÈRES 


TROISIÈME  PARTIE 

FORMATION  DU   CARACTÈRE   POLITIQUE 
D'ISABEAU 

Chapitre  I.       La  Folie  de  Charles  \I 211 

—  II.     Les  préoccupations  égoïstes  de  la  Reine     235 

—  III.   L'initiation  politique  —  La  Reine  arbitre 

entre  les  Princes 291 

—  IV.    Le    Rôle    diplomatique  d'Isabeau    —    Sa 

politique    de   Famille 3i5 

—  V.     La  Reine  présidente  du  Conseil   ....      873 

—  VI.  La  Reine  et  le  duc  d'Orléans SgS 

Te.vtes  inédits 429-431 


E  V  K  E  U  X ,      I  M  I'  U  1  M  1;  11  I  E     DE      CHARLES      H  E  K  I  S  S  E  V 


r 


;s 


ïg^" 


,_~j^'-' 


r 


TE^ 


LIBRAIRIE   ACADÉMIQUE    PERRIN    ET   C* 


Collectio7i  historique  : 

Henry   HOUSSAYE,  de  l'Académie  française. 
Histoire  de  la  Chule  du  Premier  Empire,  d'après  les  documents  originaux  : 

1814.  1  vol.  in-16.  41°  édition 3  50 

1815.  La  Première  Restauration.  —  Le  Retour  de  File  d'Elbe.  —  Les  Cent- 
Jours.  1  vol.  in-16.  40'  édition. 3  50 

1 81 5.  Wateribo.  1  vol.  in-16.  40°  édition 3  50 

Le  même,  '6  volumes  in-8° 22  50 

Commandant  de  SÉRIGNAN. 

Les  Préliminaires  de  Valmy.  La  Première  Invasion  de  la  Belgique.  1"93. 
1  vol.  in-S» ■ 7  50 

Bernard  de  LACOMBE. 
TalleyrandjÉvêqued'Autun,  d'après  des  documents  inédits.  1  vol.  in-16.      3  50 
Les   Di^bnls  des  Guerres  de  religion.  Catherine  de  Médicis  entre  Guise  et 
Condé  (couronné  par  l'Académie  française).  1  vol.  in-8" 7  50 

Pierre  de  VAISSIÈRE. 

Gentilshommes  campagnards  de  l'ancienne  France.  Étude  sur  la  condition, 
l'état  social  et  les  mœurs  de  la  noblesse  de  province  du  xvr  au  xvnr  siècle. 
1  vol.  in-8° 7  50 

Marcel  THIBAULT. 

Isabeau  de  Bavière,  reine  de  France.  La  .Jeunesse  (1:^0-1405),  d'après  des 
documents  inédits.  1  vol.  in-S" '......       7  50 

EDOUARD  GACHOT. 

La   Deuxième  Campagne  d'Italie  (1800).  [Ouvrage  cou7'07iné  par  i 
française.)  1  vol.  in-i6 ' . . 

Histoire  mililaire  de  Masséna.  La  Première  Campagne  d'Italie  (1 795 ,a 
Ouvrage  accompagné  de  gravures,  plans  et  cartes.  1  vol.  in-8° 

Les  Campagnes  de  1799.Souvarow en  Italie.  1vol. in-8° avec  gravures.       7 

Louis  PAUL-DUBOIS.  \ 

Frédéric  le  Grand,  d'après  sa  correspondance.  1  vol.  in-lO 3  v 

Alit.ed  LALLIÉ. 

J.-B."  Carrier,  représentant  du  Cantal  à  la  Convention  (1791-1791),  d'aprr 
nouveaux  documents.  1  vol.  in-S" 

Victor  de  MAROLLES. 

Les  Lettres  d'une  Mère.  Épisode  lie  la  Terreur  (1791-1793).   Ourrage 
ronup  par  l'Académie  française.  1  vol.  in-.S" 

Vicomte  de  NOAILLES.  ;. 

Marins  et  Soldats  français  en  Amérique  pendant  la  guerre  de  l'Indépendance 
d.'s  Etats-Unis  (1778-178J1.  1  vol.  in-8" 7  50 

Paris.  —  liiip.  E.  Capiomdnt  cl  Ci«,-  rue  il''  >*i''n.T.  i;:.